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*Hana*

 — Donc, si je combine ces deux cartes, essayai-je en retournant un Kobold et un Brownie, qu'est-ce que j'obtiens ?

— Une protection provisoire, qui empêchera les autres joueurs de te voler des points, m'expliqua Lola en déposant les deux cartes côte à côte.

— Mais... ! Je croyais que le Kobold était un voleur...

— Parfois, oui ! Mais il est aussi un esprit de maison, comme le Brownie. Bon, la réalité est un peu plus complexe que ça, mais les règles sont ce qu'elles sont... plus ou moins.

— Comment ça ?

— Personne – et je dis bien personne – ne connaît les règles du jeu ! Chacun invente à partir de ses connaissances : plus on en sait, mieux on joue. Et plus on a de chances de gagner.

— Ce qui ne m'arrivera donc jamais, c'est ce que tu es en train de me dire ? râlai-je.

Elle leva les yeux au ciel.

— Tu m'écoutes, de temps à autres ? Oui, j'ai dit que certaines connaissances étaient fondamentales pour pouvoir au moins tenir les cartes en main, mais c'est avant tout un jeu de persuasion ! Si tu proposes une règle à laquelle les autres s'opposent, qui va la défendre à part toi ?

— Et comment savoir si l'autre n'invente pas ?

Un sourire éclaira le visage de Lola.

— Mais c'est toute la beauté du jeu, justement ! Tu ne sais pas ! Qu'est-ce qu'il y a de plus incroyable à ça ?

Complètement obnubilée par ce qu'elle racontait, la jeune fille ne remarqua pas la carte que je glissai dans ma manche.

*

 *Liam*

 Je fronçai les sourcils, alternant mon regard entre Kent et Samira – les deux les plus susceptible de me fournir une réponse –, dans l'expectative d'une explication sur le pourquoi du comment de la nécessité de ma présence lors d'un conseil de guerre, conseil où je n'avais en théorie rien à faire – ce que je n'étais visiblement pas le seul à penser, au vu des regards hostiles que me coulaient certains. J'avais beau tourner les rouages de mon cerveau à toute vitesse, je ne voyais qu'une seule hypothèse plausible à la raison de ma venue, et elle ne me plaisait pas, mais pas du tout.

Après une ou deux poignées de sables de malaise collectif, un raclement de gorge réservé se fit entendre, disloquant en morceaux le blanc gênant qui s'était installé. Comme tous ceux présents dans la pièce, je reportai mon attention sur le toussoteux, l'albinos au teint cadavérique.

Quand il se fut assuré d'avoir capté le regard de tous ceux présents dans la pièce (quoi que mon attention ou celle de Ashe ne devait pas vraiment l'intéresser), l'homme s'éclaircit la gorge un peu plus bruyamment, avant de poser tout haut la question que tout le monde se posait tout bas :

— Excusez mon impertinence, mais... que font-ils là ? interrogea le commandant en désignant dédaigneusement du menton.

Une ride de contrariété fugace se creusa sur le visage du vieillard, rapidement chassée par un sourire chaleureux.

— Elle est tout à fait pardonnée, mon cher Leindros. En vérité, j'avoue être moi-même assez étonné de leur présence ici... Y a-t-il quelqu'un, dans cette salle, apte à m'expliquer le pourquoi de leur présence ? lança-t-il à l'assemblée, les bras grands ouverts comme si la réponse en glisserait plus facilement entre ses mains.

Décontenancé, je me retournai de moitié vers notre guide, dont la déconfiture se lisait à ses lèvres crispées, au cratère labouré entre ses sourcils.

Semblerait-il que notre amie ait récupéré l'information à la mauvaise source...

Il ne me fut pas difficile de trouver la coupable. Un simple aller-retour entre les yeux de la commandante et la ligne de feu qu'ils traçaient dans les airs me conduisit jusqu'aux jambes croisées sur la table d'une vieille connaissance, qui jouait avec son couteau en sifflotant, sans paraître s'inquiéter de la situation autour d'elle. Malgré son indifférence manifeste, Samira finit par se redresser et déclarer d'une voix amusée ;

— Pas la peine de vous prendre la rate au court-bouillon pour trouver la responsable, c'est moi qui ai donné l'ordre.

À ses côtés, sa sœur soupira.

— Sam...

Sans prendre en compte l'intervention de sa germaine, la Rôdeuse poursuivit son auto-délation, concluant sur une justification qu'il ne m'était pas autorisé de noter sur une échelle allant de « Piètrerie Absolue » à « Excuse du Siècle », n'ayant ni les compétences nécessaires ni le contexte de ce cirque pour cela :

— Étant donné le propos de ladite réunion à venir, je ne vois pas ce qu'il y a d'inconvenant à ce que ce môme y assiste, c'est tout.

Derrière moi, la Commandante s'étranglait dans son indignation.

— Tu m'as donc délibérément menti lorsque tu m'as affirmé avoir reçu l'ordre de tout en haut ?

Qui l'eut cru ? Il y avait donc bien un domaine dans lequel j'égalisais avec la Rôdeuse ; celui qui consistait à ronger petit à petit la retenue d'une haut-placée.

En s'y mettant à deux, on la rendrait hystérique.

Comme si elle m'avait entendu, les yeux la guerrière s'accrochèrent à mes paupières, comme s'ils voulaient vérifier que j'étais bien le signataire de cet insolent message.

— Fais pas cette tête, Carla, y a pas mort d'homme...

— Tu outre-passes tes fonctions, Rôdeuse, rétorqua l'autre.

— T'es quand même sacrément culottée, de te faire passer pour le chef comme si d'rien n'était, Sam ! constata Ostrom en se frottant son nez rubicond (plus encore que la dernière fois. Était-ce l'énervement dû aux cachotteries de Samira, ou avait-il simplement abusé sur la boisson encore plus qu'à son habitude ?).

— Encore une fois, y a pas mort d'homme. Je sais bien que vous désapprouvez mon geste, mais de toute façon, le mal est fait. Et connaissant le garçon, je doute qu'il accepte de partir bien gentiment après ça.

— De toute façon, il n'a pas le choix, objecta sa sœur en se redressant sur ses coudes.

Cette façon de parler comme si je n'étais pas là commençait à m'agacer sérieusement.

— Vous le dites si je vous dérange, hein... bougonnai-je à mi-voix.

Les lèvres de Samira – que tout, absolument tout dans cette pièce semblait divertir – se tordirent en rictus réjoui. Mes marmonnements n'étaient pas passés inaperçus.

— Quelque-chose dont tu voudrais nous faire part, Bouclettes ?

Un jour, je vais finir par la tuer... me dis-je avant de me souvenir de mes médiocres talents de combattant par rapport aux siens, et de rectifier : un jour, je mourrais en l'emportant avec moi...

— ... J'ai le droit de dire oui ?

Je notai aux plis de de ses yeux le ricanement qu'elle étouffa.

Je déglutis. L'attention me rendait soudain timide.

— Euh... Quoique vous décidiez... faites-le maintenant. Enfin, je veux dire... Ou bien vous jugez ma présence indispensable et on enchaîne, ou bien vous me virez d'ici et la réunion se déroule sans moi, mais on ne va pas y passer la nuit ! Je ne sais pas pourquoi Samira tenait absolument à ce que je sois là, et je suis prêt à partir si c'est ce que vous décidez, mais décidez-vous !

Mes doigts sur ma bouche avant la fin de ma tirade, comme s'ils n'avaient pas pu agir plus vite.

Krâl.

En me retournant, je découvris Ashe qui m'examinait avec un regard effaré, presque choqué que je puisse le remarquer sur le coup.

Les Commandants se tournèrent tous vers Kent, qui m'étudiait attentivement. Je ne remarquai pas lesquels prirent la parole et après ou avant qui, mais l'idée générale ressortit de manière assez évidente : que faisait-on ?

S'ensuivit ensuite un grand débat pour savoir si, oui ou non, je devais rester, auquel le patriarche finit par mettre fin en ordonnant mon départ d'une voix lasse.

 Alors que nous quittions la grotte, un couperet vint trancher mes oreilles :

— On a retrouvé la trace de Thierragan.

 Choc.

 Ce fut comme un poing me frappant l'estomac.

Jusque-là, mon géniteur n'avait été qu'une illusion fugace, un sursaut d'épaisseur au travers du brouillard. Lorsque, le premier jour, ce nom tabou avait de nouveau évoqué, l'ombre avait soudain pris forme, se découpant dans la brume plus sûrement qu'une flamme dans la nuit, avant de s'estomper peu à peu au fil des cycles, éloignant cet homme – mon père – de mes pensées.

Et voilà qu'une fois de plus, on invoquait son souvenir contre mon gré. Pire encore, non content de lui avoir restitué un passé et de lui octroyer un présent, cette réunion à laquelle on m'avait convié bon gré mal gré avant de m'en éjecter devait avoir pour but – si mon intuition ne me trompait pas – de lui offrir un avenir. À lui. À cet individu que j'avais haï plus longtemps et plus fort qu'il n'ait jamais été conseillé de le faire. Ce morceau d'homme dont j'avais honni le patronyme à l'âge de cinq Möks, l'âge où ma mère m'avait concédé un semblant d'explication.

La vérité au bout des lèvres, ma mère au bord des larmes.

L'ombre s'opacifiait, devenait plus tangible, et ses bras immenses me cernaient de part et d'autre, m'isolant du reste du monde.

 Une main ferme s'abattit sur mon épaule, me tira hors des griffes du monstre. Comme un pantin aux prises de mon marionnettiste, les gestes que mon corps imprimait n'étaient pas vraiment les siens, pas vraiment les miens. Je me retournai mollement, fit face à mon sauveur.

Le soupçon d'humour qui habillait habituellement le recoin de sa bouche avait déguerpi ; Ashe me surveillait sous le spectre de l'inquiétude. Ses doigts effectuèrent une légère pression sur ma peau, distillant à l'intérieur un doux picotement qui m'arracha un soupir de soulagement.

— Ça va ? s'enquit-il en relâchant sa poigne.

J'acquiesçai faiblement, sans trop savoir si je mentais ou non.

— ... Je vais bien. Je vais mieux.

Mes paroles ne parurent pas le rasséréner entièrement, mais elles l'apaisèrent un peu malgré tout. Mon état de santé vérifié, il changea de sujet :

— Ceci étant dit... Qu'est-ce qui t'a pris ?

— ... Huh ?

— C'était quoi, ça ? Ça va pas, de parler comme ça aux Commandants ?

— ...

— La diplomatie, ça te dit quelque chose ? Être le fils de Cúchulainn n'excuse pas tout, tu sais ?

La discussion poursuivit sur cette pente quelques poignées de sables, exclamations incrédules de Ashe ponctuées par mes silences coupables. Après un moment, cependant, son expression s'assouplit, ses mots s'attendrirent :

— Enfin, je voulais quand même te dire... merci.

— Merci pourquoi ?

— Pour avoir rabattu son caquet à l'autre emplumée, quand elle m'a insulté. C'était inutile, mais... ça m'a fait du bien.

*

 — Vas-tu y participer, oui ou non ?

— Je n'en sais rien, Faf'. Ce n'est pas moi qui décide ça, de toute façon...

Mais s'ils te le proposent, que vas-tu faire ? Iras-tu ?

— Non !... Enfin, si, peut-être... Je ne sais pas. Je ne sais plus où j'en suis !

Je pris ma tête entre les mains et la secouai de droite à gauche.

— De toute façon, s'ils me l'ordonnent, je n'aurais pas le choix. Et puis, peut-être ai-je mal compris...

Ou peut-être pas.

— Tu ne m'aides pas.

Et comment suis-je censé le faire ?

Il aurait été vain d'envisager consulter les pensées de mon frère d'écailles par le biais du Lien, mais je ne pus m'abstenir d'essayer. Encore une fois, mes essais débouchèrent sur une infructueuse défaite. Je pestai en mon for intérieur. Les opinions de Fafnir étaient enrobées du traditionnel nappage de neutralité qui les caractérisaient, et bien malin serait celui qui réussirait à en déchiffrer quelques fragments.

Les dragons et leur suprématie du Lien... marmottai-je en grattouillant ma cicatrice. Car celui-ci n'était pas équitable, loin de là !

Parmi tous les Liés sur lesquels j'avais pu tomber à Arkën Soa, je n'en avais jamais rencontré un qui puisse affirmer que le Lien soit un partage d'égal à égal : depuis les genèses de la cérémonie, les dragons s'étaient toujours imposés – sans le chercher vraiment.

Nous autres humains n'étions pas naturellement télépathes (à l'exception peut-être d'une poignée d'individus), il nous était ainsi plus compliqué de prendre pleinement conscience de ce don qui nous était alloué.

Les dragons, à l'inverse...

Je n'aimais pas beaucoup m'épancher sur ce sujet. Il remuait des sentiments d'injustice et d'indignations difficiles à gérer, qui, de surcroît, n'avaient pas lieu d'être.

Si typiquement humain de m'appesantir là-dessus...

Plus le temps s'écoulait, plus je m'éloignais de mon unique famille encore en vie. Et j'en étais le seul responsable. Après tout, que pouvait y faire Fafnir ? Alors qu'il restait cloîtré dans ces grottes minuscules, ces cages souterraines qui le clouaient en-dessous de sol qu'il était censé survoler !

Une sensation de nausée me monta à la gorge.

Je me pliai en deux, terrassé par la douleur.

Le feu sous mon crâne.

Le regard trouble.

L'écume aux lèvres.

J'aurais désiré cracher cette bile amère qui me brûlait l'œsophage, mais rien ne sortait. Seule la douleur persistait.

Des larmes de souffrance me montèrent aux yeux sans que je ne puisse – et ne cherche – à les retenir.

Mon tourment, ou celui de Fafnir ?

— Faf'... je suis désolé, sanglotai-je entre deux hoquets.

Il ne répondit rien. Sans un mot, le dragon déplia l'une de ses ailes sous laquelle je vins me blottir scrupuleusement, tel que je m'y étais niché sur les dizaines nuits qui suivirent l'Accident, quinze Möks auparavant.

Pelotonné contre les écailles de Fafnir, je laissai court à mes pleurs, déversai le trop-plein d'émotions qui m'assaillaient quotidiennement. Les rires et les cris, les doutes et les interrogations, la colère, la peur et le désespoir qui me tournaient autour...

 Tout le temps de cette hémorragie sentimentale, mon alter-ego me prodigua des ondes d'apaisement en silence, attentif jusqu'à s'effacer. S'effacer !

Mais il est là, le problème !

Qui était le sadique qui avait inventé le Lien ? Ce foutu Lien qu'on vous imposait à la naissance, qui vous obligeait à vivre comme la « moitié de » jusqu'à ce que la mort vous sépare ? Qui transformait le survivant en loque, en ombre de son ombre jusqu'à ce que son chemin le mène jusqu'aux rives de l'Oh almoy Ga à son tour ?

Et Fafnir ! Avait-il compris ma douleur ? La question n'avait guère lieu d'être posée. La connaissait-il avant moi, son détenteur ? Il y avait là matière à tergiverser. Mais je ne pouvais pas, je ne pouvais plus ! Penser était devenu trop dur pour moi, réfléchir était désormais hors de ma portée. Et comme toutes ces larmes m'avaient épuisé, et je m'endormis sans tarder.

*

 — Liam ?

Tu m'entends ?

 ... Est-ce qu'il dort ?

 Un murmure vint se faufiler aux prémices de mon esprit, mais se fit recaler sans ménagement.

 — Non, ce n'est pas grave... pas vraiment. Je repasserai à un autre moment. Ou pas. C'est comme tu préfères.

 Le murmure se poursuivit, insistant. Ma conscience, encore somnolente, s'agita imperceptiblement.

Quelqu'un me parle.

... Quelqu'un me parle ?

 — Oui, oui, ça va. Enfin, on fait aller, quoi. Toi ?

La Voix s'arrêta un moment. Repartit :

— ... Vous discutez un peu, au moins ? Pas du tout ?

 Perdue dans les limbes du demi-sommeil, le timbre de la Voix me semblait vaguement familière, mais sans plus. Pourtant, j'étais sûr de la connaître.

 — Ah si, quand même un peu... C'est vrai que vous n'avez pas grand-chose d'autre à faire. Enfin, pardonne mon indiscrétion, mais... Vous faites quoi, le reste du temps ? Parce que vous en avez à tuer, pour le coup...

 Un temps.

 — Non, je ne lui ai jamais demandé, aussi surprenant que cela puisse paraître...

 Un autre.

 — Vous méditez ? reprit la Voix avec incrédulité. Remarque... Non, rien.

 Des mots lourds, dilués dans la culpabilité.

Et soudain, je pus mettre un nom sur cette Voix. Comprenant que je ne rêvais pas, mes paupières s'ouvrirent immédiatement.

— Hana ?

Son épaule et sa hanche embrassant le mur, celle-ci conversait tranquillement avec mon frère d'écailles.

Leurs regards se fixèrent sur moi.

— Tu es réveillé, releva Hana sur un ton neutre.

— C'est ce qu'il semblerait, oui.

Tout en prononçant ces mots, je me frottai les yeux afin de dissiper les reliquats de sommeil qui engourdissaient encore mon esprit.

— Vous discutez depuis combien de temps ? Je vous ai entendu parler.

— Tu ne dormais pas, alors.

— Je sommeillais.

— Tu m'en diras tant, rétorqua-t-elle en levant les yeux au ciel.

— Donc ? Combien de temps ? m'obstinai-je.

Cinq à dix poignées de sables, tout au plus.

Je ne rêvais donc pas à ce moment-là.

— Que voulais-tu ? m'informai-je en m'adressant à ma meilleure amie.

Elle croisa les bras, détourna la tête pour bigler sur le couloir.

— Te parler.

— Là, maintenant ? Tout de suite ? Si... si tu veux, oui...

Je me relevai maladroitement et la suivis hors de la grotte – non sans adresser un dernier signe à Fafnir avant de partir.

En quelques enjambées, je la rattrapai et, calquant mon pas sur le sien, commençai à la questionner :

— Qu'est-ce qu'il y a ? Il s'est passé quelque chose ? C'est de ça, dont tu veux me parler ?

Mes interpellations eurent l'air de rappeler à Hana ma présence – qu'elle avait pourtant requise. Son port de tête se fit plus fier et plus droit, mais elle se garda bien de me répondre.

Dans un silence altier, elle continua son chemin et accéléra le pas. Son attitude commençait à m'alarmer.

Elle bifurqua à droite vers un passage étroit, tout juste assez large pour nous laisser passer, agrippa un pan de ma chemise et m'y entraîna à sa suite.

La fissure aboutissait sur une alcôve exigüe, que les Nains avaient probablement dû laisser de côté sans y prêter plus attention. Plongée dans la pénombre, la seule source de lumière provenait du mince espace par lequel nous nous étions insinués. Pour pallier cette obscurité, Hana sortit de sa poche un cristal blanc de la taille de son poing, pareil à ceux qui illuminaient notre quotidien (mots à prendre au premier sens du terme, rien de poétique ou de rêveur là-dedans).

Prenant appui contre le mur, mon ex-rivale relâcha la tête en arrière et poussa un profond soupir.

— Alors ? Quel est le problème ?

Elle m'étudia au travers de ses paupières mi-closes.

— J'avais besoin de te parler.

Haussement de sourcil.

— Pourquoi faire ? Reyja est au courant ? De quoi qu'il s'agisse, elle t'aidera certainement mieux que moi.

— Non.

Un mot, une seule syllabe ; mais prononcée et affirmée avec une telle force, d'un ton si catégorique qu'il me fallut quelques grains de sables pour recouvrer l'usage de la parole.

Je revins à la charge :

— Comment ça, « non » ? Tu ne lui en as pas parlé ? Tu ne veux pas lui en parler ? Pourquoi ? Entre nous, c'est la plus calée dans pas mal de domaines qui pourraient te poser problème. Et puis, c'est son rôle de te proté...

— Reyja ne régente pas ma vie !

Je retins un sursaut, attendis qu'elle poursuive.

Les mains dans ses cheveux, Hana paraissait confuse, embrouillé. Hésitante, elle tenta de poser les mots sur ce cri du cœur qui les avait précédés :

— ... Reyja, elle... Ne va pas t'imaginer de trucs ; je l'adore et elle est celle qui me comprend le mieux, mais...

Mais ?

Les mots tombèrent comme une hache :

— C'est une dragonne.

Oh.

 — ... Effectivement.

— Ne joue pas avec moi, Liam, je ne suis pas d'humeur.

— Tu vois une trace d'humour ? Ce n'était que ma singulière admiration pour cette magnifique déduction. Ça fait combien de temps que vous vivez ensemble, rappelle-moi ? Dix-huit Möks ? Dix-neuf ?

— Arrête ! Tu sais très bien que ce n'était pas ce que je voulais dire.

— Pourtant, c'est la vérité. Tu voulais mentir ?

Krâl, Liam, je n'ai pas besoin de ça ! Tout ce que je demande, c'est quelqu'un qui puisse m'écouter sans m'interrompre, sans me regarder comme si je revenais d'entre les morts, ou sans chercher à utiliser le Lien pour creuser plus loin que ce que je lui raconte, persuadé que je ne suis qu'une gamine naïve et inconsciente !

L'espace de quelques grains de sables, je restai coi devant cette catilinaire que venait de me recracher Hana, pantelante et à bout de souffle.

Ironiquement, alors je venais de renouer mes fils avec ceux de Fafnir, Hana et Reyja prenaient le même chemin... en sens inverse.

Tels deux reflets l'un de l'autre, d'une ressemblance troublante et pourtant si intimement différents.

— J'étais le premier sur la liste ? Flatté de l'apprendre.

Ma voix était douce, pourtant la jeune fille tira la grimace.

Hana Myrddin embarrassée... il fallait le voir pour le croire.

— Faut croire, oui...

J'eus l'un de ces drôles de reniflements que l'on fait lorsque son rire meurt avant d'avoir franchi ses lèvres.

— Je ne sais pas toi, mais... ces derniers temps, j'ai l'impression de vivre en décalé. Depuis que... depuis que tu sais quoi, c'est comme si on venait d'atterrir dans un autre monde. Je veux dire... il y a tellement d'us, de coutumes dont on ignorait l'existence, alors qu'elles régentent la vie de toute la Gaërwhenn ! Je ne comprends pas : pourquoi ? Pourquoi avoir isolé les cités de jumelage comme ça ? Je ne comprends pas.

Elle se mordilla la lèvre inférieure.

— Et puis, je n'ai pas l'impression de servir à quoi que ce soit, ici... ça fait un Mök qu'on se planque dans le trou à rats d'une confrérie de voleurs et de mercenaires !

» Et tout ça pour quoi ? À peine une poignée d'entre nous – d'entre eux – est autorisée à sortir dehors, sans qu'on puisse réellement savoir ce qu'ils font, à la surface... Les Colporteurs glanent des informations ici et là dont on n'a jamais vu la couleur, les Rôdeurs ne ramènent jamais rien à part des babioles prétendument magiques ou ensorcelées que l'on entasse quelque part on ne sait où dans ces grottes et qu'on laisse à pourrir !

» Je me suis renseignée auprès d'Alf. Fut un temps où ce Clan recrutait à tour de bras, mais ça fait un Mök que personne n'a été rapatrié !

Bras croisés sur mon torse, je remarquai d'une voix posée :

— Ils nous ont bien acceptés, nous.

— Parce que tu es le fils de ton père ! Tu as oublié la vieille, à Eri Soën ? Tu crois vraiment que Samira nous aurait sauvé si tu n'avais pas été le portrait craché de leur chef ? Moi, je commence à avoir de sérieux doutes !

Je tressaillis au souvenir de la mendiante rouée de coups par une bande de gamins Nobliaux, mais parvint à garder une contenance. Même si je détestais les mots qui allaient sortir de ma bouche, il fallait bien que quelqu'un les prononce...

— Tu oublies qui nous attaquait, et où : une bande de gamins des rues teigneux dans une ruelle à l'abri des regards, face à des gosses de riche tout-puissants sur la place publique. Rappelle-toi de ce que Samira nous avait dit, ce jour-là : tu crois qu'elle m'aurait quand même sauvé, si j'avais été à la place de cette vieille ?

Silence.

Je pris une profonde inspiration.

— Je suis bien conscient que Kent est un vieillard manipulateur qui ne joue pas cartes sur table avec nous. Et peut-être que, effectivement, Samira ne nous aurait pas sauvé la mise si je n'avais pas été le portrait craché de mon père, comme tu le dis si bien... Mais les réponses à nos questions sont ici, je le sais. Et je suis prêt à parier que toi-aussi, tu le sens.

Un temps passa.

— Je me trompe ?

Elle secoua la tête à contrecœur.

Un demi-sourire ourlé aux lèvres, je lui ouvris les bras. Éteinte, elle tituba jusqu'à moi pour s'affaler contre mon torse.

Et dans cette étreinte de familiarité, une promesse vint fleurir sur ma bouche ; une parole que je me jurais de tenir :

— Les nôtres seront vengés, je te le promets.

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