Lock (3/3)

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Quand il s'éveilla, le soleil était levé depuis un moment. Pour le peu que ça changeait. Comme presque tous les jours, une épaisse brume grise couvrait les cieux et plongeait les rues dans la pénombre. D'ordinaire, on n'y voyait pas clair à plus de quinze mètres.

Lock examina son épaule douloureuse. Sa sœur avait fait du bon travail, la blessure ne saignait plus. Le jeune homme enfila ses vêtements en vitesse, sans oublier son blouson pourtant loin d'être sec. Il tenait vraiment à cette vieille veste décolorée, quand bien même elle était rafistolée de partout, c'était l'une des rares choses qu'il lui restait de son père. Il se rendit dans la pièce principale où l'attendait un petit morceau de pain aux céréales laissé par Elia.

Je pourrais me casser une dent là-dessus, commenta-t-il intérieurement en choisissant de dévaler directement les escaliers qui menaient à la rue.

Le bidon calciné de la veille traînait toujours au milieu de la voie, mais plus trace des membres du gang de Travis. À cette heure, ils devaient tous dormir. Le jeune homme se mit en route d'un pas rapide, pressé de montrer son trophée. Il s'arrêtait parfois pour échanger quelques mots avec les passants. Tout le monde le connaissait dans le quartier et Lock, de très bonne humeur, répondait avec plaisir aux salutations.

Cinq minutes plus tard, il atteignit une bâtisse qui se distinguait des constructions voisines par la petite tourelle solitaire à son sommet. D'après ce qu'il en savait, cette dernière contenait encore une grande cloche en cuivre quelques années avant sa naissance. L'édifice était un lieu de culte à l'origine, mais Lock ne savait pas de quoi il en retournait exactement : plus personne n'avait de temps à perdre avec les anciennes superstitions et l’endroit avait triste mine désormais.

Deux hommes solidement bâtis se tenaient fixement de chaque côté du cadre de la porte. Ils adressèrent un regard menaçant au jeune homme émergeant du brouillard, mais se détendirent dès qu’ils purent l’identifier.

— Salut Pat, salut Gal !

— Lock, répondit laconiquement le second. Tu veux quoi ?

— Le vieux est dispo ? J'ai quelque chose à lui montrer.

— Je peux voir ? intervint Pat.

— Même pas en rêve ! rétorqua le jeune homme avec un sourire provocateur.

Sa réaction provoqua un petit rire chez les deux colosses et Pat ouvrit la porte.

— T’as de la chance, il s’est levé du bon pied aujourd’hui.

— De toute façon, mon cadeau l’aurait mis de bonne humeur, assura Lock en passant devant lui.

L'intérieur du bâtiment avait assurément connu des jours meilleurs. Il ne restait qu’une grande salle unique aux murs couverts de moisissures et un parquet dont il manquait toute la partie centrale, remplacée par un petit bassin. L’eau provenait d’une conduite qui traversait la toiture, le liquide s’écoulait au compte-goutte. Un pilier avait cédé un jour, l'énorme tuyaux surmontant la ville basse avait alors chuté sur le bâtiment. Du fait de la faible distance entre la charpente et son ancienne position, le conduit ne s'était pas désolidarisé et personne n’avait jugé utile de venir le relever.

Tout au fond de la pièce se trouvait un espace qui jurait avec l’ensemble. Un fauteuil doré qui avait tout d'un trône y avait été installé sur un vieux tapis aux motifs rouges et bleus. Plusieurs meubles dépareillés l’entouraient, orientées de façon anarchique. Un homme ridé et garni d’une longue barbe blanche était avachi sur le siège. Ses vêtements étaient d'une excentricité dont Lock n'avait jamais vu la pareille : une redingote violet vif surmontait des pantalons gris fait d’une texture que le jeune homme ne connaissait même pas. Le pull qui complétait l’ensemble était rapiécé avec des dizaines de couleurs, toutes aussi vives les unes que les autres. Pour compléter le tableau, il avait le crâne couvert par un chapeau melon et les pieds… nus.

— Salut le vioc ! salua Lock en approchant.

— Oh, cela faisait un moment qu’on ne t’avait pas vu dans le coin gamin. Je commençais à croire que tu avais oublié ce bon vieux Dylan.

La voix du vieillard déraillait, passant du grave aux aigus dans la même phrase.

— Tu m'en vois navré mais j'avais des choses importantes à faire de mon côté.

— Oui, oui, bien sûr. Éliminer une colonie de Fæz dans la cave de ce cher Donovel, rassembler un sac de jak pour le gang des Dorés, récupérer la caisse de jakou subtilisée à leur chef... D'ailleurs, ce bon vieux Gus n'a toujours pas remarqué qu’il manquait une bouteille, dis-moi ?

Lock grimaça, il ne se passait rien dans la ville basse sans que Dylan n’en soit informé. Mais, par le Ténébreux, de là à être au courant pour cette bouteille ? Elle reposait sous une latte de sa chambre, le temps qu’il décide ce qu’il allait en faire. Le jeune homme s'efforça de sourire, pour afficher une assurance pourtant ébranlée.

— J'ai quelque chose que tu cherches depuis longtemps.

— Oh vraiment ?

Le regard du vieil homme s’emplit de curiosité. Lock s'approcha en exhibant l'étrange sphère blanche et opaque.

— Voilà le trésor du bastion des gardiens ! annonça fièrement le jeune homme.

À son grand étonnement, Dylan se figea.

— Tu... Gaston t’a donné cet ordre de mission ? demanda le vieil homme après de longues secondes.

— Pas vraiment... j'ai insisté pour l'avoir, mais il est resté inflexible. Alors je l'ai pris dans son dos. Quelle importance ? Tu dis toujours que le principal c'est le résultat. Ça fait deux ans que j'enchaîne les nids d'insectes et de rongeurs, voilà la preuve que tu peux me faire confiance pour des missions importantes !

— Et que fais-tu du fait que je t'ai spécifiquement interdit de toucher à cette enveloppe ? Fallait-il vraiment que tu le prennes pour une invitation ?

Le vieil soupira bruyamment, toute trace de bonne humeur disparu de son visage. Lock, déçu par sa froideur, tendit néanmoins son trophée au vieil homme. Celui-ci s'en écarta vivement, comme frappé par la foudre.

— Pose ça sur l'étagère derrière-toi, exigea-t-il.

Le regard du jeune homme passa de Dylan à la sphère, circonspect. Cette mission était célèbre dans la ville basse, il se disait qu'elle circulait depuis plusieurs années sans que personne ne réussisse à accomplir ce coup d'éclat. Maintenant qu'il arrivait en héros, le vieil homme traitait l'objet de ses convoitises comme s'il n'avait aucune importance ?

— J'ai au moins droit à une récompense ? insista le jeune homme. Je sais que je n'ai pas reçu cette mission formellement mais...

— Oui, oui, bien évidemment, le rassura aussitôt Dylan. Comme je le dis toujours, « Toute peine mérite salaire ». Tu veux de l'argent ?

— Tu as de la farine ? Des graines ? rétorqua Lock sans hésiter.

Le marché noir avait ses limites, les prix enflaient à n'en plus finir. L'argent n'avait plus la même valeur. Le vieil homme hocha la tête d'un air approbateur et alla ouvrir un buffet derrière lui. Il en tira une paire de sacs qu'il laissa retomber devant son invité.

Il y en a assez pour l'échanger contre du pain frais, suffisament pour se régaler une bonne semaine, jugea le jeune homme en examinant le contenu. Je suis impatient de voir la réaction d'Elia quand je le lui amènerai.

— Je pense que tu peux faire mieux pour un tel trésor, annonça cependant Lock tandis que Dylan reprenait sa place.

— Tient donc, que voudrais-tu de plus ?

— Une robe, pour ma sœur. Une bleue peut-être ? Quelque chose de... joli.

En formulant sa demande, il réalisa à quel point il était ignorant en matière de couture. Lui et sa sœur ne possédaient qu’une garde-robe limitée et particulièrement usée. Lui-même s’en accommodait très bien mais, bien qu’elle ne s’en plaigne jamais, il avait souvent surpris Elia en train de fixer avec dépit les quelques tenues élimées qu’elle possédait.

Dylan lui sourit.

— Je vais faire mon possible, assura-t-il. Reviens-donc demain, j'aurai une nouvelle mission pour toi.

Lock sentit une bouffée de chaleur monter en lui.

Les choses vont enfin devenir intéressantes. Notre vie va prendre un nouveau tournant.

***

Le jeune homme trouva une nappe qui présentait encore quelques couleurs et l'étendit soigneusement sur la table. Il y plaça le pain qu'il avait reçu en échange d'une portion de son butin. Le parfum dégagé par ce met "de luxe" encore tiède suffisait à le faire saliver. Puis, Lock alla regarder par la fenêtre. Les derniers rayons du soleil disparaissaient dans la brume, derrière l'immeuble voisin. Il alla s'installer sur le banc branlant pour attendre le retour de sa sœur.

Elle ne devrait plus tarder.

Cette pensée à peine formulée, il entendit frapper à la porte et fronça les sourcils. Pourquoi sa sœur toquerait-elle ?

— Qui est là ? héla-il en se levant.

— Dylan, répondit sobrement une voix de l'autre côté, avec un timbre inimitable.

Lock s'empressa d'aller lui ouvrir. Pour que le vieil homme se déplace en personne, à une heure si tardive, l'affaire était importante.

Peut-être ma première mission d'homme ?

La porte s’ouvrit en grinçant sur un couloir plongé dans l’obscurité, il n'eut pas le temps de s'habituer à la luminosité que deux paires de bras l’agrippaient par les épaules. Le jeune homme se sentit soulevé du sol puis plaqué à plat ventre contre le parquet pourri. Pris totalement au dépourvu, il sentit un goût de sang dans sa gorge et tenta aussitôt de se dégager. C’était comme heurter un mur : ceux qui l’immobilisaient étaient massifs, beaucoup plus forts que lui. Il parvint tout de même à redresser assez la tête pour croiser le regard de Dylan, quelques pas devant lui.

— Je suis tellement désolé, marmonna le vieil homme.

Lock sentit confusément un choc à la base de sa nuque et le monde bascula dans les ténèbres.

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