L'étourdissement

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Je compose le numéro. Ça sonne. Une fois, deux fois. Je raccroche. Je n'ai pas la force. Ça fait trois mois qu'elle est partie. Au début je n'ai pas fait attention. Enfin, je veux dire, j'étais sous le choc, alors je n'ai pas bien compris tout ce que son départ impliquait. Comme si on m'avait flanqué un bon coup en plein entre les deux yeux. Assommé. Aveuglé. Un jour j'ai lu une phrase dans un livre. « L'étourdissement a ceci d'agréable qu'il vous retire à la vie : il vous englobe, et la douleur physique vous protège des autres qui rampent là-bas au loin. » J'aurais aimé que ça dure plus longtemps, l'étourdissement. Quand il a fallu recommencer à réfléchir, à vivre en somme, j'ai remarqué qu'une foule de choses manquait à ma vie. Un peu comme quand on doit couper l'eau dans son appartement, pour des travaux : au début on se dit bon, je prendrais pas de douche, je peux attendre jusqu'à demain, ça ira. Puis on a soif, alors on ouvre le robinet, et rien n'en sort. Là, on commence à comprendre que ce sera plus difficile que de simplement se priver de douche. Viennent ensuite le brossage des dents, le passage aux W.C. : l'un et l'autre, impossibles.Toutes ces choses du quotidien que l'on fait sans y penser, machinalement, envolées. Plus rien n'est simple, alors qu'on a seulement tourné un boulon quelque part. Mais on y pense pas avant que ça arrive. C'est tellement normal d'avoir de l'eau dans son robinet. Je pourrais vous parler du moment où on doit couper l'électricité, parce que ça m'est arrivé aussi une fois, mais je crois que tout le monde a compris de quoi je parle. Marie c'était mon eau, et ça fait trois mois qu'elle est partie maintenant.

Avant, elle m'appelait presque tous les jours quand on ne se voyait pas, pour raconter ce qu'elle avait fait, et qu'elle avait pensé à moi, des trucs comme ça. Les copains, ils trouvaient ça un peu énervant, et sur le coup je me disais que c'était vrai. Maintenant c'est plutôt moi qui l'appelle, et je lui raconte ma journée, comme elle faisait avant. Je lui dit que je pense à elle. Ça m'arrive souvent, de penser à elle : le mois de décembre est revenu, et c'est à ce moment là qu'on avait commencé à se voir, l'année dernière, avec Marie. Alors forcément, les souvenirs remontent. C'est fou ce que les saisons vous inspirent. Par exemple, je pense à elle quand je passe devant la vieille roue en bois couverte de givre sur le bas-côté, en rentrant chez moi. Avant de connaître Marie, j'y faisais pas trop attention, je m'étais peut être demandé une fois d'où elle venait cette roue, comme je ne voyais pas de moulin aux alentours, mais elle elle l'avait juste regardée comme ça, pour la première fois, et elle l'avait trouvée tellement belle qu'elle avait voulu qu'on s'arrête pour la prendre en photo. Moi je lui avais dit à Marie qu'elle était au moins aussi belle, et qu'il faudrait qu'elle se mette dessus pour faire une photo parfaite. La photo n'est pas parfaite, c'est moi qui l'ai prise, parce que Marie était sur la roue. Mais elle est jolie quand même. Quand je la vois maintenant, toute glissante et brillante, j'imagine Marie dessus. Elle dit que c'est froid, qu'il faut que je me dépêche de prendre la photo. J'attend encore un peu avant d'appuyer sur le bouton parce que je veux vraiment que la photo soit parfaite à ce moment-là. Puis je me dit que c'est pas grave, parce qu'on en reprendra une un autre jour, ou l'année d'après, et là j'aurais eu le temps de m'entraîner. Je lui ai envoyé une photo de la roue l'autre jour, quand il a recommencé à geler, mais sans elle dessus évidemment. Je ne me suis pas entraîné, mais j'ai pensé que cela n'avait pas d'importance. De toute façon la photo n'aurait pas pu être parfaite, il manquait la moitié. Après la photo, elle avait préparé un café brûlant, pour se réchauffer.

Je vais retourner au boulot aujourd'hui. J'ai appelé Hugo pour lui dire, comme ça je pourrais pas me dégonfler à la dernière minute. Ça fait plusieurs jours que je me dis qu'il faut que j'y retourne. J'en ai pas forcément envie, mais trois mois à tourner en rond en regardant des photos, ça fait long. C'est vrai qu'il n'y a pas que les photos. Elle a laissé un pull à elle aussi, dans l'armoire. Et puis quelques affaires par-ci par-là, des toutes petites choses. Des fois j'ai même l'impression de sentir son odeur. Je sais que c'est impossible, mais à ce moment-là je me fiche bien de le savoir, c'est réel quand même. Le parfum de Marie, c'était un mélange de vanille et d'un fruit exotique, je ne sais plus lequel, mais je reconnais l'odeur maintenant, entre mille. Elle me l'a dit plusieurs fois ce que c'était que ce fruit, et c'est jamais vraiment rentré. Moi je lui demandais parce que ça m'intéressait, parce que j'aimais bien son parfum, mais ça l'énervait que je pose souvent les mêmes questions. Elle n'aimait pas se répéter Marie.

Je me prépare à aller au boulot. Tout plein de choses tournent dans ma tête. C'est un peu comme vivre dans une ruche, avec le bourdonnement dans les oreilles qui ne s'arrête jamais, et la possibilité de se faire piquer si on fait un faux mouvement. J'ai plein de pensées piquantes comme des abeilles. J'essaye de les éviter, je fais ce que je peux. C'est pas simple, parce qu'il y en a beaucoup. Je prends mon pantalon et je l'enfile, exactement comme je faisais quand Marie était encore là. Le T-shirt pareil. C'est difficile quand certaines choses changent et pas d'autres. Moi j'aimais mettre mon T-shirt quand Marie dormait encore paisiblement de le lit, en attendant d'aller au travail elle aussi. Avant de la connaître, ça me dérangeait pas de m'habiller sans personne qui dort dans mon lit. Aujourd'hui ça me tue de devoir mettre les mêmes T-shirts, devant le même lit, sans Marie à l'intérieur. Ça a l'air bête comme ça, mais c'est ce genre de petite chose qui rend la rupture difficile à digérer. Si on pouvait effacer tout ce qui touche à une personne quand elle s'en va, c'est sûr qu'on n'aurait plus grand-chose, mais au moins on serait tranquille. Je crois que j'ai vu un film qui parlait de ça justement, avant que Marie ne s'en aille. On s'était disputés après le film d'ailleurs, parce que j'avais trouvé ça un peu exagéré. C'est ce que je lui ai dit, pendant le générique, et elle s'était énervée très vite. Je comprenais pas pourquoi elle prenait ça à cœur comme ça. Quand je lui ai demandé, elle a répondu que c'était pas ça, elle s'énervait parce que je la laissais pas expliquer ce qu'elle pensait de tout ça. Elle avait dit « je pourrais finir une phrase, au moins une fois dans ma vie ? » Je m'en rappelle parce que sur le coup j'avais trouvé ça un peu injuste : je la laissais souvent parler, mais là j'avais aussi quelque chose à dire, et ça me semblait important. Aujourd'hui je serais d'accord avec elle sûrement. C'est marrant comme ça la vie : on a beau avoir l'exemple, pour comprendre un truc, il vaut mieux le vivre. C'est ce que pensait Marie en tout cas. Des fois je me dis qu'elle est partie juste pour que je retienne la leçon, et qu'elle est toute seule dans son coin, triste comme moi, à attendre le moment où elle se dira « c'est bon, je pense qu'il a compris le film maintenant », et alors elle pourra revenir. Et je lui dirais que j'ai compris, évidemment, que ça fait même un bout de temps que j'ai compris, et elle serait folle de joie. Le genre de pensée qui rend triste et heureux en même temps. Parce que je sais bien, au fond, qu'elle reviendra pas Marie. C'est quand même bête de s'énerver autant pour un film.

C'est mon troisième jour de boulot. Hugo m'en a pas voulu de prendre mon temps, c'est ça qui est bien quand on travaille pour un pote. Ça fait du bien de bosser un peu, ça aide à penser à autre chose. Encore une fois, on me l'avait dit, mais faut le voir pour le croire n'est ce pas. J'appelle de moins en moins Marie, même si j'aurais plus de choses à lui raconter maintenant. Il fait de plus en plus froid, et comme je travaille dehors, je porte les gants qu'elle m'a offert pour mon anniversaire. Avec Hugo, on est allés boire un coup hier, comme au bon vieux temps. Il m'a dit que ça lui faisait plaisir que je sorte un peu de chez moi. On a discuté de tout un tas de choses, et j'ai pas parlé de Marie une seule fois. Faut dire que Hugo, il m'encourage pas à le faire, je crois qu'il lui en veut d'être partie comme ça et il préfère pas entendre parler d'elle. On se serre les coudes entre potes. Il ne la connaissait pas vraiment, mais il a bien vu que son départ m'avait fait de la peine, alors forcément, il est pas tendre avec elle, et c'est rien de le dire. Il m'a raconté que sa femme à lui était partie après dix ans de mariage. Je le savais déjà, ça fait longtemps qu'on est copains avec Hugo, mais j'ai senti qu'il avait besoin d'en parler, alors je l'ai laissé faire. Je crois que ça m'a fait du bien aussi. Ça faisait un bail que j'avais pas eu une conversation aussi longue avec quelqu'un. Une conversation tout court quand j'y pense.

Le téléphone a sonné peu après que je sois rentré du boulot. J'avais pris mon après-midi parce que déjà ce matin, j'avais eu du mal à me lever, à cause de notre sortie d'hier soir, et vers le déjeuner j'ai senti que j'allais pas tenir jusqu'à la fin, la fatigue tout ça, alors Hugo m'a laissé partir. Je suis arrivé à la maison vers 14h, prêt à me coucher pour une petite sieste, et le téléphone a sonné cinq minutes après. C'était Marie. Elle s'est présentée, mais c'était pas la peine, je reconnaîtrais sa voix entre mille. Elle avait préparé un truc à dire, mais elle aurait voulu parler à mon répondeur plutôt qu'à moi. J'étais tellement abasourdi que, au début, j'ai été incapable de parler. Apparement, ça l'a étonnée que je ne dise rien, mais elle avait l'air de penser que c'était tout aussi bien. Elle parlait très sèchement, et j'ai compris qu'elle n'appelait pas juste pour dire que je lui manquais. Ma poitrine me faisait mal, et elle a dit qu'elle avait déposé une main courante contre moi, hier elle l'avait fait, et qu'elle préférait me prévenir elle même, vu ce qu'on avait vécu, mais que si je continuais à la harceler comme ça elle allait devoir porter plainte, et elle n'avait pas envie d'en arriver là. Elle fait toujours de très longues phrases Marie, et je suis presque sûr que c'est juste pour que la personne en face perde le fil, et n'ait plus d'autre choix que de faire « oui » de la tête quand elle a finit. Elle aime bien avoir raison. Mais là elle se trompait : je ne la harcelais pas, j'avais juste besoin de lui parler, c'est elle qui refusait de me répondre. Elle a pris une grande respiration, ma poitrine me faisait toujours souffrir, et elle a dit « qu'est ce que tu as de si important à me dire ? ». Là, moi aussi j'ai du prendre une grande respiration, parce que j'ai senti que ça pouvait être un moment important comme elle disait. Alors j'ai pris mon temps, même si je savais déjà ce que j'allais dire depuis longtemps : j'ai compris Marie, j'ai compris le film et tout ce que tu disais avant, j'ai tout compris, tu peux revenir maintenant, ça suffit. Un long silence a suivi, et je n'en mettrais pas ma main à couper, parce qu'il y a peu de choses pour lesquelles je mettrais ma main à couper, mais je crois que je l'ai entendue pleurer un peu. Ou respirer un peu fort, un des deux. Elle a quand même fini par dire que non, malheureusement je n'avais toujours rien compris. Elle l'a dit plusieurs fois, froidement, et ça m'a fait comme une décharge, et ma tête est retournée dans la ruche. J'avais l'impression qu'elle n'avait pas écouté ce que je venais de lui dire. Comment pouvait-elle être si sûre que je n'avais pas compris ? Des fois je me demande si ce n'est pas elle qui ne veut pas comprendre.

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Je t'en suis éternellement reconnaissante, où que tu sois tu n'as peut-être pas toujours brillé dans ta vie mais tu as ta place dans mon coeur et sièges dans le ciel, quelque part, sur l'étoile la plus brillante de la galaxie, notre galaxie".
A tout jamais....
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Guy MASAVI

La salle d’attente était pleine. La rentrée des classes avait concentré soudainement ces saloperies de virus à morve au nez et fièvre explosive fugace. Les mamans apeurées veillaient sur leurs marmots aux visages rouges et vultueux. Calfeutrés dans des bonnets enfoncés jusqu’aux yeux et trois couches de laine diverses et variés sous un anorak, les pauvres gosses vagissaient un peu plus à chaque degré de température corporelle gagnés.

C’était un temps où les antibiotiques étaient obligatoires pour la pérennité du cabinet médical et la bonne marche de quelques grands labos pharmaceutiques. Pourtant, le Docteur Marlin le dirait dix ou quinze fois dans la journée :
— C’est un virus. Déshabillez votre enfant, un peu de sérum physiologique dans le nez et du paracétamol si la température demeure malgré l’effeuillage. On se téléphone si la fièvre persiste ou si le petit a mal quelque part.
— Oui, mais…
— Non ! Madame Michue, pas d’antibiotique, il n’a pas d’angine ni d’otite ni de méningite !
En tout cas pas encore, pensait le docteur Marlin qui n’avait vu mourir qu’un enfant de méningite en trente ans d’exercice. Un de trop… Fallait rester vigilant dans cette marée de bambins fébriles.
La salle d’attente était pleine, oui, et ça toussait et ça crachait ! De quoi alimenter les réservoirs de virus des petits frères et grandes sœurs des morveux fébriles qui foutaient le bordel dans les revues étalées sur une table basse et dans les toilettes.
Au milieu du bocal à miasmes, un homme, le nez dans son magazine allait rater son tour sans la vigilance du Médecin.
Guy Ravier, quarante ans et son éternel sourire aux lèvres même quand il venait pour une otite ou une rage de dents. Ça faisait un bail qu’il ne l’avait pas vu. Il n’avait rien perdu de sa bonne humeur, malgré son « accident vasculaire cérébral transitoire », qu’on lui avait dit à l’hôpital !
— Enfin, transitoire, docteur, pas tout à fait…
Il avait lâché ça à la fin de la consultation, au moment où le médecin allait signer son renouvellement de médicaments que les neurologues de l’hôpital prescrivaient jusqu’alors.
Tout allait pourtant bien, avait-il affirmé au début, d’un ton peut-être tristounet malgré son sourire perpétuel.


— Pas tout à fait ? fit le docteur Marlin en levant les yeux de son bloc d’ordonnances. La consultation n’est pas finie, se dit-il, il a quelque chose à cracher encore, le Ravier.
Trente ans d’exercice ça donne de la bouteille, peu de science en plus, mais une intuition qui ne passe pas forcément par le manuel de pathologie.


Ravier avait gardé sa main droite fermée avec l’index relevé, posée sur le bureau. Elle était restée fermée aussi pendant l’examen sauf quand Marlin lui avait demandé de l’ouvrir, de tendre les bras devant lui puis les jambes. Quoi de plus rassurant en somme pour un homme qui fut hémiplégique ?
— Vous sentez bien, là ?
Il lui avait touché les pieds puis les mains et Ravier avait sursauté quand le médecin avait effleuré sa main droite.
La preuve qu’il sentait, non ?
Il sentait ! point barre ! il bougeait ses membres sans asymétrie. Allez hop ! Rhabillez-vous ! Sauf que…
— J’ai bien quelques fourmis, avait-il dit, en désignant sa main du regard et en souriant encore. Mais à mieux y regarder, il souriait comme une grimace et en mâchonnant comme un tic.
Le Médecin avait bien vu son orteil droit et son ongle qui s’incarnait.
— Ça doit faire mal ? Non ?
— Ça dépend…
Et pourtant ça aurait dû…


Il n’était pas normand, il n’était pas bavard, il n’était pas pressé, le Guy, mais le docteur Marlin un peu, si, et la porte d’entrée de la salle d’attente qui grinçait sans cesse, annonçait une fin de consultation tardive.
Pourtant, il avait relevé cette dernière réflexion de son patient.


— Transitoire, pas tout à fait ?
— Oui, docteur, depuis mon AVC j’ai des fourmillements dans la main droite.
— Des fourmillements ? Dans la main droite ?
— Oui, et aussi dans mon orteil droit, un peu à l’intérieur.
— Là où votre ongle est incarné ?
— Oui, c’est cela.
Ravier mâchonnait de plus en plus et ne souriait plus.
— Vous avez quelque chose  dans la bouche ?
— Heu, c’est pareil, docteur, ça fourmille là à droite. Et il désigna sa mâchoire inférieure avec son index toujours relevé. Des fois, j’ai l’impression de sentir comme de la guimauve dans la bouche, c’est presque agréable, mais parfois c’est un chewing-gum au poivre, fit-il avec les yeux qui s’embuaient.
— Vous ressentez cela depuis votre AVC, et vous ne l’avez dit à personne ?
— Je l’ai dit, un peu, mais on me demandait si je sentais. Ben oui ! je sens. Si j’avais mal ? ben non ! En fait si, mais pas normalement.
Son visage se déformait dans un rictus étrange qui traduisait un mal indéfinissable. Il sortit de sa poche un gant de soie noir et l’enfila sur sa main droite.
Le médecin l’observait, il laissait s’exprimer ce malaise étrange chez ce patient si jovial de coutume.
— Je suis obligé de porter ce gant. Je l’avais enlevé pour ne pas faire bizarre dans la salle d’attente. Vous comprenez ?
Il ne comprenait rien encore, le Docteur Marlin.
Des fourmis dans la main, sur un orteil, la bouche ? Pas d’hypoesthésie évidente. Il énumérait mentalement les symptômes. Rien.
— Le gant vous soulage ?
— Oui, docteur, de la peur. De la peur de toucher quelque chose avec mon index.
— C’est douloureux ?
— C’est pas le terme, docteur, c’est effrayant !
— Effrayant ?
— Oui, en fait pas exactement, c’est désagréable et ça me fait retirer ma main comme…
— Comme si vous ressentiez de l’électricité.
— Non, je ne sais pas, c’est terrible, je ne sais pas comment expliquer. Attendez, comment dire ?
À l’évocation de la sensation que lui produisait son index, le rictus s’amplifiait. Il y avait bien une expression de peur et de dégoût sur ce visage. Il prit une grande inspiration.
— La nuit, docteur, je ne peux pas me passer de mon gant, le simple effleurement de mon index par le drap est insupportable.
— Comme une brûlure ?
— Non, comme si j’effleurais une araignée ou un scorpion ou quelque chose d’étranger, auquel je ne m’attends pas.
— Dans la bouche aussi ?
— Non, là c’est comme je vous ai dit, des fourmis et de la guimauve. Mais le soir, c’est intolérable, j’ai même du mal à parler.
— Comme une crampe ?
Le médecin énumérait les sensations possibles qui auraient pu lui évoquer un diagnostic. Mais c’était toujours non et…
— Non, comme un corps étranger dans la bouche pas trop désagréable le matin, insupportable le soir. Ça me donne des douleurs dans la mâchoire et je n’arrive pas à m’endormir parfois.
Il avait enfin dit douleur. Jusque-là, il n’exprimait qu’un tourment pénible. Mais il avait montré sa mâchoire et son muscle masséter qui ne cessait de se contracter avec le mâchonnement. Une douleur, oui, celle d’une crampe, mais la conséquence d’une sensation autre qui l’habitait totalement à présent.
— Et votre orteil ?
— Des fourmis, mais le soir je ne peux plus me chausser.


Le docteur Marlin s’était penché sur le dossier de Ravier, dans la lettre du spécialiste qui se réjouissait de cette hémiplégie gauche spontanément résolutive.


« Seule une légère hypoesthésie de la main persiste curieusement à droite. L’IRM ne révèle qu’une lésion dans la région thalamique gauche en faveur de multiples emboles liés à une pathologie valvulaire cardiaque connue et un traitement anticoagulant insuffisamment dosé. »


Thalamique, l’index, la mâchoire inférieure, le gros orteil un peu à l’intérieur. Des mots qui s’associaient doucement et faisaient sens dans l’esprit du médecin.
— Le matin après une bonne nuit quand j’ai pu m’endormir assez tôt malgré ces foutues fourmis, ça peut aller, mais au fil de la journée ça monte ! Et je vous dis pas le soir. Je ne bouge plus, je mâchonne mon chewing-gum fantôme. C’est comme un orage.
Ma femme me trouve absent, je luis dis que je suis dans ma bouche, elle ne comprend pas. Je suis dans ma bouche, dans ma main, je suis ailleurs dans mes sensations. Si, j’ai mal dormi, si je parle trop, si j’ai faim, si je respire trop fort et trop vite, té, après l’amour, docteur, je ne sais pas où la mettre ma main, c’est comme l’onglet l’hiver quand on a trop longtemps touché la neige, et ma bouche devient une fourmilière grouillante et le chewing-gum du bois mâché, l’orage une tempête d’aiguilles.
J’en peux plus, docteur, si ça continue, je vais me flinguer !
Il avait tout dit, le Guy, et ne souriait plus.
Parce qu’il était dans un espace d’écoute où il pouvait enfin jeter son masque de joyeux de commedia dell’arte et exprimer la réalité de son état avec l’autre masque celui d’un profond tourment. Il pleurait et avait parlé par vagues entre deux sanglots. Il avait donné de l’affect à ses sensations.
Mais quelque part, donner des noms à ce ressenti innommable, de la fade guimauve au chewing-gum à goût poivré, de la fourmilière à la tempête d’aiguilles, à l’effleurement d’un insecte venimeux. Paraphraser sa souffrance c’était faire un pas vers la reconnaissance de son entourage qui n’avait comme seule référence erronée pour expliquer la torture physique qu’il endurait : la douleur.
Et ça aurait été si simple à expliquer.
J’ai mal ! Point barre ! J’ai le droit de chialer ! Et merde !


Le docteur Marlin avait tout entendu, il était presque aux anges. Il avait son diagnostic, et quand Ravier lui avait avoué son désir de suicide, il l’aurait parié.


Le thalamus, cette région au centre du cerveau, grande régulatrice de la sensibilité, celle qui suggère ou non au cortex de pleurer ou de tressaillir à telle ou telle sensation ou bien de la négliger. Quand le thalamus est lésé, on ne ressent plus qu’un grand n’importe quoi dans les zones concernées, qui fait d’une caresse une menace, de la simple perception d’une région de son corps une tempête de paresthésie. C’est un grand bordel innommable dans tous les cas, mais pas une douleur comme le commun des souffrants l’entend.


Ces cons de l’hosto, s’étaient bien fait piéger par le sourire indéboulonnable de Guy, sa pudeur pour exprimer ses sentiments qu’il cachait sous une jovialité de façade.
Pi, des emboles valvulaires, ça peut partir à droite et à gauche. À droite ce fut sur le cortex pariétal moteur pour une hémiplégie massive, mais transitoire. À gauche ce serait une minuscule nécrose thalamique pour une tempête sensorielle sur quelques centimètres carrés de surface corporelle, et pour la vie.
C’était bien cela, une sensation indéfinissable, une hyperesthésie de l’index, mieux une allodynie qu’il disait doctement le professeur à la fac, il y avait bien longtemps.
Des zones éparses touchées, mais bien délimitées et sans liens apparents comme pour ce patient : un orteil sur son bord interne, la bouche sur le maxillaire inférieur droit, la main droite et surtout son index. Une découpe en carte de géographie et en îlots qu’il disait le patron de neurologie.
Et pi, c’est pas une douleur, ou pas vraiment ou parfois, plutôt, une sensation erronée de douleur. C’est une souffrance indéfinissable que les stress rechargent, le manque de sommeil, la faim ou l’hyperventilation. Té ! Comme quand on fait l’amour qu’il disait le Guy.


— C’est le syndrome thalamique ! Il n’y a pas de traitement et certains finissent par se flinguer, avait dit le professeur de Neurologie dépité, avec sa verve crue qui faisait le bonheur des étudiants dans le grand amphi des cinquièmes années.
C’était, il y a trente ans. Mais il avait bien lu, le docteur Marlin, là, par hasard, pas plus tard qu’hier, dans une revue médicale posée sur sa table de nuit, lui bien au chaud dans son lit entre deux appels téléphoniques nocturnes.


« Certains antiépileptiques donneraient des résultats encourageants sur les douleurs neurologiques ».


— Ba, si ça marche pour les sciatiques, peut-être aussi pour des souffrances thalamiques ? Va savoir, hein ? Soyons fous ! pensa-t-il.
Oui, il fallait l’être, sans doute, dans ce métier, et aussi être plein de doutes et d’interrogations, là où les certitudes d’autrefois devenaient des doutes.
Il reprit son bloc pour prescrire .


Prégabaline 25 mg 1 cp par jour à augmenter progressivement de 1 par semaine jusqu’à 3 cp par jour.
C’était ça ou lui tendre un flingue, alors…


Il se leva pour accompagner le Guy qui essuyait ses larmes.
— Allez, M. Ravier, ça va aller mieux. Dans trois semaines on fait le point et vous n’hésitez pas à me contacter sur mon portable quand vous le désirez.
Une poignée de main, les yeux dans les yeux, virile et confiante.
L’homme reprit son masque de ravi.


Le docteur Marlin avait peut-être sauvé une vie, mais il était crevé, là, et il restait dans sa salle d’attente, dix patients et leurs bobos.
— Non, Mme Du Much, pas d’antibiotique !


L’horloge du village sonnerait 21h quand il rentrerait chez lui pour soigner ses marmots la morve au nez, un tympan un peu rouge et son épouse anxieuse qui le supplierait de leur donner des antibiotiques.

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Défi
Blake Spume

Aujourd'hui je vais vous raconter trois histoires qui me sont arrivées, comme ça vous comprendrez peut-être mieux ce que que peux nous apporter … un livre.


Il a quelques mois j'ai découvers un café et dans ce café il y avait des étagères dans le fond de la pièce et sous le bar. Dans ces étagères il y avait des livres et mon père me dit: “Tu peut en prendre un.” .
Comment ça en prendre un?
Demain tu reviendra avec un des tiens et tu le mettras à la place de celui que tu as pris.


Sur le coup j'ai été époustouflé devant un tel concept, il fallait avoir une sacrée confiance en les autres pour faire ça sans surveiller ni rien. Je me suis dis que cette confiance venait d'un amour profond pour les livres. Un livre ça se partage:
Eh frangin j'arrive pas à dormir, tu lis un peu à haute voix?


Un livre ça s'échange:
T'as fini ton livre? Moi aussi, on échange?


Un livre ça se donne:
Frangin tiens! Et lis la première page: “Le plus doux des amours est l'amour qui unit deux frères.”.


Nous en sommes à la deuxième histoire. Un livre se garde toute une vie. C'est dans les années 40, lors de la seconde guerre mondiale que mon grand-père, patient dans un hôpital apprend à relier les livres, ces livres il les a ramenés. Aucun de ces livres, que je sache, ne s'est désagrégé et je sais que plus tard ils seront dans ma biliothèque puis dans celle de mes enfants et ça c'est le plus beau des cadeaux.


Enfin voici le troisième et dernier récit. Un livre est un plaisir des sens. J'ai découvers un jour une librairie, une petite librairie qui paraissait invisible pour les passants, dans cette librairie il y avait des rayons sur les murs mais surtout des amas de livres posés en tas à même le sol, des piles et des piles. Un euro cinquante, deux euros, ce n'était pas cher, peut être parce que les livres étaient anciens, une chance pour moi qui considérait que justement ils avaient, comme ils étaient anciens, plus de valeur. J'en pris un et mis mon nez entre ses pages, je caressais les pages d'un autre et enfin je feuilletait les pages du troisièmes.



Tout ça pour vous faire comprendre qu'un livre peut devenir votre ami de toute une vie.
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