La cheminée (partie 1)

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Il y en a partout. Ça s'infiltre cette saleté, on en a jamais fini. Ça fait deux mois déjà que je ne sens plus mes pieds. Aujourd'hui encore, il va falloir sortir, affronter toute cette neige. J'ai froid rien que d'y penser.


Ça fait quelques temps que j'ai commencé ce nouveau travail. Au début ça allait, c'est pas le job de mes rêves, ça non, mais ça fait passer le temps. Le problème avec l'hiver, c'est que le temps ne passe plus. On a beau faire, tout est figé. Je me dis que ça passera bien, chaque année ça passe, alors il n'y a pas de raison. Mais quand on est dedans, en plein milieu comme aujourd'hui, le temps semble bien long. J'y vais quand même au boulot, ne serait-ce que pour voir Carole. Elle est plus âgée que moi, mais on trouve quand même des choses à se dire. C'est fou la vie qu'elle a eu, elle a pas perdu de temps elle. Quand je regarde ma petite existence et que je la pose à côté de celle de Carole, je me dis qu'on est pas tous pareils. C'est sûr que dit comme ça, ça tombe sous le sens, mais c'est quelque chose de s'en rendre compte vraiment, en se comparant à quelqu'un d'autre. Elle me dit des fois que j'ai le temps, et que je verrais quand j'aurais son âge, c'est pas encore l'heure du bilan. Pour elle non plus d'ailleurs. Elle dit ça en rigolant. La pause c'est le meilleur moment de la journée. En rentrant j'ai du retirer toute la neige qui s'était accumulée devant ma porte pendant la journée. Il y en avait tellement que je demande même si elle n'est pas tombée du toit, parce que je n'ai pas l'impression qu'il ait vraiment neigé aujourd'hui.


Ça m'a pris presque dix minutes de dé-geler ma voiture ce matin. Le patron était pas bien content de me voir arriver en retard, mais j'imagine que lui, il a pas besoin de la dé-geler sa voiture le matin. Il la sort du garage et il arrive à l'heure. Il a fait une drôle de tête quand je lui ai dit ça, c'est vrai que d'habitude je suis plutôt timide, du genre à baisser les yeux et acquiescer d'un mouvement de tête. Même Carole n'en revenait pas, elle m'a regardée en faisant ses grands yeux dans le dos du patron comme à chaque fois qu'elle n'en croit pas ses oreilles, ça lui donne un air de chouette, et c'est exactement ce que j'ai pensé à ce moment-là, elle a l'air d'une chouette Carole, et un petit sourire s'est dessiné sur mes lèvres. Sur le trajet du retour, dans ma voiture, je me suis dit que j'avais plutôt intérêt à être à l'heure demain. En attendant il faut aller chercher du bois, sinon je ne pourrais jamais réchauffer mes pieds.


Noël approche dangereusement, et je ne suis toujours pas prête. La neige et Noël, l'hiver ne me fait vraiment aucun cadeau, et c'est pareil chaque année. Je n'arrive pas à comprendre l'excitation qu'engendre cette fête. Impossible de me remettre en mémoire un seul joyeux Noël. On se sent tous obligés de beaucoup trop manger, pour faire honneur à la table, et puis on dépense une fortune, pour faire des cadeaux qui plairont sûrement pas, et je le sais puisque je n'aime quasiment jamais ceux que je reçois. Bref, rien de bien joyeux. C'est aussi la période de l'année qui invite à faire son bilan comme dit Carole, parce qu'inévitablement chaque membre de la famille, tout à tour –comme si ils ne pouvaient pas le faire tous ensemble ! –, posera les questions qui fâchent. C'est impudique Noël, voilà ce que c'est. Tous ces étalages grotesques, de bouffe, de bonne humeur, de voeux. Le problème, c'est que ça a beau n'avoir lieu qu'un jour – et demi –, ça court quand même sur tout le mois de décembre. Avec les publicités à la télé, les flyers dans les boîtes aux lettres, les promos au magasins et la course aux cadeaux, Noël, on en bouffe plus que de raison. Et le pire, c'est que ça a l'air de les amuser tous.


La fatigue me guette. Ça fait un moment que j'ai du mal à m'endormir la nuit, et quand j'y arrive, je fais toujours le même rêve désagréable ; à la fin, je me réveille en sursaut. Après avoir bataillé pour fermer l'oeil, j'enrage d'être tirée de mon sommeil aussi brutalement. Quand ça a commencé, j'essayais de me rendormir, mais maintenant je ne lutte même plus, je me lève, je me fais un café, et j'allume la télé. Je reste devant une heure, des fois deux, le temps que me paupières daignent se refermer, et je retourne dans mon lit, complètement frigorifiée. La deuxième partie de la nuit se passe généralement bien. Une fois j'ai essayé de boire un café et de regarder la télé juste avant de me coucher, pour voir si ça pouvait marcher de le faire dès le début, et je n'ai pas fermé l'oeil de la nuit. À croire qu'il faut d'abord souffrir pour mériter de dormir. Ce qui est bien – comme il n'y a pas grand chose d'autre que des infos à cette heure-là – c'est que maintenant je suis sacrément calée sur tout ce qu'il se passe dans le monde. C'est pas joyeux joyeux, mais ça me donne l'air un peu important. Lequel d'entre nous ne s'est jamais retrouvé devant la machine à café, le matin au boulot, à devoir planquer son nez derrière sa toute petite tasse, parce qu'un type dont on connait à peine le nom lance un « sujet de société » comme ils disent ? En général, dans ce genre de discussions, je ne pouvais que me contenter d'acquiescer, et je jugeais dans ce cas-là plus la personne que ce qu'elle disait : j'étais d'accord avec les gens que j'aimais plutôt bien. C'est en train de changer. Comme quoi, l'insomnie peut avoir du bon aussi non ? Il est vrai que ce serait plus agréable si je n'avais pas si froid aux pieds, mais à cette heure de la nuit, il ne vaut mieux pas compter dessus.


Les jours passent et se ressemblent drôlement. Carole a les traits un peu tirés elle aussi en ce moment, je me demande si elle va bien. Je ne lui demande pas à elle, parce que je l'aime bien Carole, mais je ne sais pas si j'ai vraiment envie de savoir pourquoi elle va mal. J'aimerais qu'elle aille bien, mais je n'aurais pas la force de bouger un muscle pour que ce soit le cas. Directement après ce genre de réflexion, je me demande si je suis quelqu'un de bien. Est-ce que quelqu'un de bien penserait des choses comme ça ? Cette question revient souvent ces jours-ci, on pourrait même dire qu'elle m'obsède. Je n'ai pas l'impression que je me posais autant de questions avant. Avant, c'est drôle de dire ça. Avant quoi ? Où est-ce que je situerais avant ? Suis-je capable de me remémorer le moment exact où j'ai commencé à me poser ce genre de questions ? Je ne suis pas sûre qu'il existe une délimitation, et pourtant j'ai ce mot qui me colle à la bouche, « avant ». Avant j'étais comme ci, avant j'étais comme ça. Je me rappelle d'un avant différent, c'est vrai. Mais je ne saurais dire ce qui a changé depuis, ni quand le fameux changement a pu avoir lieu. Est-ce qu'on peut être nostalgique à mon âge ? Et voilà que je recommence avec mes questions en pagaille, je me fatigue. De toute façon je n'ai pas le temps d'y penser, il faut que je me dépêche de rentrer : la neige recommence à tomber, et je ne supporterais pas de rester coincée loin de chez moi cette nuit.


Cette fois-ci, même en passant dix minutes à m'échauffer sur ma voiture, je ne pourrais pas aller au travail, la neige est tombée trop fort, trop longtemps, et toutes les routes sont bloqués par chez moi. Cela me fait presque plaisir : bien sûr je vais m'ennuyer toute seule ici toute la journée, mais je souris intérieurement en imaginant la tête du patron quand il verra que je ne suis pas là – et que j'ai une bonne raison. Je vais retourner me coucher, ça me fera du bien. Peut être que je dormirais mieux la journée qui sait. Je n'aurais pas du me recoucher ; j'ai mal à la tête. J'étais partie pour regarder un film, mais je n'ai pas réussi à en choisir un qui pourrait me faire envie. Je regarde la neige qui tombe toujours dehors et je me dis que j'ai une bonne excuse pour ne pas aller travailler demain non plus. Ça m'angoisse un peu, après la journée que je viens de passer. C'est vrai que ce n'est pas le boulot de mes rêves, mais enfin ça passe le temps, et là il aurait bien besoin d'un peu d'aide. Je vais prendre un livre, ce n'est pas vraiment indiqué quand on a mal à la tête, mais je ne peux pas faire grand-chose d'autre ; il n'y a rien à la télé.

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