Chapitre 5

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« Mon premier souci sera de rétablir, de préserver ou de promouvoir la santé dans tous ses éléments, physiques et mentaux, individuels et sociaux. »



« Pour ce qui est d’une constatation objective de votre état et de celui du monde dans lequel nous vivons, je vous conseille de lire votre dossier médical.

- Je me moque bien de l’objectivité, répliqua Théovald.

- Soit. Il y a seize ans, vous avez eu un accident de voiture et vous êtes tombés dans le coma. Vous étiez hospitalisé à Saint Roch dans la ville de Nice car votre femme savait qu’il était réputé pour ses traitements expérimentaux sur les phases de coma prolongé. Et pour tout vous dire, c’était une femme dévouée.

- Dîtes m’en plus sur elle, susurra le vieillard.

- Elle s’appelait Ludivine et elle rabâchait sans cesse que vous étiez trop têtu pour donner raison aux médecins qui tentaient de vous tirer de là. Elle s’est approchée de votre infirmière, ma femme. C’est elle qui vous a sauvé la vie.

- Et.. Pourquoi n’est-elle pas là ? »

Gidéon palpa son menton puis le pétrit un long moment en soutenant le regard azuré et froid de Théovald. Il tenta de s’exprimer d’une grimace « explicite » sans y parvenir. Il ne voulait pas poser de mots sur la souffrance qu’il allait transmettre à ce vieillard au visage émacié, à ce corps déjà bien trop décharné et ascétique. Il lui devait pourtant la vérité, sur le passé, sur le présent et sur ce qui se profilait. Le temps était compté mais il ne pourrait pas embringuer Théovald dans une histoire dont il ne connait même pas les prémices.

« Elle est morte, une cardiopathie ischémique. Ce qui a provoqué une mort subite coronaire. Un arrêt cardiaque.

- Donc, elle n’a pas souffert ? demanda-t-il, légèrement détaché du sujet.

- Dans le cas d’une mort subite, le flux de sang oxygéné vers le cerveau s'arrête, et la personne touchée perd immédiatement connaissance.

- Ce n’est pas une réponse très claire ça.

- Ai-je déjà expérimenté la mort ? Non. Je ne peux pas savoir si l’on en souffre, si l’on se retrouve au paradis ou je ne sais quoi encore. C’est tout ce que je peux vous dire. »

Le compte à rebours lui pressa les méninges. Il devait lui expliquer la situation au plus vite. Avouer, confesser, solutionner. Il devait lui dire ce qu’il attendait de lui et lui expliquer pourquoi. Mais qu’allait-il faire après ? Comment pourrait-il convaincre une société malade et compromise par l’individualisme ? Il pensa aux médias mais il ne savait pas comment les utiliser à bon escient.

Gidéon était observé par un Théovald au teint cireux et au visage morne. Se rappelait-il de sa vie passée ? Songeait-il aux bribes de souvenirs qu’il partageait avec sa femme ? Il ne devait pas se laisser envahir par son scepticisme. Il fallait qu’il agisse au nom d’une morale qui le molestait, le « Bien ». Réfléchir et détailler.

Il ne savait finalement pas grand-chose de ce qu’était ce vieillard avant qu’il n’entre dans sa vie. Un humble pêcheur menant une vie des plus banales avec une épouse attentionnée, peut-être trop. Le vestige d’un mode de vie patriarcal. Gidéon était devenu son médecin il y a de ça onze ans, une petite année avant le grand chamboulement et la légalisation d’un meurtre de masse. Sous les directives de Ludivine, lui et son épouse Katia trouvèrent le moyen de le faire transférer à la campagne, à plus de trente kilomètres de son hôpital.

« Si comme vous l’avez dit, un enfant vous a croisé dans les bois, le temps nous est peut-être compté.

- Pourquoi diable un bambin vous effraie tant ? Il s’est juste enfui devant un étranger et tout le monde l’aurait fait.

- C’est plus compliqué que ça, vous l’avez sûrement découvert dans la lettre de votre femme. Ça m’étonnerait que la Pérennité vous laisse gambader comme si de rien n’était. Vous êtes un symbole nocif à une prospérité fallacieuse.

- Et vous comptez y faire quoi ? rétorqua l’oisif en ricanant.

- Je n’en sais foutrement rien. Vous êtes un oisif, un parasite qu’ils vont devoir éliminer et je compte bien faire tout ce que je peux pour y remédier, quitte à vous utiliser. Je ne peux pas devenir comme ceux que je déteste, me morfondre dans l’hypocrisie et l’ignorance volontaire. Je ne peux pas agir comme ceux que je dénonce.

- Vous m’avez surtout l’air de faire tout ce cinéma pour vous prouver quelque chose. Vouloir utiliser un vieux comme moi pour assouvir vos envies de reconnaissance, c’est bien ça ?

Les rétorques de Théovald semblèrent offenser le médecin qui renfrogna ses traits sous de telles accusations. Il eut soudainement peur que ça soit vrai car après tout, la certitude est le pire des fléaux, non ?

Gidéon s’excusa d’avoir été aussi direct et la conversation reprit son cours avec un ton plus apaisé. Les explications alimentèrent les paroles au même rythme que la curiosité de Théovald grandissait. Il lui apprit la mise en place des réformes après un nombre ahurissant d’études sur la mort du genre humain et de sa planète d’accueil. L’évolution des standards et celle des conditions de vie refusèrent à la faucheuse son droit de sélection et d’application de l’équilibre.

CNES, NASA, tous ces organismes brusquèrent l’allure des recherches sur la conquête spatiale. Les scientifiques se hâtèrent et échouèrent. Lorsqu’il fut le temps de passer de la création de produit à consommer à la création d’un futur, l’efficacité ne fut plus la même. Face à la difficulté, le monde et sa société a préféré se rabattre sur un choix facile. Le tout était de le rendre légitimes, et ils y parvinrent avec une facilité inconcevable comme si le monde s’était convint tout seul. On aurait dit un film de mauvais goût dans lequel on plonge deux hommes avec une arme en leur disant que seul celui qui tuerait l’autre pourrait survivre. Cet instinct percuta Gidéon en plein visage, il saisit l’essence primordiale de l’homme.

Il lui parla alors des centres d’apaisement qui chaque jour scellaient la vie de plusieurs oisifs. Il évoqua également la Pérennité en faisant le lien avec la Gestapo et les SS. L’image sembla faire frémir Théovald qui connaissait bien mieux cette période que le médecin. Il acheva sa constatation de la société d’une simple citation de La Bruyère : « Comme l’ignorance est un état paisible et qui ne coûte aucune peine, l’on s’y range en foule ».

Des picotements se firent entendre, la pluie s’invita subitement pour éclater sur le toit de la chaumière à vive allure. La conversation se déporta sur un autre sujet, le passé flou de Théovald. Gidéon lui apprit son âge, 72 ans. Il lui dit qu’il était pêcheur comme il se doutait et qu’il ne possédait plus rien étant donné qu’il avait été déclaré mort il y a de ça dix ans pour qu’il puisse quitter l’hôpital sans encombre. Le reste, il pourrait le lire sur le verso de la lettre qu’il n’avait pas achevé.

Gidéon n’en savait pas plus et ne le voulait pas. Il voulait conserver cette approche utilitaire du personnage ascétique sous ses yeux. Il obliqua vers la fenêtre pour observer la pluie et laisser Théovald à ses songes et sa probable lecture. Le temps, une vraie plaie, il était aussi changeant que l’homme. Mais, avait-il des désirs, des ambitions ? Gidéon pensa au soleil et à la lune, aux différents phénomènes météorologiques. Voler. Oublier. Il posa ses paumes de main contre la paroi pour chuter dans sa torpeur et cesser de penser.

« Morale de merde », murmura-t-il pour lui-même.

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