Mava - III - La veillée

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Bard menait Coutrène par le bras. La vieille guérisseuse, aux yeux voilés, suivait le jeune homme d’un pas rapide malgré sa claudication. Sa longue natte laissait échapper des mèches de cheveux blancs, striés de gris. Elle avait jeté un châle aux bords effilés sur sa chemise de nuit et enfilé ses bottes dessous. Elle semblait nue sans ses sempiternelles rangées de colliers hétéroclites et ses lourdes boucles d’oreilles. Grida, la mère de Vald, suivait la guérisseuse de près. Elle poussa un cri étranglé en apercevant son fils au sol et courut à sa rencontre. Elle se laissa tomber sur les genoux et se mit à tâter le corps de Vald avec frénésie. Onelle tenta de la rassurer, mais la mère éplorée ne semblait pas l’entendre. Grida continua de parler à son fils inconscient. Elle passait par toutes les émotions, pleurait, le rabrouait, le consolait, avant de se remettre à pleurer. Onelle chercha les yeux de Mava, elle se sentait démunie. Mais le regard de celle-ci était déjà accaparé par celui d’Alba, qui avait rejoint le groupe. La jeune femme soutenait les iris bruns de sa mère, consciente qu’une dispute éclaterait plus tard. Alba s’était opposée à leurs sorties nocturnes à plusieurs reprises.

Un pas lourd résonna et Elias, le chef élu de la Coopérative, se pressa d’arriver à leur hauteur. Ses sourcils broussailleux se froncèrent à la vue de Vald.

— Onelle, décris-moi, ordonna Coutrène alors que Bard l’aidait à s’agenouiller auprès du blessé.

Grida sanglotait et parlait tout bas à l’oreille de son fils. Elle repoussa les cheveux bruns, collés par la sueur, qui masquaient le front crevassé. Vald avait toujours eu ce grain de peau qui creusait de minuscules cratères partout sur son épiderme. Il avait une silhouette trapue et donnait l’impression d’avoir toujours la tête rentrée dans les épaules, mais pour sa mère, il était le plus beau. Voir son petit garçon dans cet état lui transperçait le cœur.

— Il va s’en sortir ? demanda Grida, implorante. Dites-moi qu’il va s’en sortir.

Onelle ouvrit la bouche et la referma, incapable de se prononcer. La vieille Coutrène trouva son bras et le pressa.

— Décris-moi, répéta-t-elle.

La poitrine de la jeune guérisseuse se soulevait de plus en plus vite. Coutrène fouilla dans sa besace et porta plusieurs pots à son nez avant d’en placer un dans les mains de son apprentie. Onelle respira à grandes bouffées les herbes médicinales et sa respiration sifflante s’apaisa.

Elle se râcla la gorge et fit son rapport :

— L’attaque est survenue il y a une plus d’une heure. Les deux bras sont touchés mais les plaies sont superficielles et ont certainement été faites par un couteau. Il y a eu un coup porté sur le flanc droit, plusieurs côtes ont pu être touchées et le blessé a perdu beaucoup de sang. La plaie est profonde et n’est pas nette. Je n’ai pas su évaluer si des organes internes ont été perforés.

Onelle respira une nouvelle fois dans son pot.

Elle toussa, prit une nouvelle inspiration et continua :

— Nous avons désinfecté avec de l’alcool. Le garçon a de la fièvre et a perdu connaissance quand j’ai procédé aux soins. La mâchoire est contractée et il a des spasmes et des tremblements. J’ai créé un point de compression pour contenir l’hémorragie.

Coutrène tapota la cuisse de la jeune fille pour la féliciter. Elle fit courir ses doigts sur le corps de Vald. Son premier examen terminé, elle sortit de sa besace une corne de bois terminée par un cercle plat. Elle plaça le cercle sur la poitrine du garçon et écouta son cœur. Ses lèvres se pincèrent, détail qui ne manqua pas d’alerter Grida.

— Coutrène, dis-moi, Vald va s’en sortir, n’est ce pas ?

La veille femme soupira.

— Tu connais ma franchise, Grida, je ne vais pas te mentir. Ton fils est faible, il a perdu beaucoup de sang. Je ne sais pas si nous pourrons faire quelque chose.

Un silence pesant tomba sur le groupe. Dorah frissonna, Elias serra les poings, Jorda chercha du regard une bouteille d’alcool et Alba vint chercher la main de sa fille. Les épaules de Grida étaient secouées de sanglots. Elle se coucha sur la poitrine de son fils. Coutrène glissa quelques recommandations à Onelle, qui s’empressa de fouiller dans la besace de sa mentor.

— Bard, l’interpella Elias, où est ton père ?

Le jeune homme pointa du doigt la porte du silo.

— Toujours dehors, il cherche des indices.

Art, le père de Bard, était le meilleur chasseur de la Coopérative. Il savait différencier les gibiers sains des malades et les pister sur tous types de terrain. Des vagabonds, il n’en avait pas à son tableau de chasse, mais comme tous les animaux, ils laissaient des traces.

L’homme à la carrure musculeuse ne tarda pas à entrer dans le silo. Son arbalète de chasse dans le dos et ses couteaux à la ceinture, Art apparaissait comme menaçant pour quiconque ne connaissait pas sa bonté d’âme. Il vint serrer la main d’Elias et donna une tape dans le dos de son fils. Ses yeux tombèrent ensuite sur Vald et il s’accroupit pour étudier son visage livide et couvert de sueur.

— Vilaine affaire, murmura-t-il.

— Tu as pu suivre la piste ? demanda Alba.

Art leva le nez vers elle. Ses mains reposaient sur les épaules de Mava, copie conforme de sa morphologie fine. Leurs cheveux coupés au carré leur donnaient l’allure de jumelles, bien qu’Alba dépassa Mava de quelques centimètres. Le regard de la fouilleuse était inquiet et Art le comprenait. Grida pleurait près de son fils au teint cadavérique. Art se sentit soulagé que Bard ne se tienne pas à la place du garçon.

— Les traces s’enfoncent dans le bois. Ça n’est pas le moment de suivre un fou furieux au milieu des ténèbres. La terre gelée laissera les empreintes visibles, je continuerai demain.

Elias s’avança d’un pas, interpellé par le discours du chasseur. Ses larges sourcils arc-boutés ne formaient plus qu’une seule ligne brune.

— Que comptes-tu faire exactement ? demanda-t-il de sa voix grave.

— Ce qu’il faut pour protéger notre communauté.

Tous levèrent des yeux interdits vers Art.

— Ceux qui partent à la chasse aux morts-la-faim ne reviennent jamais pour s’en vanter, prévint Coutrène.

— Je préfère essayer que de ne rien faire, affirma le chasseur d’un ton calme. Cela fait trop longtemps que nous vivons dans la peur. Ils frapperont de nouveau. Ils ont faim, froid et s’ils se regroupent, ils seront une menace d’autant plus grande.

Elias sentit son égo piqué au vif. Il entendait des reproches dans le discours du chasseur.

— Et tu penses que tuer un de ces gars-là dissuadera les autres de revenir aux abords de la Coopérative ?

Sa question n’en était pas vraiment une, l’on sentait même une pointe d’ironie dans le ton d’Elias.

— Comme je l’ai dit, reprit Art, qui sembla ignorer la pique, je préfère agir que de ne rien faire.

— On est en plein hiver, répliqua Elias, ses joues rougies par sa colère sous-jacente, j’ai déjà bien assez à faire avec la gestion des provisions et les malades. Nous n’avons pas les forces nécessaires pour battre la campagne au hasard à la recherche des morts-la-faim. Si tout le monde acceptait de respecter les règles, cela suffirait à assurer la sécurité du commun.

Les jeunes accueillirent la remarque comme un coup de poing dans le ventre. Les yeux d’Onelle se remplirent de larmes, elle baissa le regard et se tordit les mains. A contrario, une flamme s’alluma dans les yeux de Mava.

— Je ne te reproche rien, Elias, j’ai moi-même voté pour toi à la dernière assemblée, tenta de temporiser Art. Tu gères très bien notre communauté. Je garde simplement mon libre arbitre et refuse de vivre plus longtemps dans la peur de ces gens. S’il faut leur montrer que nous nous défendons, je m’en chargerai.

Bard aurait voulu répliquer, mais discuter avec son père ne servait à rien quand il avait une idée en tête. Il ne connaissait personne de plus têtu qu’Art et savait à quel point le sujet lui tenait à cœur. Sa propre mère avait été tuée par des morts-la-faim, pour un panier de champignons. Son père ne s’en était jamais remis et continuait de se flageller pour ne pas l’avoir accompagnée ce jour-là.

— Tu fais bien ce que tu veux, finit par soupirer Elias, qui ne se sentait pas d’humeur à se battre. Mais n'entraîne personne dans cette folie.

Il appuya sa phrase du regard et Bard sut que cette remarque lui était destinée. Il vit les machoires de son père se contracter, mais il n’objecta rien.

— Et pour Vald ? demanda Grida d’une voix brisée.

Elias se désintéressa d’Art. Ses épaules s’affaissèrent quand il rencontra le regard de la mère. Il prit quelques secondes pour choisir ses mots.

— Je suis navré pour ton fils, sincèrement, Grida. Sois sûre que ma priorité sera de renforcer le couvre-feu et de mettre en place des règles strictes pour empêcher qu’un tel drame ne se reproduise.

Les yeux de Grida s’assombrirent.

— Tu parles de lui comme s’il était déjà mort ! s’insurgea-telle. Je devrais abandonner mon fils à ses souffrances et rentrer me cacher ?

— Si Coutrène dit ne rien pouvoir faire pour Vald, je n’ai pas de solution à te proposer. Nous ferons le maximum pour qu’il parte avec douceur et nous l’honorerons. Tu dois penser à ta fille, elle a besoin de toi.

Cette dernière réplique s’adressait à Art. Aux yeux d’Elias, l’important était de protéger le reste de la communauté, de la manière la plus pragmatique possible. Vagabonder dans les bois, sur le territoire des morts-la-faim, relevait d’une mission-suicide.

— Dans ce cas, je partirai avec lui, affirma Grida, la main sur la poitrine de Vald. Quelqu’un, autre part, saura le guérir.

— Ne sois pas ridicule, répliqua Elias qui perdait son sang-froid, tu vas te condamner, toi aussi.

Art ne comptait pas souffrir une remarque de plus. Il intima à son fils de le suivre et quitta le silo. Onelle regarda la silhouette de Bard s’éloigner. Son cœur se gonfla de regrets. Dire qu’elle comptait sauter le pas de l’embrasser ce soir… comment tout avait pu basculer si vite ?

— Je ne l’abandonnerai pas ! objecta Grida, les poings serrés.

— Et Valie ? questionna Elias avec colère. Tu vas la traîner dehors par ce froid ? Tu connais pourtant ta fille !

L’homme et la femme se fusillèrent du regard. Les spectateurs restaient silencieux tout autour, attentifs, sauf Jorda, qui s’était désintéressé de la conversation depuis longtemps. Alba ne l’aurait pas avoué devant Grida, mais Elias n’avait pas tort. Valie avait toujours été d’une constitution fragile et elle tombait régulièrement malade. Qu’elle ait vécu si âgée, du haut de ses douze ans, relevait du miracle.

— Elle viendra avec moi, décida Grida.

Elle se releva pour affronter Elias les yeux dans les yeux. De stupéfaction, Alba ouvrit la bouche et sa tête chercha l’un et l’autre du regard. Elias ferma les paupières et se massa la tempe gauche de son unique main. Il semblait dépassé par les événements.

Les pensées d’Alba fusaient à toute vitesse. Elle connaissait bien Grida. C’était une mère dévouée qui ne ménageait pas ses efforts pour subvenir aux besoins de ses enfants. La détermination qui brillait dans ses yeux ne laissait aucun doute quant à la conviction qui l’animait de trouver un remède pour son fils. Alba avait beaucoup d’affection pour la petite Valie, cette gamine maigrichonne, enfermée dans un mutisme constant. Les laisser partir sur les routes, par ces températures, avec la menace de rencontrer des morts-la-faim, lui était impossible.

— J’irai questionner quelques personnes, si tu le souhaites, pour Vald, affirma-t-elle.

— J’ai bien peur que le temps nous manque, souffla Coutrène avant de se relever.

Elle frotta ses genoux douloureux et marqués par le sol de ciment. Onelle suivit le mouvement, la besace de sa mentor à l’épaule.

— Rentrons au bâtiment principal, décréta Elias, nous n’avons que trop traîné ici. Vous deux, rendez-vous utiles et transportez Vald chez lui.

Jorda et Dorah, occupés à boire à la mémoire de leur camarade, qui n’avait pourtant pas encore expiré, lachèrent leurs bouteilles et s’activèrent.

— Attendez ! intervint Mava. Je vais chercher de quoi le transporter.

La jeune femme partit au galop et revint cinq minutes plus tard avec une couverture tachée et trouée. Ils levèrent Vald et le placèrent sur la couverture.

— En douceur, prévint Coutrène. Onelle, surveille son pouls. Nous allons l’accompagner au cas où son état empire. Elias, guide moi.

L’homme passa son bras à l’intérieur de celui de la vieille femme. Il tourna son regard vers Alba et Grida. Il aurait voulu discuter davantage, s’assurer que la mère ne comptait pas vraiment quitter la Coopérative, avec un enfant à moitié mort et une gamine rachitique.

— Vas-y, l’encouragea Alba, nous en reparlerons demain.

L’homme chercha la sincérité dans les iris sombres d’Alba. Il lui faisait confiance pour raisonner Grida, mais connaissait aussi son entêtement. Ne chercherait-elle pas à les aider par tous les moyens possibles ?

— Demain, sans faute, appuya-t-il avant de partir.

Alba attendit que les lanternes meurent au loin avant de se tourner de nouveau vers Grida.

— Je connais un médecin, annonça-t-elle. Mais je dois te prévenir, il a suivi l’enseignement de la secte. Est-ce que tu accepteras qu’il examine ton fils ?

Grida ne réfléchit pas et fit oui de la tête.

— Je vous y conduirai, poursuivit Alba, nous partirons à l’aube, avant que quiconque ne soit levé.

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