Chapitre 10 - Corned-beef

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L'escadre Sigma-6

Capitaine Philéas "Cap" Capaxis / Philéas Capelli

Sergent Gaëlle "Fox" Reon - Infanterie

Caporal Jack "Le Doc" Sorros - Médecin de terrain

Caporal Gregor "Le Russe" Ivanovitch - Assaut lourd

2ème classe Hector "L'Ours" Doharis - Assaut lourd

2ème classe Tarek "Headshot" Oualidi - Sniper

2ème classe Olivia "Liv" Graham - Génie tech

2ème classe Tréa "Fizz" Fizzerelli - Infanterie

***

Un silence pesant s'est installé dans le sanctuaire. Les gueules béantes de nombreux canons se font face. Chacun guette la réaction de l'autre. L'escadre est en pleine hésitation quand l'Ours relance sa supérieure.

  • On fait quoi Fox ? C'est chaud là !

Le dilemme est cruel, la décision de la sergente incertaine. D'un côté, ces pauvres bougres ne sont que des illuminés en quête spirituelle, aussi ridicule soit-elle. De l'autre, la menace est réelle. La plupart des Disciples de Squiggy brandit des calibres chétifs qui n'effleureront même pas le métal des exos. Mais quelques armes plus sérieuses les tiennent également en joue, et il est hors de question de mettre les vies des Cadres en danger. Fox dégaine une matraque mono-moléculaire, signalant le démarrage de l'assaut.

  • On neutralise ceux qui présentent un risque immédiat, et on ne touche pas aux autres. Ne tirez pas pour tuer ! La priorité c'est l'identification du gamin. Cheveux oranges, tatouage anar sur le front.

Des détonations claquent un peu partout dans la pièce. Le gros des cultistes n'est pas entraîné, des balles perdues blessent leur propre camp dans une confusion passablement pathétique. Malgré tout, certains paraissent mieux rodés. Leurs tirs sont ajustés, leurs armes plus efficaces. Mais il est difficile de les discerner dans la pénombre bleutée et la confusion. Sans l'aide des holo-cornées ni d'Arix, chacun compte sur son sens de l'observation.

  • Doc, fais gaffe, derrière-toi ! crie l'Ours

Sorros se retourne et crible un tireur avec son arme de poing. Fox envoie au tapis plusieurs adversaire avec des coups savamment dosés.

  • Je crois que j'ai repéré le gamin ! braille Oualidi abrité derrière un poteau de béton.
  • Tréa ! Attention, un fume-diable ! hurle le Russe en pointant un tireur adverse du doigt.

Fizzerelli braque son pistolet Typhon sur le cultiste au lance-flammes artisanal. Malgré sa taille compacte, l'arme de poing émet une salve d'énergie puissante qui mutile sa cible. Et par un malheureux concours de circonstances, l'impulsion pulvérise également l'idole en carton-pâte. Des confettis rouges et blancs voltigent dans la salle, sur laquelle s'abat à nouveau un lourd silence. Les regards ahuris des adorateurs de Squiggy vont et viennent entre les restes virevoltants de leur objet de culte et la soldate. La détresse se dessine sur leurs visages déconfits, plusieurs d'entre eux tombent à genoux en sanglots. Mais toutes les réactions ne sont pas aussi pacifiques. Quelques fanatiques passent de l'agressivité contenue à une franche frénésie.

  • A mort ! crie l'un d'eux.

Un minigun à six canons, caché sous un tissu, vomit une pluie de projectiles sur le groupe. Le déluge de feu ratisse la pièce sans précaution particulière pour les alliés alentour. La trajectoire des projectiles incandescents barre l'espace d'un trait lumineux qui ronge les murs à l'impact. Lorsque le tireur fait pivoter l'arme vers le Russe, la mire passe par mégarde sur l'un de ses congénères. Son corps amortit à peine la puissance de la rafale, et il finit littéralement coupé en deux. Lorsque son torse s'affale mollement contre le dallage, une expression de surprise et d'incompréhension reste figée sur son visage.

La gerbe meurtrière continue sa course folle, guidée par des mains imprécises et ivres de revanche. Le Russe a juste le temps de se jeter par le cadre d'une ouverture latérale, et se réfugier derrière un mur épais. Dans son dos les éclats de métal s'écrasent à un rythme hallucinant contre la paroi. L'arme creuse peu à peu dans l'épaisseur de la construction, avançant dangereusement vers l'exo de Gregor. Il appelle ses camarades à la rescousse dans la radio grésillante. Fox sollicite toute la puissance de son exo pour se rapprocher de l'artilleur. Ses enjambées sont rapides, précises, surhumaines. La rafale vire soudainement de bord à sa poursuite, striant les murs dans son sillage. Des fragments de béton arrachés volent dans toutes les directions. Fox plante un pied dans le mur le plus proche et se propulse par dessus trois sectateurs hébétés. Elle atterrit sur le tireur en un temps record, et lui assène un coup de poing surmultiplié en plein visage. L'impact enfonce son visage dans son crâne. Le cultiste défiguré bascule et s'écrase contre les dalles, taisant enfin la salve.

Tandis que le chaos et les gravats retombent, l'air chargé laisse lentement réapparaître les illuminés survivants, toujours prostrés devant les restes ravagés de leur idole. Profitant de l'accalmie, le Russe soulève l'adolescent aux cheveux oranges, dont les jambes criblées de plusieurs impacts suintent de sang. L'équipe s'extrait du Temple en ruines sous les yeux accusateurs des badauds, attirés par le raffut et les déflagrations. Les Sigma-6 se positionnent en arc de cercle défensif autour du Russe, tenant à distance la foule qui montre des signes d'agitation. Le Doc applique une dose de médi-gel sur les membres inférieurs du rescapé. Les noms d'oiseaux fusent, la présence des forces de l'ordre attise les rancoeurs de la population délaissée. Fox active le haut parleur de son exo.

  • Nous sommes des Cadres en mission, veuillez ne pas entraver les opérations en cours.
  • Va-te faire, la corned-beef !
  • Vous vous pointez pour faire péter nos baraques et vous allez vous barrer comme ça ?
  • Retournez dans vos quartiers de riches !

L'insulte populaire qui consiste à comparer les soldats en armures à de la viande en boîte fait fureur dans les bas quartiers depuis son apparition. Malheureusement, c'est également un sobriquet qui met Fox particulièrement sur les nerfs. Elle dégaine un pistolet de défense rapprochée et le pointe vers l'origine approximative de la voix. Le mur humain s'écarte vivement avec une rumeur effrayée. Une pierre projetée depuis les rangs arrière des badauds échauffés vole en parabole et s'écrase sur le torse de l'armure de Oualidi.

  • A la prochaine provocation, j'ouvre le feu. Rentrez chez vous ! ordonne Fox
  • Du calme sarge, tempère l'Ours dans un canal privé. Ca va dégénérer. Tu peux pas tirer dans le tas comme ça !
  • Faut que ces sales cons arrêtent de nous provoquer !
  • Ce n'est pas nous qu'ils provoquent, c'est Central et le GWO. Regarde autour de toi, ce sont surtout de pauvres gens. Allez, remballe ça et barrons-nous.

Fox baisse son arme à contre-coeur. L'escouade se met prudemment en mouvement, fendant sur son passage l'attroupement dont les constituants, bien qu'excités, savent qu'ils ne feront pas le poids face à des Cadres en armures. Ils retournent sur leurs pas jusqu'au domicile du vieil homme.

***

Arrivés à la résidence de leur potentiel informateur, le Russe dépose l'adolescent blessé sur une paillasse. Sous l'impulsion de leur supérieure, les Cadres rétractent leurs casques pour rendre l'échange plus humain, et mettre toutes les chances de leur côté. Entre soulagement et inquiétude, le vieil homme s'agenouille avec difficulté au chevet de son enfant. Sans même se retourner il remplit sa part du contrat.

  • J'ai entendu parler de gars qui ressemblent à ce que vous cherchez. Je ne sais rien personnellement, mais j'ai surpris une conversation entre deux types dans un bar. Le Nymphectious. C'est pas très loin d'ici, à la limite des Douves et du no-mans-land. Vous demandez au tenancier, il se fait appeler Cyberwolf. Il a l'air plus méchant qu'il ne l'est. Si vous n'y allez pas en cowboys pour tout casser, il vous aidera. Vous lui dites que le fils de Berniou est rentré au bercail, et que je lui réparerai sa tireuse la semaine prochaine, ça le mettra dans de bonnes dispositions. Par contre vous ne trouverez rien si vous y allez comme ça, conclut-il. Vous n'êtes pas très bien vus dans le quartier.
  • On n'a que les combinaisons tactiles sous les exos. Est-ce que vous avez des vêtements à nous prêter ? demande Fox.
  • Je vous vends deux tenues pour cent crédits, si vous y tenez. Si vous voulez des chaussures, ça sera deux cents.
  • Quoi ? Mais c'est de l'escroquerie ! s'indigne le Doc. Hors de question !

L'Ours l'écarte sans ménagement et tend sa cryptocarte au vieil homme.

  • Merci Berniou, ça nous aidera beaucoup. Et prenez soin de votre fils.

L'homme fourre les deux tenues dans un sac, puis salue les soldats avec un sourire suggérant qu'il n'a pas perdu sa journée.

***

Le Nymphectious est effectivement là où le vieux l'a indiqué, à quelques kilomètres de marche. Point de coucher de soleil à la Surface. La luminosité passe simplement de sombre à encore plus sombre. L'entrée du club ressemble exactement à ce que son intérieur laisse présager. Des formes féminines dénudées en néons roses clignotants, des mines patibulaires qui observent les allées et venus, des androïdes de plaisir qui font le pied de grue, et quelques travailleurs en chair et en os qui hèlent les clients préférant le naturel. En retrait dans une ruelle à l'abri des regards, l'escadre se prépare pour la suite des événements.

  • Des volontaires ? demande Fox en pointant les videurs du menton.
  • Vue la taille des fringues, ça va être Oualidi et le Doc. Je rentre pas là dedans, et le Russe non plus, constate l'Ours en dépliant les fripes.
  • De mieux en mieux ! soupire Sorros.

Les deux soldats déclenchent la procédure d'expulsion. Les exos se figent en stature droite, les plaques de blindage pivotent libérant peu à peu les corps moulés dans les combinaisons tactiles. Les liaisons articulées des activateurs se désengagent de leurs bioports et se rétractent dans leurs conduits. Tandis que l'opération suit son cours, Tréa détaille avec avidité cet environnement inconnu.

A moins d'un bloc de l'établissement bée l'ouverture d'un des accès aux Douves. Un tube de trois mètres de diamètre qui s'enfonce en diagonale dans le sol. Une gigantesque bouche d'égout, gueule avide dont les entrailles descendent droit vers les enfers. L'obscurité qu'elle exsude est tout sauf accueillante. Et à quelques centaines de mètres de là, le grand mur du no-mans-land. Une frontière érigée à la hâte il y a bien longtemps pour interdire l'accès au cratère et aux ruines d'Arcadia, l'utopie volante déchue.

  • Vous êtes déjà allés de l'autre côté de l'enceinte ? demande la bleue.
  • Non, et je n'ai aucune envie d'y mettre les pieds, répond l'Ours.
  • Le Cap et Pop y ont fait une brève incursion, ça nous a suffi, complète Oualidi.
  • Il y a quoi derrière ?
  • Des tours en ruines, un gros cratère, et les Anges. De toute façon, c'est hors de notre juridiction, assène Fox.
  • Les Anges ? interroge Tréa.
  • Des androïdes qui protégeaient la cité volante avant l'attaque. Quand leur I.A. mère a explosé, ils se sont retrouvés sans maître et sont devenus fous. Ils attaquent et massacrent tout ce qui traîne de vivant dans les ruines.
  • Personne n'a essayé de les détruire ?
  • Bien sûr que si, on a même envoyé des unités spécialement pour ça au début, mais personne n'en est revenu, raconte la sergente l'air grave. Et je te parle de ça il y a des dizaines d'années. Ces saloperies sont des machines à tuer, je te souhaite de ne jamais y avoir affaire. A côté, entrer dans ce bar c'est une permission à la plage.

Sitôt libres, le Doc et Oualidi enfilent les vêtements par dessus leur combinaison. L'Ours se poste devant le Doc. Il le dépasse déjà d'une bonne tête sans armure, mais là le visage de Sorros atteint à peine son sternum. L'Ours pouffe et lui passe la main dans les cheveux, comme s'il félicitait un enfant. Avec une stoïcité forcée, le Doc lui jette un regard noir.

  • T'es vraiment con parfois, Hector. Moins que l'autre taré, mais bordel c'est pas dur.
  • Et toi t'es tout petit sans ton exo ! ricane le colosse armuré.
  • Je vais vraiment finir par mettre un laxatif dans ta soupe.
  • Bon c'est fini les gamineries ? intervient Fox. On récapitule : Tarek, Doc, c'est tout bon pour vous ?
  • On se fond dans le décor, et on essaie de trouver des informations auprès du barman.
  • Et s'il y a de la poupée, m'attendez pas ce soir, fanfaronne Oualidi en se trémoussant.
  • C'est notre seule piste, faites pas tout foirer ! prévient Fox. Quoi qu'il arrive, vous sortez d'ici avant minuit, je fais préparer l'extraction de vos exos.

Les deux soldats s'immiscent incognito dans la queue des fêtards en quête d'une soirée sulfureuse. L'endroit semble attirer tout ce qui se fait de plus glauque : des membres de gangs divers, des cybertines, des chasseurs de primes, et même des méta-mineurs : des adultes ayant troqué leur apparence contre des corps artificiels d'enfants. L'attente paraît interminable. Oualidi jacasse avec une andro-geisha, tandis que le Doc scrute nerveusement les alentours. Les clients entrent au compte-goutte. Quand vient enfin leur tour, le videur laisse entrer Oualidi, mais pose la main sur le torse de Sorros pour le retenir.

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