La Marche Verte - 2

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– Que l’Éternel nous protège ! C'est la guerre !! s'effondra Déborah.

– Arrête, Ima, soutint Yacoub, Babba a raison, nous n'irons nulle part.

– Comment mon fils ? Nous n'irons nulle part ? souviens-toi de 1967... Tu rends compte que le roi Hassan il voulait nous rendre à Ben Gourion, ils nous traitaient de sionistes ! alors que Mohamed V, parfaitement, son père, il nous a protégé des nazis !! et nous, juifs du Maroc, après la guerre des 6 jours nous aurions dû retourner en Israël alors qu'on y a jamais mis les pieds, même ton père Joseph Abboulafia n'a jamais vu Jérushaleim. Béréchit il est né ici, avec toute sa famille, et moi avec, depuis que le prophète Élie a dit « Et tu chercheras ton Dieu, partout, en vain »

Ima, c'est ni Lévitique ni la Genèse, comme tu as l'air de le suggérer, c'est l'Exode, précisa Samuel

– L’Exode, le voilà justement ! intervint Safia. Lévitique ou pas, le gouvernement marocain n'a pas été très tendre avec nous. Je vois encore les gros titres de « La Vigie » ou de « Maroc-Soir » que Babba ramenait le soir à la maison : 1° jour, 2° jour, 3° jour etc. La radio avait suspendu ses programmes, on ne diffusait plus que de la musique militaire. Et le célèbre speaker Mustapha El Alaoui annonçait toutes les quatre ou cinq heures que les armées arabes avaient abattu 100, 250 avions israéliens... faites les comptes au bout de six jours ! Au bout de six jours pourtant, le sang arabe se glaça dans nos veines, le grand Moshé Dayan venait de mettre à bas les armées arabes ! Ce fut particulièrement difficile pour nous. Et pour les juifs récemment immigrés en Israël, ce fut le baptême du feu, sur les trois fronts : égyptien, jordanien et syrien. A l'inverse, Israël et notamment Tsahal annonçaient clairement que notre place était au Maroc ! Ils faisaient peine à voir, tant d'hypocrisie à se rejeter la balle, et nous on comptait les points ? Étions-nous pestiférés à ce point ? Et puis la guerre du Kippour, la revanche d’el-Saddate avec notre roi Hassan II qui bombarde Israël... La guerre du Kippour, il y a tous justes deux ans, nous a rappelés à notre place ! Des mauvais génies ont essayé de nous rejeter chacun dans deux camps opposés et irréductiblement hostiles. Mais le dialogue entre gens de bonne volonté sera le plus fort. Ce dialogue unique en son genre dans le monde d'aujourd'hui, seuls des juifs et musulmans marocains peuvent le mener, ou en tout cas en être avant-gardiste. Le problème du refus de l'existence d'Israël ? Le monde arabo-islamique s'est-il résigné à cette existence, ou cherche-t-il à détruire l’État Juif ? Il y a les juifs. Et il y a les juifs marocains. Il faut remonter à la nuit des temps pour trouver l’origine de cette histoire qui a vu juifs et musulmans partager les mêmes langues, superstitions, saints, souverains ou ennemis... Qui nous a menti sur les hommes et leur volonté de faire des choses belles comme les écritures de ce monde, et ne pas tâcher les murs avec le sang de la blanche colombe ? ajouta Safia, les doigts barbouillés de peinture et collés de sucre.

Devant cette tirade la famille resta interloquée. Déborah déborda :

– Safia ? Ma fille ? Où tu as appris à parler comme ça ? Ma parole, Joseph, ta fille elle s'est mise à parler comme Samuel ! Comment je dis ? Mieux que Samuel !!

– Ma fille, tu as eu des paroles graves, des paroles de sagesse et de réconciliation. Je t'en remercie. Et j'ajouterai qu'après la Shoah, il a fallu redonner aux juifs de nouvelles raisons de vivre et d'espérer, insista Joseph. C'est au Maroc que se trouvait la plus importante communauté juive ; même si aujourd'hui, nous ne sommes plus qu'une poignée...

– Ma fille, comme je te vois grandie d'un coup, j'avais oublié que tu avais fait l'université ! Il faudrait songer à te marier, je crois que tu pourrais séduire monsieur El Fanzaoui, le fils de l'instituteur parti à la retraite l'année dernière ; avec tes si beaux discours et ton art de la peinture farançaoui...

Ima ! Séduire un homme relève de la prouesse balistique ; le garder, de la formule cabalistique. Tu sais Ima, j'aime la terre et je la soigne pour qu'elle nous donne de beaux légumes... et des dattes. Alors laisse-moi le temps de musaraigner dans la serre avec mes palmiers et mes pinceaux...

– C'est bien de prendre son temps, mais qu'est-ce qu'on en perd, du temps, en le prenant ! s'amusa Yacoub

– Mon si cher Yacoub, tu sais, l'amour s'en tient au présent, car à personne lendemain n'est promis. Pense aussi à toi et prends soin de tes jours.

– Après les paroles de vérité de ma sœur, je vous retrouve bien léger en ce jour d'avant Yom Kippour. La pénitence après la guerre, souvenez-vous de l’abstinence et des cinq règles de mortification... dois-je vous les rappeler ? Nourriture, travail, baignade, cosmétique... et la parole aussi ! Je vous rappelle Lévitique 16:31 : « ce sera pour vous shabbat shabbaton, et vous affligerez vos âmes. C'est une loi perpétuelle » conclu Samuel, mettant un point d'honneur à rappeler la foi hébraïque.

– Écoute Samuel, Yom Kippour, avant d'être l'anniversaire du 6 octobre 1973, c'est aussi, considéré dans la tradition des Tannaïm, un jour joyeux, fit remarquer Joseph.

Et pour lui montrer qu'il n'ignorait rien de l'Histoire, il ajouta : C'est en ce jour où Moïse serait redescendu du Sinaï avec les deuxièmes Tables de la Loi, concrétisant ainsi la promesse faite par Dieu : pardonner à son Peuple après le péché du Veau d'Or. Si Dieu ne pardonnait pas, alors le paradis serait vide.

Ajoutant à l'attention de Safia : Un rabbin rapporte qu'en ce jour, les jeunes filles célibataires se rendaient au lever du soleil dans les vignes et y dansaient en rondes, attendant là leur futur mari ! C'est comme ça, ma fille. Il faut se lever tôt, avant les oiseaux ; alors ta vie se déroulera comme un beau tapis de soie dans un jardin. Et le chant naissant des oiseaux fait vivre en toi le bonheur, pendant que tu t'assieds tranquillement pour réfléchir au cours que va prendre ta journée...

– Joseph, pourquoi tu t'évertues toujours à contrarier Samuel et faire bich-bich avec ta fille ? Tu devrais faire la teshouva, dans un repentir sincère et total...

– Alors il est vrai Déborah, que l'abstinence de parole serait plus à propos !

– Que l’Éternel me saisisse et m'emporte loin de ces rivages... Eyh'korim leze beivrit ? Comment tu dis ça en hébreu, Samuel ?

Laazazel...

– Oui, Laazazel ! Que le talmud y disparaisse ! Joseph ! Je t'ai pas demandé un viddouï pè, une confession « de la bouche » qu'elle ne va pas plus loin que celle-ci, et qu'elle n'atteint même pas le cœur ! Un vrai viddouï, un yom hakippourim je te demande, que tous tes péchés envers Dieu y soient absous !

– Ma parole, Ima, vous parlez comme Rabbi Schlomo, le directeur de Samuel, s'étonna Rachel.

– Samuel !! Dis quelque chose ; c'est toujours ton épousée qui voit juste ! Alors ? Une fois le métayer mort, le potager est à l'abandon ?

– C'est quoi ? une sourate ou un nouveau Proverbe ? réparti Samuel piqué au vif.

– Moques toi d'ta mère pour Yom Kippour. Que même Dieu y pourra pas te pardonner ! Saches le Samuel, le pas de l’âne y dépend de l'avoine ! Joseph, ton fils y déborde !!

Asma, Déborah, laisse un peu faire les autres. Tu sais, le sage ne se complaît point au bavardage des femmes, même avec sa propre épouse, énonça doucement Joseph. Par Yahvé et tous ses prophètes, tu attendras dix jours que nous fassions le Grand Pardon ensemble... ou bien, et je m'en référerai à Rabbi Schlomo... ou alors dis-moi, te voilà devenue docteur de la Loi ?

– Par Élie, Ézéchiel et Zacharie ! Ta fille elle dit des jolis mots et moi ? Me voilà que je suis foudroyée sur l'autel du deuxième Tishri, le livre des totalement méchants ! Yacoub, fils de Joseph et petit-fils d'Ismaël ! Qu'est-ce que j'ai fait au bon Dieu pour mériter un karet ?

Ima, Ima, tu n'as rien mérité de tel et nous ne sommes pas un tribunal rabbinique...

– Va, va, Samuel mon fils, que Dieu te garde, j'ai pas le temps. Couvre toi du tallit et va prier pour nous tous, mon fils, récite pour nous Yad Hilkhot Teshouva ; et que ton père il portera kittel, le grand drap blanc de la pureté pour se libérer de tous ses péchés en psalmodiant Mishna Yoma... Va Samuel mon fils, va Yacoub, va Joseph, la synagogue vous attend. Vous les femmes, allez préparer la seoudat hamafsèqet pour que vous, les hommes, ne tombiez pas d'inanition avant le jeûne du Grand Pardon, pour Tossefet Yom Kippour. Et que moi, je pense faire pikkoua nefesh, parce que jeûner sera trop dur pour moi, je pourrai me porter mal, à cause de mon diabète et surtout à cause de tout ce que vous m'avez fait subir...

– Aylla, Ima, je t'apporterai des dattes !

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