Brad#44 - Vert

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Brésil – région de Barcelos

Le premier à découvrir le phénomène fut Jorge Ruiz Paz. Bûcheron de métier, il « kiffait » abattre les immenses arbres de la concession amazonienne attribuée à la Deep Forest Company. Il maitrisait son métier et savait choisir un périmètre pour la qualité et le nombre de grumes qui en sortirait. Ce matin-là, il montrait à un groupe une nouvelle zone, préparée durant deux jours avec Antônio. Ils avaient débroussaillé et abattu un fut de belle taille pour marquer la zone. L’équipe regardait son éclaireur, visiblement perplexe. Devant eux, des taillis denses, des lianes enchevêtrées, la forêt tropicale les toisait. Jorge avait copieusement arrosé le départ à la retraite du fameux Antônio, la veille. Il se dit que son sens de l’orientation légendaire devait être perturbé, ou sa cuite plus violente que prévue pour avoir altérer ainsi ses souvenirs. Antônio lui manquait déjà.

Mali –région de Mopti

Dinga, habituellement posée et respectueuse, arriva échevelée devant la case de l’ancien du village. Elle parla si vite qu’il ne comprit pas grand-chose mais accepta de la suivre vers son lopin de terre. Dinga en avait hérité par sa mère, comme de coutume chez les Dogons. Elle y travaillait chaque jour, depuis des décennies, pour obtenir des oignons, petits et savoureux. L’une des rares plantes capable de pousser dans cette terre aride. Dinga venait de passer deux jours à Mopti pour vendre sa récolte sur le marché.

Le vieil homme tomba à genoux lorsqu’il dépassa la clôture de bois qui protégeait le village. Un miracle était enfin survenu après toutes ses années de sécheresse. Devant lui, le sol disparaissait presque sous le vert de multiples pousses. Le champ de Dinga, bien, visible, débordait d’oignons prêts à la récolte. Dans ceux de Kinoube et Ezima, les tiges souples des sorghos ployaient sous le vent avec des mois d’avance. Partout, des touches de vert prenaient d’assaut la savane.

Cambodge - Angkor

Comme chaque année, Samphan Khlot vérifiait ses itinéraires de visites après la mousson et avant le déferlement de touristes. Il était guide officiel de la cité d’Anghor depuis vingt merveilleuses années et l’un des plus demandés. Cette position enviable, il la devait, en plus des inévitables pots-de-vin administratifs, à son anglais impeccable et à sa maitrise de littérature cambodgienne.

Il commençait toujours par le Ta Prohm car les touristes s’extasiaient sur les tetrameles dont les racines engloutissaient peu à peu le monument. Il parcourut les premières enceintes sans prêter la moindre intention au paysage. Il essayait de retrouver la traduction anglaise d’un poème du XIIIe siècle que les Britanniques appréciaient. Il freina machinalement une fois la cour du temple atteinte, et dut utiliser ses pieds pour s’arrêter avant le muret. Il leva la tête. Sa bicyclette glissa au sol sans un bruit, amortie par la mousse. Le temple avait presque disparu sous les racines des arbres et une affolante quantité d’autres plantes. Des mousses presque phosphorescentes à force d’être gorgées d’eau, des fougères, des amarantes avaient investis les pierres grises, les fresques gravées. Comment était-ce possible en si peu de temps ?

France – forêt de Rambouillet

Les gardes-forestiers étaient chargés de sélectionner plusieurs arbres centenaires pour intégrer la future flèche de Notre-Dame. En avançant sur l’allée centrale, ils discutaient du bien-fondé de cette coupe. La restauration du monument méritait-elle un tel abattage ? Puis l’un d’eux s’arrêta, cherchant des yeux le sentier qui devait les mener au premier chêne sélectionné. Les autres inspectèrent les sous-bois et leurs yeux s’écarquillèrent. Le sentier avait disparu. Ils parcoururent l’allée, attentifs. Les sentiers avaient tous disparus. Le sous-bois était fourni, de nombreux arbustes et jeunes arbres s’y pressaient. Après une heure de marche sur cette allée damée, créée du temps de la monarchie et entretenus depuis, ils rencontrèrent un mur végétal inextricable. L’allée avait réintégré la forêt. Ils sortirent de la sylve comme d’un rêve étrange.

ISS - Station internationale (Espace)

Jim avait éclaté de rire la première fois que Satochi avait évoqué l’augmentation de la forêt amazonienne. Ah ces japonais et leur culte des arbres ! Satochi lui avait raconté que les bains de forêt étaient populaires dans son pays. La sylvithérapie qu’ils appelaient ça. Jim l’avait taquiné une semaine durant. L'ennui était profond dans l'espace. Alors, oui, quand le bridé lui avait doctement annoncé qu’il pensait que l’Amazonie se reconstruisait, le fou rire avait été irrépressible. Trois jours et des centaines de mesures après, il ne riait plus du tout. Les coupes franches des Brésiliens, visibles depuis l’espace, avaient disparus. Scientifiques avant tout, c’est avec le plus grand sérieux que Satochi et lui avaient refait les mesures. Ils avaient informé Sol. La consigne était d’évaluer les autres forêts de la surface.

Sol les avait contactés avant la consolidation des résultats. Le phénomène était confirmé, a priori sur l’ensemble de la surface. Les végétaux croissaient à une vitesse multipliée d’un facteur compris entre 10 et 50 d’après les estimations. La semaine suivante, on leur annonça que la forêt Amazonienne avait écrasé la ville de Manaus. Il fut décidé que la relève ne décollerait pas de Kourou car le site guyanais était trop exposé à une croissance végétale anarchique. L’Afrique tropicale croulait sous les plantes, les villes ployaient sous le joug végétal. Même dans la vieille Europe, les transports n’étaient plus possibles qu’à pied à cause des racines qui traversaient ou perforaient les routes. Aux Etats-Unis, des ponts emblématiques cédèrent sous le poids et la corrosion de la flore.

Le dernier contact de Sol eut lieu deux mois plus tard. Un court message disant qu’aucun site ne permettait plus le décollage d’une navette. Un message d’adieu.

Le cosmonaute américain et le spationaute japonais virent les déserts passer de l’ocre au vert. La grande muraille s’effaça. Satochi lui dédia deux Haïkus tandis que Jim buvait les deux dernières Bud en sachet et sans bulle. Ils choisirent de concert leur mort. Une sortie dans l’espace, une dernière vision de cette planète bleue et verte, jusqu’au bout de l'oxygène.

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