Brad#45 - Lignage

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Pourquoi est-ce que je suis restée ici ? Et en même temps, pourquoi partir ? Je suis chez moi.

Myrtille soupira. Elle vivait depuis l’automne dans la maison de sa mère, au milieu de la forêt. Ce n’était pas prévu. Plus rien ne l’était. Le décès de sa mère l’avait cueilli à l’autre bout du monde, un univers artificiel tant par ses immenses buildings que par la nature des relations entre ses usagers. Epuisée par la promotion de son deuxième roman, elle venait juste d’avoir une discussion houleuse avec son éditrice à propos du délai « acceptable » pour la parution du troisième opus de la trilogie. Publié avec succès avait été enivrant la première fois. Parcourir l’Europe, découvrir les Etats-Unis, la grosse Pomme, s’y installer. Un kaléidoscope l’avait emporté loin de chez elle en quelques mois. Sa mère qui vivait en zone blanche lui écrivait de longues lettres. Puis le notaire l’avait appelé. Sa mère était morte. Elle avait été très malade, sans rien lui dire. Son enterrement aurait lieu sous vingt-quatre heures, sur sa parcelle de terrain, comme elle l’avait souhaité.

Myrtille avait sauté sur le premier vol. Elle était arrivée, sonnée par le jetlag, incapable de mesurer l’ampleur de sa perte jusqu’à ce qu’elle aperçoive Hugo, serrant le corps de sa mère dans ses bras et descendant dans la fosse pour la déposer à même la terre. Elle lui avait hurlé dessus. Sa mère, silhouette frêle, aux longs cheveux gris, était allongée, comme endormie dans sa tombe. Personne d’autre n’assistait à la scène. Hugo était ressorti du trou, l’avait laissée le ruer de coups. Quand la fatigue avait pris le dessus, il l’avait bercé contre son pull trempé de larmes. Elle s’était écroulée. Il l’avait porté vers la maison, installé sur le canapé et il lui avait fait un grog. Elle s’était assoupie. A son réveil, il lui avait raconté de sa voix feutrée : la maladie, lent poison qui avait épuisé la vitalité de sa mère, la promesse de l’enterrer sans linceul dans sa « terre ». Hugo avait pu étudier grâce à sa mère. Elle avait financé ses études. Comme elle, il aimait infiniment la forêt. Il était devenu garde-forestier de « leur forêt ». Il ne pouvait que respecter la dernière volonté de cette femme si importante pour lui. Il n’avait pas prévu le retour de l’enfant prodigue, ce jour-là. Il espérait qu’elle arriverait plus tard, quand il n’y aurait plus rien à en dire.

Deux saisons avaient commencé à émousser le chagrin de Myrtille. La longue missive de sa mère l’avait convaincue, de ce qu’elle aurait aisément admis sans le joug du chagrin : sa mère avait toujours voulu être au plus proche de « sa terre ». Elle y était née et ne l’avait jamais quitté. Son père avait fini par en prendre ombrage. Leur divorce avait été un moment très étrange pour Myrtille : son père était une boule de colère et de rancœur alors que sa mère restait sereine, poursuivant ses activités d’herboriste et de mère.

Myrtille appuya son front sur la vitre. Le froid engourdit légèrement sa peau. Le printemps débutait froidement. Secouant ses boucles brunes, elle s’accorda une ultime pensée pour l’énigme maternelle avant de devoir replonger dans son propre univers pour un chapitre quotidien. Hugo lui avait remis la lettre à son réveil. Sa mère lui proposait de rester dans la maison, jusqu’à l’été au moins, pour écrire son nouveau roman. Il y avait presque une certaine ironie dans sa manière de dire que, même elle, ne la dérangerait pas avant longtemps. Une nuit de repos lui avait suffi à prendre sa décision. Elle était profondément attachée à ce lieu : cette maison isolée au milieu de la forêt. Malgré l’absence de sa mère, elle ne s’y sentait pas seule. Et puis il y avait le poème, au dos de la lettre :

« Il est des vies que tu ignores

Que seul le temps peut faire éclore

Sur nos terres, restes, Gardienne,

Veille sur la lignée qui est la tienne »

Linguiste de formation, elle avait ressassé, remâché ses mots dans tous les sens, sans les comprendre. Et y revenait de plus en plus souvent à mesure que les jours rallongeaient. Après un dernier regard vers l’arbre qui se dressait au-dessus de la sépulture de sa mère, elle se remit au travail, se demandant abruptement si elle ne devrait pas tuer l’un ou l’autre de ses personnages secondaires.


Le bouleversement du printemps était cette année, bien plus perceptible sous la surface qu’au-dessus. La forêt bruissait de murmures chimiques. Les racines partageaient la rumeur. Le vieil hêtre, gardien de son sommeil, leur confirma : ses pieds étaient racines, ses mains bourgeonnaient. Ses cheveux, devenus vrilles végétales, s’élançaient vers la lumière pour nourrir l’être en création. Lorsque les fleurs s’épanouiraient, leur dryade se relèverait.

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