Brad#17 - Nippon story

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(Japon, époque Edo)

Harassée par la montée, j’essuie mon front et lève enfin le regard vers la vallée. Que j’aime cet endroit. L’air si pur, les rizières ondulantes, la forêt qui sert d’alcôve au village. Je remplis mon cœur de ce panorama qui a bercé mon enfance. Je suis venue lui dire au revoir.

Nous nous retrouvions ici, souvent, à la fin d’une course effrénée, une façon de mesurer nos forces. Garçon ou fille, cela avait peu d’importance. Nous étions si jeunes et les adultes avaient d’autres chats à fouetter. Nous courrions tous, pêle-mêle, les grands s’occupant des petits qui chutaient, souvent, avant d’atteindre le sommet. Les grands… Honomi, Satou et moi.

Honomi Mane était notre ainée de un an. Satou Kagefusa et moi, Hirata Tane, étions nés le même jour. Honomi était une battante, douée d’une grande force intérieure. Elle était plutôt frêle pourtant sa vivacité lui permit bien souvent de dépasser Satou à la course. Nous étions inséparables tous les trois. Jusqu’à cette expédition pour ramasser du petit bois où nous découvrîmes un sanctuaire abandonné. Je ne voulais pas entrer, j’avais peur. Rien que regarder l’autel brisé, halo de pierre grise au milieu de la pénombre, me donnait des frissons. « Allons-nous-en. Le Dieu de ce sanctuaire doit être très en colère que personne ne l’entretienne. Je suis sûre qu’il est très fâché » dis-je tout bas. Satou, toujours prêt à montrer sa bravoure, nous défia : « Celui qui touche l’autel en dernier devra servir son déjeuner à Ojisan pendant une semaine».

Honomi avait semblé épuisée par l’ascension mais le sourire canaille de Satou et la menace de servir le vieil homme aigri la ressuscita. Elle attrapa mon chapeau, se rua vers l’autel et bondit dessus puis se retourna en tirant la langue. « Ka-ge-fu-sa, c’est toi qui servira Ojisan. Hirata-chan touche l’autel avec son chapeau». Sans doute la dernière image heureuse que je garde d’elle.

Satou, la mâchoire béante, voulut répliquer. Les oiseaux s’envolèrent à grands cris avant qu’il en ait le temps et soudain, le sol se déroba sous nos pieds. Un effroyable instant, le monde cessa d’avoir du sens. Les troncs d’arbres craquaient comme si, doués de la capacité de se déplacer, ils venaient nous écraser. Des animaux fuyaient le sous-bois, un sanglier manqua de me percuter. Puis, le silence. Mes oreilles bourdonnaient comme après un grand coup de tonnerre. J’avais mal à la tête. En y portant la main, je sentis un liquide visqueux. Mon cerveau se remit en marche.

« Satou ! Satououuuu…, criais-je à pleine gorge, sans m’entendre.

Je touchais à nouveau ma tête pour vérifier que mes oreilles étaient encore là. Oui. J’en bouchais une et la débouchais. Cela ne changeait rien. Terrifiée, je me dis que j’étais devenu sourde. Satou-kun ? , Honomi-chan ?

Je réussis finalement à me mettre debout et regarder autour de moi. Un pan de la forêt avait disparu à l’arrière-plan et juste devant moi, le sanctuaire était éboulé : le toit fragile s’était effondré sous le poids de grosses branches. Je m’approchai, chancelante, et scrutait la scène. Une roche grise affleurait sous le toit, et quelque chose de gris remuait faiblement juste devant. « Honomi-chan, Honomi-chan, allez, Honomi-chan », gémissait Satou. C’était lui la silhouette grise de poussières. Je m’approchais. Sa jambe formait un angle bizarre. Je dus contourner un morceau du toit pour l’atteindre et là, je vis. Il tenait la main d’Honomi, sa main pâle qui sortait de sous les gravats.

Je courus comme jamais, comme si ma vie en dépendait. Ce n’est pas la mienne qui en dépendait. C’était celle de mes amis. Honomi-chan était peut-être encore vivante et Satou-kun ne pouvait quitter les lieux avec sa jambe blessée. Je devais aller chercher du secours, ne pas me perdre en descendant, guider les hommes du village. Je le devais. J’ignore combien de temps je mis à rentrer. Tout le monde était sur la place du village recensant les dégâts. Lorsqu’ils me virent courir, le visage en sang, ils comprirent. Je les guidais de mon mieux. La cicatrice sur la montagne était un point de repère évident. Retrouver le sanctuaire fut plus compliqué. Kagefusa s’évanouit de soulagement à notre arrivée et Honomi-chan ne bougeait pas, bien que son pouls soit toujours faiblement perceptible au poignet accessible. Les hommes commencèrent à étayer et creuser pour sortir son corps. Elle était toujours vivante quand ils la posèrent au pied de notre ancien, l’Ojisan de notre village. Il écouta son cœur, son crâne et ses pieds puis secoua la tête lentement. Le reste, ma mémoire s’est plue à l’effacer : la cérémonie mortuaire quelques jours plus tard, la longue convalescence de Satou qui refusait de parler.

Les années ont passées. Satou est mon époux depuis deux semaines. Peut-être qu’Honomi aurait été à ma place, je suis presque sûre que Kagefusa la préférait alors. J’étais trop peureuse pour lui, même si je l’aimais en secret. Elle aussi.

Le Satou adulte est très différent de l’enfant d’avant. Sa jambe ne s’est jamais remise et les travaux des champs lui furent interdits. Son tempérament a beaucoup changé. Il est plus taciturne et économe en mot. Il a étudié auprès d’Ojisan et il est devenu un bon gestionnaire. Notre Shogun l’a repéré et lui a demandé d’administrer un autre village. C’est le moment qu’il a choisi pour demander ma main à mon père. Je suis tellement soulagée : Satou n’a pas renoncé à sourire – il me l’a démontré ces dernières semaines, et nous allons quitter ce tombeau. J’aime tant cette vue… Mais je ne bercerai pas nos futurs enfants en regardant par la fenêtre le lieu où mon amie est morte. Le Dieu fâché nous a enfin pardonné. Qu’il en soit remercié.

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NDLA

L'utilisation du nom ou prénom est caractéristique du Japon.On utilise principalement le nom. l'usage du prénom est réservé aux intimes.

-kun est un suffixe amicale pour un garçon

-chan est un suffixe pour une fille, plutôt réservée aux ami(e)s

Ojisan est un mot utilisé pour grand-père au sens d'ancien (non membre de la même famille)

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