Brad #6 - Stellaire

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J'étais un élève attentif. Mon maître parlait peu. Ses leçons étaient majoritairement des actes, ponctués d'un sourire ravageur ou d'une désapprobation silencieuse. Les quelques mots qui les accompagnaient parfois étaient précieusement mémorisés. Mon maître ne répétait jamais. Apprends avait été son premier ordre.

Ce soir, nous menions une chasse. Plus précisément, je menais la chasse et lui me suivait. Je ne serai autorisé à chasser seul que lorsque je maitriserai mes pulsions et mes sens. Pour ces derniers, après un an je m'étais habitué à leurs acuités hors du commun. J'avais rapidement maitrisé mon ouïe. Le glapissement du renard et les cris de la musaraigne déchiquetée par la chouette ne me touchaient plus. Pour l'odorat, cela avait été plus difficile. Il s'était considérablement développé après le changement. La saison précédente, j'avais échoué par sa faute et le diner s'était enfui. Ce soir, je ne me noyais pas dans les effluves de la nuit. Je laissais passer l'odeur du sous-bois, la piste d'un sanglier - trop ancienne. Le vent rabattit vers nous un effluve d'eau et de vase. Un étang se trouvait doit devant. Dans le même périmètre, je pouvais percevoir une odeur de pain et de soupe : une ferme isolée. Idéal.

Je me retins de me tourner vers mon maître en quête de son assentiment. Je devais prendre des décisions et en assumer les conséquences. Une des rares phrases qu'il répétait. Alors que je m'étais orienté vers la chaumière - avec dans l'étable attenante une vache, un bœuf et trois brebis, difficile de ne pas se laisser happer par l’odeur chaude du bétail -, mon instinct me guida vers l’étang. Un chasseur doit toujours suivre son instinct. L'odeur de l’eau s’atténua tandis que je gravissais une barre rocheuse. En traversant un belvédère, je compris que celui-ci se situait en contrebas. La Lune Noire offrait une chance à ma vue de déployer sa pleine capacité. L’étang reflétait la Voie Lactée, immensément belle et lumineuse. D'ici, je discernais les roseaux qui ployaient doucement sous le vent de Sud, les pas et l'odeur d'une biche qui s'abreuvait. Elle se figea puis volta pour retrouver la sécurité des sous-bois. Elle ne pouvait m'avoir perçu à une telle distance, avec le sens en vent contraire. Je guettais ce qui l'avait fait fuir. Une silhouette blanche entrait dans l'eau au niveau d'une berge sablonneuse. D'un infime ajustement, je focalisai ma vision : une femme, blonde et blanche prenait un bain. Dix secondes plus tard, j'étais derrière un bouleau de la rive. La chasse est faite de plaisirs anticipés. Je voulais prendre le temps de l'observer bouger avant de la rendre inerte.

A cet instant, son odeur me saisit. Une odeur épicée, loin de celle de sueur et bétail que je m'attendais à trouver sur cette jeune fermière. Cette odeur était si appétissante que mes dents pointèrent sans que j'y prête attention, mes ongles s’allongèrent en griffes. Ma gorge serrée de soif, je n'entendis pas tout de suite l’ordre de mon maître. Il enfonça sa volonté comme un point dans mon âme: Elle est à moi! J'avais toujours soif mais l'idée même de m'approcher de l'inconnue me terrifiait désormais. La volonté de mon maître était de fer. Il l'utilisait assez rarement et chaque fois, je tremblais de sentir son emprise absolue sur moi. Il m'avait assuré que dans cent ou deux cent ans, je serai capable de décider de lui désobéir et que je recevrais la punition proportionnée à ma rébellion et ses conséquences.

Une brume commença à se former sur la berge et migra vers la jeune femme qui nageait silencieusement. Étrangement, cette brume ne la ralentit ni ne la surprit. Une aveugle? Non, une aveugle ne se baignerait pas seule, encore moins de nuit; aucune jeune femme sensée ne le ferait. Il se matérialisa derrière elle, beau jeune homme, nu également. Elle tourna la tête et ne cilla même pas. L'un des pouvoirs de mon maître était l'hypnose. Il l'utilisait pour apaiser les derniers instants de ses victimes et améliorer le goût de leur sang. Alors que certains de ses confrères savouraient l'acidité de la peur et usaient de l'hypnose pour leur implanter des visions terrifiantes, son nectar à lui était l'abandon lascif.

L'odeur de cette femme emplissait mon nez et j'aurais donné n'importe quoi pour être à la place de mon maître. Pour ne pas commettre une erreur malheureuse, je m'étais éloigné et perché dans un arbre. Il la prit dans ses bras, fit glisser ses mains brunes sur la peau laiteuse et lentement la tourna vers moi en la tenant par les épaules. Nue jusqu'à la taille, elle était sublime. Une déesse plus qu'une femme aurait dit un artiste. Vu d'en haut, le lac scintillant d'étoiles paraissait répondre à ses taches de rousseur et lorsque mon maitre inclina sa gorge en arrière pour que je n'en perde pas une miette, elle planta son regard dans les miens.

J'eus un hoquet. La fraction de seconde que je mis à me ressaisir, mon maître avait ardemment planté ses canines dans son cou si pur et avalé une gorgée qu'il recracha en émettant un borborygme, puis il attrapa sa gorge à deux mains en se pliant en deux. La jeune femme s'écarta d'un pas, deux gouttes bleues perlèrent de la double incision. L'odeur épicée était devenue piquante comme la purée de piments de ma grand-mère, réminiscence de ma vie d'humain. Conjuguée à la douleur transmise par le lien avec mon maitre, je me retrouvais en bas de l’arbre, à quatre pattes en train de tousser. Je relevais péniblement la tête pour comprendre ce qui se passait. Un entrelacs de veines bleues et saillantes se répandait à partir de la bouche de mon maitre jusqu'à son torse. Impossible ! Je sentais qu'il voulait crier mais ses cordes vocales ne répondaient plus. Puis je me sentis pousser, jeté hors de notre lien. Je le vis hocher la tête comme pour un salut puis il explosa en poussières.

Je baissais la tête. Mon monde venait de s'écrouler. J'étais seul, j'étais libre, j'avais faim. J'étais en danger! Cette dernière pensée me fit bondir en arrière. La femme se tenait debout, toujours nue, à un pas de mon emplacement précédent.

— Voulez-vous aussi me … ? demanda-t-elle d'une voix rauque en montrant sa blessure presque refermée.

Je mis mon bras devant mon visage comme pour me protéger.

— Très bien.

Elle se détourna et retourna vers le lac. Je me préparais à fuir. Apprends. Le souvenir de mon maître me retint.

Je m'avançais à contrecœur vers l’étang.

— Qu'êtes-vous? D'où venez-vous?

Elle tendit son bras laiteux vers le ciel étoilé et pointa son index.

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