Chapitre 1

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— Vous pouvez me les emballer, s'il vous plaît. Vous serez gentille.

— Bien sûr, Madame.

Le sourire aux lèvres, je m'avance rapidement jusqu'au comptoir avec un bouquet de roses rouges à la main. Ma cliente, une petite dame âgée, tente de me suivre comme elle le peut, en traînant des pieds sur le parquet.

Elle est entrée cinq minutes avant la fermeture. Généralement, je déteste ça, surtout quand les gens restent plantés devant les seaux et qu'ils repartent sans rien acheter. Ça me rend dingue. Mais là, cette dame a l'air si gentille que je ne peux que céder. Elle me fait penser à ma grand-mère toute recroquevillée sur elle- même, comme ça. Sauf qu'elle est bien plus petite et plus âgée.

Je pose les fleurs sur le comptoir puis le contourne en essuyant vivement mes mains trempées dans mon tablier. D'ailleurs, il faudrait que je pense à le laver. Il devient de plus en plus sale au fil des jours.

Je me retourne pour accéder au dérouleur de papier d'emballage et tire un grand coup sur le petit bout transparent qui dépasse de quelques centimètres. Je fronce les sourcils sous le bruit strident qui résonne dans toute la pièce. Il faut dire que ça me perce les tympans à chaque fois que je m'en sers.

Après toutes ces années passées au sein de cette boutique, j'ai toujours autant de mal à m'habituer à ce foutu bruit. En même temps, il est là depuis l'ouverture, il y a treize ans. Malgré tout, je l'aime bien. Mais je pense que je vais profiter des travaux d'agencement pour le changer. Il faut que je choisisse un truc un peu plus moderne et surtout qui ne fasse pas un bruit d'enfer comme lui, le fait.

Je vérifie la longueur du papier puis l'arrache d'un coup sec et le fais virevolter devant moi pour ne pas le chiffonner. Je l'étale délicatement avant d'attraper les roses, restées à l'autre bout et les pose dessus d'un geste vif. Je prends le sécateur à côté de moi puis je coupe les tiges, en essayant de ne pas m'enfoncer une des épines dans les doigts. Cette petite dame n'aura juste qu'à les mettre dans l'eau. Je jette un rapide coup d'œil vers elle tandis que son regard insistant, rivé sur moi, commence à me rendre mal à l'aise.

Néanmoins, son visage m'est familier. Je suis certaine de l'avoir déjà croisé quelque part.

— J'ai connu vos parents, vous savez, m'explique-t-elle d'une voix timide.

Je lève les yeux vers elle en reposant mon sécateur à sa place initiale.

— Ah oui ?! M'étonne-je en emballant les fleurs avec le papier transparent.

— Oui, c'était des personnes tellement gentilles. Votre maman m'offrait toujours une rose quand je venais lui acheter des fleurs.

OK, je comprends mieux pourquoi elle m'est familière. Elle doit être une fidèle cliente. Quoique, depuis que mes parents ne sont plus de ce monde je ne l'ai jamais revu. Enfin pas depuis aujourd'hui.

Je la regarde pendant que j'agrafe le papier que j'ai soigneusement replié sur les fleurs.

— J'ai été très attristée quand j'ai appris leur décès. C'est vraiment affreux ce qui leur est arrivé.

Vraiment affreux, mais c'était il y a bien longtemps et raviver le passé ne les fera pas revenir de toute façon. J'ai fait mon deuil. Cependant, elle devait bien les connaître pour être aussi triste de leur disparition. Je suis touchée par sa tristesse et sa compassion. Ça me va droit au cœur.

— Vous ressemblez beaucoup à votre mère, poursuit-elle tandis que j'arrache un petit bout d'aluminium. Vous êtes aussi jolie qu'elle.

C'est la première fois que l'on me dit que je ressemble à ma mère. D'ordinaire, les gens qui connaissaient mes parents disaient souvent que j'étais le portrait craché de mon père.

— C'est vrai que c'était une très belle femme, et une merveilleuse maman.

Ma mère a toujours été un modèle pour moi. Libre, indépendante et qui avait du caractère. Elle arrivait à gérer sa vie de femme en même temps que celle de fleuriste, et son rôle de maman.

Je presse sur le morceau d'aluminium que je viens de disposer sur les tiges puis je tends le bouquet à cette petite dame adorable.

— Et voilà ! Un joli bouquet de roses rien que pour vous et offert par la maison. J'insiste.

— Oh merci, Mademoiselle ! S'étonne-t-elle en le prenant d'une main tremblante.

Je la regarde poser son sac sur son épaule avec difficulté. Je ne sais pas ce qu'il y a dedans, mais il semble peser une tonne. Je l'observe s'avancer jusqu'à la porte d'entrée avant d'accourir vers elle pour la lui ouvrir. La sonnerie de la cloche, suspendue au-dessus de nos têtes retentit.

Ça au moins, c'est une chose que je ne changerais pour rien au monde. Cette cloche est l'âme du magasin et son bruit me rappelle à quel point cette boutique et ce travail sont tout pour moi.

— Faites attention aux marches en descendant, préviens-je, gentiment. Je n'ai pas envie que vous finissiez à l'hôpital.

— Oh ma pauvre enfant, si vous saviez le nombre de fois où je m'y suis retrouvé, vous seriez bien surprise.

Je ris doucement.

— Merci beaucoup pour votre gentillesse mademoiselle. Bonne soirée.

— Bonne soirée, Madame.

Je souris en la regardant descendre les deux marches de l'entrée. Je referme la porte, faisant sonner une nouvelle fois la cloche. J'adore ce bruit. Je reste planté là, le regard dans le vide, repensant à cette dame que je viens de rencontrer.

Voilà pourquoi j'aime ce métier. Pour ça. Pour des moments comme celui-là. Parce que j'aime les gens, comme mes parents les aimaient. Même si ce métier m'épuise, je ne me vois rien faire d'autre et puis, je ne sais faire que ça.

Je tourne la tête vers l'horloge située au-dessus du dérouleur. Dix-neuf heures trente.

— Merde, je vais être en retard.

J'ai horreur de ça, c'est une question d'éducation et de politesse. Tant pis pour la caisse, je la ferai demain à l'ouverture.

Je cours vers le comptoir en enlevant mon tablier, dont l'odeur qui s'en dégage au moment où je le passe sous mon nez, me donne la nausée.

Mon dieu que cette odeur de terre fermentée me répugne.

Je le pose vite en boule avant de me diriger, d'un pas décidé, jusqu'au tiroir-caisse. Je passe ma main en dessous et attrape le petit sac en tissu qui me sert à mettre la recette du jour. Je donne un coup de clé pour ouvrir le tiroir et je me dépêche de bourrer l'argent dans le sac. Je referme le tiroir d'un coup de hanche et, sans même prendre le temps d'éteindre l'ordinateur, je fonce dans la réserve qui se trouve en face de moi.

****

Je suis prise d'un frisson lorsque le grincement de la porte qui s'ouvre retenti. Il faudra que je pense à les changer, eux aussi. Je jette le sac sur l'étagère avant d'enlever ma veste en jean suspendue sur l'un des deux porte-manteaux qui traîne à l'intérieur. Je la mets sur mes épaules et ajuste le col. Je souris quand je pose mes yeux sur la photo accrochée au dos de la porte. Moi et mes parents entrain de rire aux éclats.

Ils me manquent tellement. Je me souviens de ce moment, c'était le jour de Thanksgiving. Le dernier que j'ai passé avec eux. Mes parents m'avaient offert un Polaroïd dernière génération et au moment de prendre la photo, mon père à prononcer quelque chose qui nous à fait beaucoup rire, moi et ma mère. Je ne me souviens plus vraiment de ce que c'était, mais en tout cas, ça avait l'air d'être très drôle. Mon père était un homme qui aimait rire et qui aimait la vie. Sa joie et son sourire nous mettaient de bonne humeur dès le matin. Ça me manque. Tout me manque.

Mon sourire s'efface dès que j'aperçois mon reflet dans le petit miroir, repensant à ce que j'étais devenue après leur départ. La petite fille modèle dont ils étaient fiers et qui, au fil des années, n'était plus aussi modèle que ça.

Je prends mon sac noir à paillette, mon préféré parmi tant d'autres, et claque fortement la porte. Je tourne la clé dans le cadenas et tire dessus pour être certaine qu'il soit bien fermé. Je me hisse sur la pointe des pieds et dépose la clé au-dessus du casier. Ils sont tellement hauts que, même en levant les bras et avec des hauts talons, j'ai un peu de mal à l'atteindre. Je souffle en baissant le bras avant d'y passer les larges lanières de mon sac autour. Je les remonte jusqu'à mon épaule en marchant vers la porte. Je m'arrête et regarde une dernière fois derrière moi pour vérifier si je n'ai rien laisser. J'appuie sur l'interrupteur pour éteindre la lumière avant de quitter la pièce.

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