Chapitre 53 Défilés - Partie 3

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 Soudain, l'appréhension de Sin fo se trouva renforcée. Les hembras en tête du convoi venaient de s'arrêter et ils avaient l'air extrêmement tendus. Ils s'étaient instinctivement courbés en avant et leurs oreilles s'étaient dressées. Ils échangèrent des gestes rapides et parlèrent dans leur langue. L'un d'eux fit quelques pas en arrière pour s'entretenir avec Tabatha.

- Il y a quelque chose dans les environs.

- Quoi exactement ? Des djaevels, des hommes ?

- Nous n'arrivons pas à les voir précisément, mais nous savons qu'ils sont ici. Ils sont doués pour se cacher, mais nous sentons leur présence.

- Et ce que vous me dites est sensé me rassurer, demanda Tabatha légèrement agacée. Comment se fait-il que vous ne puissiez pas les voir ? Je croyais que vous étiez tous d'excellents pisteurs.

- C'est le cas, répliqua l'hembra vexé. Personne d'autre n'a remarqué que nous étions suivis.

- Suivis ? Ils sont derrière nous ?

- Au dessus. Sur les falaises, répondit l'hembra en levant les yeux. Non ne regardez pas directement ! Ils doivent croire que nous ne les avons pas repérés.

- Et qu'est-ce qu'il faut faire selon vous ?

- Presser le pas. Nous devons sortir de ce piège. Et que tout le monde soit prêt à combattre. L'idéal serait de pouvoir les surprendre avant que eux ne le fassent.

- Vous êtes sûrs que ce ne sont pas des djaevels ?

- Des djaevels ne se cacheraient pas, répondit simplement l'hembra.

- Très bien. Je vais passer le mot discrètement, et dire aux archers de préparer leurs flèches.

 Emboîtant le pas des hembras, tous le groupe se remis en route à une allure plus soutenue. Tabatha avait averti tout le monde et les avait enjoints à garder leur calme. Sa propre peur ne l'empêcha pas d'être convaincante, car malgré la tension palpable, personne ne fit rien d'inconsidéré. Ils se contentèrent d'avancer un peu plus vite, en silence, et en regardant les falaises d'un œil inquiet.

 La promiscuité forcée de l'étroit défilé permit aux archers de dissimuler leurs flèches. Pendant de longues minutes, rien ne se passa. Soudain un des hembras leva la tête et tous ceux qui se trouvaient à proximité l'imitèrent, Tabatha comprise. La princesse eut alors sous les yeux le danger qui les menaçait.

 Une vingtaine de silhouettes les surplombaient et les regardaient en silence. Tabatha crut tout d'abord qu'il s'agissait d'êtres humains, mais une femme à côté d'elle murmura d'une voix angoissée :

- Ce sont… Des bentous !

 À ces mots, une peur instinctive saisit la jeune fille. En une seconde, elle se remémora toutes les terribles histoires que son grand-père lui avait autrefois racontées sur les bentous. Elle ne voulait pas croire qu'elle en avait maintenant devant elle, mais il n'y avait pas d'erreur possible. Le dos légèrement courbé, les bras puissants, le front fuyant, les longs cheveux, la mâchoire proéminente, ces sentinelles silencieuses avaient tous les aspects caractéristiques de ceux qu'on appelait communément hommes sauvages.

 Tabatha savait que les bentous peuplaient les îles de l'est, mais elle n'étais pas attendue à en rencontrer dans les montagnes de son royaume. Plusieurs personnes saisirent leurs armes, et l'archer à ses côtés encocha une flèche, mais Tabatha posa sa main sur son arc.

- Non attendez. Attendez tous. Ne les provoquez pas.

- Les provoquer ? Ce sont eux qui nous ont tendu un piège.

- Ils nous ont peut être juste suivis, tempéra Tabatha. Regardez, ils n'ont pas d'armes.

- Ces sauvages n'en n'ont pas besoin. Si on en croit les histoires, ils arrachent les membres de leurs victimes à mains nues.

- Oui et ils leur coupent le nez et les oreilles pour s'en faire des colliers. J'ai déjà entendu ce genre d'histoires moi aussi. Mais peut être que ces légendes sont exagérées. Ceux-là n'ont pas l'air agressifs en tout cas.

 La princesse tentait de se convaincre tout autant que ses compagnons, car elle avait appris depuis toute petite à craindre les bentous. Elle avait l'impression d'entendre distinctement la voix de son grand-père qui lui criait de prendre ses jambes à son cou. Mais elle ne voulait pas créer un mouvement de panique. aussi s'efforça-t-elle de calmer ses jambes tremblantes avant de dire :

- Allons-y, sans faire de mouvements brusques.

 Mais elle avait à peine fait quelques pas lorsque l'un des bentous poussa un sorte de cri rauque, comme un avertissement. Tous les autres bentous des deux côtés de la falaise commencèrent à grogner et à taper du pied droit en rythme. Tabatha ne put s’empêcher de lâcher un gémissement apeuré, mais comme les bentous ne les attaquaient toujours pas, elle déglutit difficilement, serra les poings pour empêcher ses mains de trembler, et reprit sa marche à petits pas.

 Dans un premier temps, personne d'autre n'osa bouger, mais lorsqu'elle dépassa les hembras en tête du convoi sans que rien ne se passe, tout le monde se décida à la suivre. Les bentous se mirent en route également, frappant toujours le sol de leur pied droit, et avec un grognement continu qui montait de leur gorge.

 Plusieurs minutes s'écoulèrent ainsi dans un état de tension extrême. Tabatha essayait de réfléchir, mais la présence oppressante des bentous l'en empêchait. Elle ne comprenait pas pourquoi ils les suivaient ainsi. Elle ne comprenait pas pourquoi ils ne les avaient pas encore attaqués. Les bentous étaient-ils en train de les pousser vers un groupe des leurs plus important ? Ou bien se contentaient-ils de les surveiller et de les menacer pour qu'ils sortent de ce qu'ils pensaient être leur territoire ? Tabatha pria les dieux pour que cette situation pesante se termine vite afin de mettre fin à ce suspens.

 Elle fut exaucée presque immédiatement en la personne d'un bentou qui surgit de derrière un renfoncement et s'élança dans sa direction en poussant un mugissement furieux. Deux hembras se placèrent devant la princesse, et Sin fo leva les bras pour faire apparaître un mur de pierre, mais tout cela s'avéra inutile car le bentou s'effondra à quelques mètres de Tabatha, le dos criblé de flèches. Des cris de panique s'élevèrent du haut des falaises, et plusieurs bentous chutèrent et vinrent s'écraser au milieu du groupe.

 Par chance, personne ne fut blessé. Tout s'était déroulé si vite que les humains et les hembras n'avaient pas eu le temps de réagir. Tabatha et Sin fo s'avancèrent toutes les deux vers le bentou qui les avait attaqués et se penchèrent sur lui, mais elles furent stoppées par une voix puissante qui leur ordonna :

- Ne le touchez pas !

 Elle levèrent les yeux sur une silhouette encapuchonnée qui se rapprocha d'un pas leste et se plaça à quelques mètres, son arc pointé sur les deux jeunes femmes, une flèche prête à être décochée. L'inconnu portait une armure de cuir lourde et une cape, ainsi qu'une écharpe qui lui masquait la moitié du visage. Son gabarit, sa démarche, sa tenue et sa manière de parler laissaient supposer qu'il s'agissait cette fois d'un être humain.

- Éloignez-vous de lui, ordonna-t-il.

 Tabatha et Sin fo échangèrent un regard et décidèrent de se montrer prudente face à l'arc bandé. Elle se redressèrent et firent quelques pas en arrière, sans quitter l'homme des yeux. Ce dernier s'avança lentement et retourna le bentou du pied. Il baissa rapidement les yeux sur sa victime avant de les relever tout aussi vite sur les deux jeunes femmes.

 Il siffla quelques notes, semblables à un chant d'oiseau, et un son similaire lui parvint du haut des falaises en guise de réponse. L'homme sembla se détendre un peu, mais il conserva sa flèche tendue en direction des deux amies.

- Qui êtes-vous, demanda-t-il sans détour. Que faites-vous dans ces montagnes ?

- Je pourrais vous poser la même question, répondit Tabatha sur la défensive.

- Vous n'êtes pas vraiment en position de force, la prévint l'homme.

- Nous sommes plus nombreux que vous, et nous ne sommes pas aussi faibles que vous semblez le croire.

- Si je n'avais pas été là avec mes hommes, votre nombre ne vous aurait été d'aucune utilité face aux bentous.

- Ils ne nous avaient pas attaqués, fit remarquer Tabatha, mais elle entendit une rumeur s'élever dans le groupe derrière elle, preuve que tout le monde ne partageait pas son avis.

- Croyez-moi, ce n'était qu'une question de secondes. Et maintenant cessez de discuter et répondez à ma question. Qui êtes-vous ?

 La jeune fille hésita quelques instants. Elle ne savait rien de ces hommes, et avant de la quitter Jacob l'avait mise en garde contre les étrangers. Peut être ces hommes étaient-ils des partisans de Teon Garaney ? D'un autre côté, ils leur étaient venus en aide contre les bentous, bien que Tabatha juge cette offensive disproportionnée. Et surtout, la princesse était venue dans ces montagnes pour chercher du soutien, et elle ne pourrait pas le trouver en se montrant excessivement méfiante. Elle décida donc de répondre à l'homme, tout en restant prudente.

- Nous sommes un groupe de combattants. Nous avons décidé de reprendre ce royaume aux djaevels, et nous sommes venus dans ces montagnes quérir le soutien de Djor Hallendal et de son seigneur.

 Après quelques secondes de silence pendant lesquelles l'homme sembla les jauger, il détendit enfin son bras et baissa son arc. Il rabattit sa capuche en arrière et abaissa son écharpe, dévoilant ainsi un visage anguleux parfaitement dessiné et des boucles blondes.

- Je me nomme Cosimo. Je suis sûr que le seigneur Hollen sera curieux d'entendre votre histoire.

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