Chapitre 53 Défilés - Partie 2

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 Tabatha jeta encore une fois un regard en arrière. Sur le plan tactique et rationnel, elle savait qu'elle avait pris la bonne décision. Mais son cœur était lourd à l'idée de s'éloigner de la capitale. Elle tenta de chasser ces doutes de son esprit et se concentra sur le paysage.

 En fait de paysage elle ne voyait que de la roche autour d'elle. La route serpentait encaissée entre deux très hautes falaises. Le matin déjà, ils circulaient entre des pierres imposantes et de grosses formations rocheuses, mais ils voyaient encore l'horizon. Désormais, et en moins d'une heure de marche, leur route s'était profondément enfoncée dans le sol, et où que son regard se porte, Tabatha ne voyait que des murs de pierre tantôt blanchâtre, tantôt gris-sombre.

 La végétation dense des forêts et des champs en friche qu'ils avaient connue les jours précédents se résumait maintenant à de rares touffes d'herbe sèche qui s'accrochaient misérablement aux parois. Tabatha sentait également que ses pas étaient légèrement amortis par ce chiendent, mais la route était devenue si étroite qu'il lui était devenu impossible de voir le sol à travers les jambes de ses compagnons.

 Ils avançaient serrés les uns contre les autres, jouant des coudes et éraflant à de nombreuses reprises les bords de leurs chariots contre les parois rocheuses. La jeune fille profita d'un de ces moments où une charrette bloquée ralentissait l'allure pour rejoindre la tête du convoi. Là, elle posa sa main sur le bras de Sin fo pour lui signaler sa présence et lui demanda :

- Quelle hauteur font ces murs à ton avis ?

- Je ne sais pas, répondit Sin fo en levant la tête. Entre douze et quinze mètres j'imagine. Pourquoi cette question ?

- Je ne sais pas trop. J'ai un mauvais pressentiment en les regardant. Je ne suis pas très à l'aise, mais je ne saurais dire pourquoi.

- Tu crains que des pierres se détachent et nous tombent dessus ?

- Je ne sais pas. Oui c'est peut être ce qui me fait peur. Nous sommes tous serrés les uns contre les autres. Si ça devait arriver, nous ne pourrions pas nous échapper.

- Peut-être devrais-tu demander aux gens de marcher moins près les uns des autres ? Cela éviterait qu'il y ait trop de blessés en cas d'accident.

- Peut-être… Mais toi, tu ne peux pas faire en sorte qu'il n'y ait pas d'accident justement ? Avec ton pouvoir sur la roche…

- Je t'arrête tout de suite, l'interrompit Sin fo, c'est impossible. Je pourrais effectivement m'assurer qu'un mur ne nous tombe pas sur la tête, mais je ne peux pas sécuriser toute notre route. Cela me demanderait une énergie colossale de consolider toutes les falaises sur notre chemin.

- Bien sûr, répondit Tabatha en secouant la tête. Excuse-moi de t'avoir demandé ça, c'était stupide. Mais je m'inquiète beaucoup, et je n'arrive plus à très bien réfléchir. J'ai l'impression que quelque chose va nous tomber dessus et qu'on ne pourra rien faire.

- Détends-toi, tout se passera bien. Il n'y a aucune raison que ces falaises s'effondrent, et tout le monde est prêt à réagir en cas d'attaque. Je sais que tu prends ton rôle très à cœur, mais ce n'est pas à toi de surveiller les arrières de tout le monde. En fait, cela devrait plutôt être le contraire.

- S'il te plaît, j'espère que tu ne vas pas me dire que tu es du côté de Aylin et que tu penses que j'ai besoin d'un garde du corps ?

- Non pas d'un garde du corps. Je te connais trop bien pour savoir que tu ne supporterais pas cela. Mais je voudrais être sûre qu'en cas de problème tu ne te jetteras pas tête baissée dans la bataille. Tu es trop précieuse pour t'exposer inconsidérément.

- Ne t'inquiète pas, je sais bien que je dois rester en sécurité pour diriger tout le monde.

- Je crois que tu m'as mal comprise ma princesse. Bien sûr ton nom te confère une place prépondérante dans notre guerre, mais c'est toi qui m'es précieuse, pas ton titre. Tu es la seule famille qu'il me reste, et je ne veux pas te perdre.

 Tabatha adressa un sourire affectueux à son amie et lui répondit :

- Tant que tu es à mes côtés, je sais que je n'ai rien à craindre. Je n'ai pas oublié notre pari. Je suis sûre que tu guetteras toutes les occasions de me sauver la vie.

 Sin fo sourit à son tour et dit :

- À défaut de te sauver pour l'instant, je peux au moins me rendre un peu utile. Cela te rassurerait-il si je m'assurais que personne ne nous attend sur la route ?

- Je m'étonne même que tu ne l'ai pas proposé plus tôt, plaisanta Tabatha. Moi qui croyais pouvoir compter sur toi !

- Revoilà enfin la sale gamine que j'adore. Je m'y attelle de ce pas princesse, dit-elle avec une courbette.

 Sin fo s'éloigna de quelques pas et ferma les yeux pour se concentrer. Depuis qu'elle en avait perdu le contrôle quelques jours plus tôt, elle maintenait son pouvoir de perception en sommeil. Elle s'était sentie trop désemparée quand il s'était emballé, et elle ne souhaitait pas revivre cette douloureuse expérience. Elle usa donc d'une extrême prudence pour déployer sa conscience.

 Après quelques minutes, Sin fo ne captait toujours aucun esprit. Pas même celui de Tabatha, qui ne se trouvait pourtant qu'à trois mètres de là. Elle secoua la tête d'un air agacé et concentra toute son attention sur ce qu'elle faisait. Mais malgré tous ses efforts, elle ne parvint pas à déclencher son pouvoir. Aucun esprit ne vint répondre en écho au sien. Elle tenta même d'amplifier ses capacités en puisant dans son flux de magie, mais cela eut pour seul effet de lui infliger un violent et fulgurant mal de crane, qui lui arracha un petit cri de douleur.

 Tabatha s'approcha d'elle rapidement et lui demanda :

- Ça ne va pas ? Tu as senti quelque chose de mauvais ?

 Sin fo aurait voulu la rassurer, mais elle se sentit inexplicablement essoufflée, et une crampe lui contracta le bas-ventre.

- Non au contraire, répondit-elle en serrant les dents tandis que la douleur s'estompait lentement, je n'ai rien senti du tout.

- Alors tout va bien, en déduisit la jeune fille. Il n'y a aucun ennemi sur notre route ?

- Non tu ne comprends pas. Je n'ai absolument rien senti. Ni toi, ni le reste du groupe, ni la moindre parcelle de vie. Mon pouvoir ne fonctionne plus.

- Qu'est-ce que ça veut dire, s’inquiéta Tabatha. Tu es malade ? Tu ne peux plus te servir de la magie ?

- Je ne sais pas. Je n'arrive plus à sentir les esprits. J’ignore pourquoi.

- Est-ce que c'est grave ? Est-ce que tu as déjà vu des gens perdre leurs pouvoirs ?

 La voix de Tabatha trahissait une peur grandissante, et Sin fo s'efforça de la rassurer :

- Non c'est quelque chose que je n'ai jamais vu, mais ne t'en fais pas je n'ai pas perdu mon pouvoir. Mon pouvoir est de manipuler la terre. Le reste n'est venu qu'avec de l’entraînement. Je suis probablement fatiguée, voila tout.

- Et ton pouvoir sur la terre, insista Tabatha, il est toujours là lui ?

- Si c'est bien dû à la fatigue, il ne fonctionnera pas non plus, cela ne sert à rien d'essayer. Ne me regarde pas avec ces yeux-là je t'en prie ! Je t'assure que je vais bien. Je ne veux pas que tu te préoccupes de moi, tu as déjà bien d'autres soucis en tête.

 La princesse savait qu'il ne servait à rien d'insister avec son amie.

- Si tu ne te sens pas bien, je veux que tu viennes m'en parler immédiatement. Peu importe l'endroit ou le moment. Dis-le moi, c'est tout.

- À tes ordres princesse, répondit Sin fo pour couper court à la discussion. Désolée de ne pas avoir pu t'aider. Tu pourrais peut-être demander à des hembras de surveiller la route, leur vue est meilleure que la notre.

- Bonne idée, je vais le faire tout de suite. Excuse-moi je reviens.

 Sin fo lui adressa un signe de la main et un sourire, et dès qu'elle eut le dos tourné laissa son sourire se muer en grimace. La douleur, bien que plus modérée, était toujours présente, et cela l'inquiétait plus qu'elle ne voulait bien l'admettre. Faire de la magie l'avait déjà épuisée, mais jamais cela ne lui avait fait mal. Elle voulut retenter l'expérience, mais jugea plus raisonnable d'attendre un moment et un lieu plus propice. Elle rejoignit donc le convoi qui s'était remis en marche avec cette légère peur tapie dans un coin de son esprit.

 Au bout d'un moment, son pouvoir ne fut plus son seul sujet d'inquiétude. Peut être n'était-ce que l’appréhension de Tabatha qui était contagieuse, mais Sin fo sentait confusément que quelque chose n'allait pas. Elle mit tous ses sens en alerte, mais son sixième sens lui faisait cruellement défaut.

 Elle s'était trop appuyée sur lui ces dernières années, si bien qu'elle avait perdu l'habitude d'observer son environnement sans lui. Elle ne pouvait compter que sur ses yeux et ses oreilles, et c'était extrêmement frustrant pour elle. Elle essaya d'entendre quelque chose d'inhabituel, un bruit qui pourrait expliquer ce malaise qui la gagnait peu à peu, mais elle fut incapable de discerner quoi que ce soit par dessus le tumulte des pas de ses compagnons. Elle regarda autour d'elle, tournant la tête dans tous les sens, mais rien d'étrange ne capta son attention.

 En fait, elle vit de nombreuses choses au loin, que ce soit sur la route ou au sommet des falaises, mais elles étaient toujours trop loin pour qu'elle puisse les discerner convenablement. Sans son pouvoir, elle ne pouvait pas vérifier de loin s'il s'agissait de quelque chose de vivant, et lorsqu'elle s'approchait, elle se rendait compte qu'il ne s'agissait que d'une ombre ou d'une pierre à la forme étrange. Mais malgré toutes ces fausses alertes, Sin fo n'était pas tranquille.

 En dépit des paroles rassurantes qu'elle avait prononcées devant Tabatha, elle prenait conscience qu'aucun d'entre eux n'était en sécurité sur cette route. En empruntant ce défilé, ils s'étaient engouffrés tête baissée dans un piège naturel. Bien sûr la princesse avait conseillé à tout le monde de se tenir prêt. Bien sûr les hembras épiaient le chemin de leur vue perçante. Bien sûr ils comptaient dans leurs rangs quelques archers talentueux. Mais pris en tenaille entre ces deux hautes falaises, ils étaient en fait tel le troupeau qu'on mène à l'abattoir.

 Le chemin était si étroit qu'il leur serait très difficile de combattre convenablement, et presque impossible de faire demi-tour. S'ils étaient attaqués par le haut, ils n'auraient aucune échappatoire. Même pour leurs meilleurs archers, il serait presque impossible de toucher une cible qui se situait presque à la verticale et qui pouvait se mettre à l'abri d'un simple pas en arrière.

 Sin fo se sentait de plus en plus oppressée par les parois rocheuses. Elle qui avait toujours commandé à la terre, elle ne souhaitait rien d'autre à cet instant que de faire disparaître ces murs de pierre grisâtre.

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