Le bonheur en pointillé

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Plus de cent ans séparent les deux femmes, pensa Hugo. Cette distance temporelle infranchissable n'avait cependant pas empêché leur rencontre. L'émotion d'Emma était encore palpable. Aussi, décida-t-il qu'un intermède en pleine nature lui serait bénéfique.

Grâce à son pilote expérimenté, la Chevrolet gardait son allure arpentant les petites routes sinueuses sans altérer le confort de ses hôtes. La campagne offrait un panorama grandiose sur le massif montagneux. Demain, le pic du Jer les accueillerait. Apercevront-ils de là-haut ces arbres fruitiers en pleine floraison qui rendent à la nature cet air de cérémonie ?

- Le printemps est fringuant comme jamais ! déclara Emma enthousiaste.

- Ah ah mes souvenirs refleurissent à travers champs par ici. Ces arbres que vous voyez là-bas sont les témoins de bien des parties de cache-cache, pique-niques en famille, et de mes premiers émois amoureux...

- Lorsqu'un lieu me remplit d'enthousiasme comme maintenant, j'imagine qu'il est chargé de tous les petits bonheurs de ses visiteurs.

- C'est ainsi qu'un lieu acquiert son pouvoir d'attraction... Voilà pourquoi j'aspire à revenir aussi souvent ici. Et vous Emma, en quels lieux avez-vous enfermé vos petits bonheurs ?

- J'en ai laissé quelques uns sur les rives du Loup. Dès les premiers jours de mai, ma sœur Louisa organisait nos balades dominicales au parc Vaugrenier à Villeneuve Loubet. À force d'arpenter le parc, nous avons découvert en retrait du parcours une petite clairière bordée de grands frênes et d'ormes. Sans doute se rappellent-ils de nos rires, de nos chamailleries ou de nos longues discussions à refaire le monde. Là-bas, nous nous sentions libres et forts à l'image de ces arbres à la stature puissante. On l'avait surnommé : le refuge.

Pourquoi prend-on toujours le chemin le plus long pour aller à l'école ? Cette question qui traversa les pensées de Louis le fit sourire.

Sa plainte auprès de sa mère avait reçu immédiatement une réponse évidente. « Parce qu'il nous offre la chance de traverser la campagne alors que nous habitons en ville ! » Puis de sa voix de velours, elle avait ajouté :

- N'oublie jamais d'observer le chemin que tu empruntes...

- C'est beau ça ! De quel chemin parles-tu ?

- Lorsque ma mère m'accompagnait à l'école, elle aimait passer par un sentier un peu sauvage, connu de quelques riverains seulement.

- Un raccourci ?

- Non justement, le sentier rallongeait le parcours et m'obligeait à me lever plus tôt. L'attraction du lieu a vite compensé cette contrainte. J'ai gardé une foule de souvenirs, de sensations olfactives : cette odeur caractéristique de la terre après la pluie, le parfum des chèvrefeuilles... Autre curiosité, une boîte à livres toujours très bien approvisionnée. Nous nous attardions...

- On dirait un sentier hors du temps...

- C'est lui qui m'a incité à livrer mes premiers tourments amoureux.

- Raconte-nous !

- Plusieurs filles de la classe se disputaient les faveurs d'un élève arrivé en cours d'année, brun aux yeux verts, un garçon plutôt réservé. J'avais une boule dans la gorge lorsque J'ai confié à ma mère que j'aimais Adrien plus que toutes ces filles réunies. J'étais partagé entre la joie de lui dire et la peur d'entendre que c'était mal.

- Et puis ?

- Elle s'est arrêtée. « Louis, regarde-moi », m'a-t-elle demandé d'un ton qu'il m'était impossible d'interpréter tant j'étais inquiet.

- Elle ne s'attendait sûrement pas à cette révélation.

- C'est sûr ! J'ai levé les yeux. Il y avait dans son regard autant de surprise que de tendresse mais ce qui a dissipé mon angoisse, c'est sa fierté. Elle était fière que je lui fasse confiance.

- N'a-t-elle pas cherché à vous dissuader ?

- Pas plus qu'elle n'a cherché à m'encourager. Elle m'a assuré que mes sentiments pour Adrien étaient louables. Elle m'a parlé de respect et de réciprocité. Ses paroles m'ont donné l'impression d'être une grande personne.

- Ta maman avait raison, ce chemin méritait le détour.

- Je me suis fait remarquer en arrivant en retard à l'école ce jour-là. Pour ne pas déranger la classe, la maitresse m'a prié de m'assoir au premier rang... à côté d'Adrien.

- À en juger par ton sourire, j'imagine ta joie !

- Timing parfait mes amis ! Nous pouvons rendre la parole à Bernadette. Je vous présente le Moulin du bonheur !

- Eh bien, je ne voyais pas le moulin du tout comme ça. La bâtisse est imposante !

- La famille Castérot a exploité ce moulin à eau de 1786 à 1854. Il faisait partie à l’époque des nombreux moulins à eau situés le long du ruisseau « le Lapacca », canalisé aujourd’hui sous le boulevard de la Grotte et se jetant dans le Gave de Pau. A l'intérieur, on peut visiter la chambre où Bernadette est née, la cuisine ainsi que le vieux moulin et ses meules qui ont été restaurées en 2012. Tenez, voici la présentation qu'on en fait aujourd'hui.

Louis poursuivit la lecture du flyer :

- « C’est au Moulin de Boly que Bernadette Soubirous naît le 7 janvier 1844. Elle a vécu ici les dix premières années de sa vie dans le calme bonheur d'une famille chrétienne où l'on prie, où l'on est ouvert aux autres, où l'on donne à plus pauvre que soi. Dans cette ambiance de tendresse, Bernadette a trouvé la source de cette force et de cet équilibre psychologique qui seront la marque de son caractère face aux coups durs de la vie. Durant ces années, la famille jouit d'une certaine aisance, à partir de 1853 vont commencer les grandes difficultés... »

- Qui est l'auteur de ce pitch ?

- C'est signé la lumière de Dieu.

- Ciel ! J'imagine que cette signature n'appelle aucune critique !

- N'es-tu pas en accord avec la Lumière de Dieu, Emma ?

- Bernadette a quitté sa maison natale à l'âge de sept mois. Elle n'a donc pas vécu ici ses dix premières années. Je me demande ce qu'elle a ressenti en revenant ici à l'âge de deux ans. Le visage de sa mère lui était-il familier ? La chaleur de ses bras ou l'odeur de sa peau l'ont-elle rassurée ?

- C'est vers trois à quatre ans que nos premiers souvenirs émergent.

- Tu veux dire qu'un enfant peut passer d'un environnement à l'autre sans ressentir la moindre crainte ?

- Non, je n'ai pas dit ça. On sait par exemple aujourd'hui qu'un bébé n'est pas capable de s’auto-apaiser avant l'âge de quatre à six mois. Si on le laisse pleurer de manière répétitive, on lui apprend qu'il n'y a rien à attendre de l'environnement quand il est en détresse. On peut aisément imaginer les répercussions de cette sensation à l'âge adulte.

- Je ne sais pas si Marie Lagüe a laissé pleurer Bernadette mais ce dont je suis sûre c'est qu'elle n'a pas acquis sa force de caractère dans le calme bonheur d'une famille chrétienne. Un calme bonheur ne conduit pas à une telle détermination ni à l'esprit critique dont elle a fait preuve face à ses interlocuteurs.

- Je pense à Louise également. Des débuts bien difficiles pour la jeune maman qui doit se séparer de son premier bébé et assumer le décès de son deuxième enfant quelques mois après sa naissance...

- Il aurait été plus juste d'écrire « Un bonheur en pointillé au moulin de Boly ».

- Tu as raison, d'ailleurs, la jeune fille ne s'est guère attardée sur le concept.

- Hep Hep Hep ! Vous êtes à fond tous les deux ! Si le bonheur ne se raconte pas, imaginons-le ! coupa Hugo en serrant ses deux amis par les épaules.

Je vous invite à tenter une expérience, poursuivit le jeune homme d'un ton directif : prenez un instant pour observer le moulin sans aucun a priori, puis fermez les yeux et dites-moi ce que vous voyez.

Louis n'eut pas de mal à se prêter au jeu. Pourrait-il entendre les bruits d'un autre siècle ? Il serra la main d'Emma pour partager cette aventure sensorielle.

- J’entends de petits rires entrecoupés par des voix de femme. Où es-tu ? C’est l’heure de rentrer maintenant ! Viens nous aider !

- Mais Bernadette s'attarde à discuter avec des clients venus chercher leur commande. Je ne sais pas trop ce qu'elle leur dit mais ils prennent part à la conversation et s'amusent de ses propos.

- Son père apparait sur le pas de la porte. Une tendre complicité unit ces deux-là, ça saute aux yeux.

- Sa présence la rassure, Il aime son caractère espiègle et la taquine.

- Il souffle sur ses mains. Un petit nuage de farine s'envole en sa direction. File à présent petite curieuse !

- Je savais bien que le moulin de Boly allait vous inspirer... Vous pouvez maitenant ouvrir les yeux.

- J'ai ressenti de l'insouciance à imaginer Bernadette parmi les siens, poursuivit Emma. Mais j'ai perçu aussi une sensation floue, une sorte de détachement. Quelque chose lui manque.

- La jeune fille enjouée dont vous venez de me faire le portrait ne semble plus manquer de rien.

- Elle a envie d'en savoir plus sur le monde ! Louis, tu nous l'as dit tout à l'heure, Bernadette est curieuse et cherche à capter l'intérêt des adultes mais comment progresser sans savoir ni lire ni écrire ?

- Elle est décrite comme une enfant peu douée pour les études.

- Dixit Marie Lagüe qui préférait la faire travailler ! Bernadette sait qu'elle ne peut compter que sur elle-même. Elle écoute, observe, se nourrit de ce qu'elle peut apprendre. La famille jouit d'une aisance matérielle à cette époque. Est-ce la charité chrétienne qui les aveugle ? Ils donnent à plus pauvre qu'eux, certes, mais pourquoi ne pensent-ils pas à envoyer leurs enfants à l'école ?

- L'homme qui a révolutionné l'école n'a que douze ans à la naissance de Bernadette. Jules Ferry n'a pas encore la moindre idée du texte de loi qui rendra l'instruction laïque et obligatoire en France. Il faudra attendre mars 1882.

- L'éducation n'est-elle pas une préoccupation des hommes politiques de l'époque ?

- Si bien sûr. Seulement Jules Ferry leur a fauché la vedette et je ne me souviens pas de leur nom ! Laisse-moi consulter mon ami google.

En deux clics, les hommes politiques de l'époque refirent surface.

- Voilà ! « Le 28 juin 1833, le ministre de l'Instruction publique, François Guizot fait voter une loi instaurant en France un enseignement primaire public et gratuit pour les enfants des familles pauvres. C'est la première étape de l'éducation pour tous en France ».

- Étonnant paradoxe tout de même ! Il existe une disposition en faveur des plus démunis mais pas d'obligation pour les gens aisés de scolariser leurs enfants. Bernadette devra attendre d'être pauvre pour apprendre à lire et à écrire !

- Quelle leçon ! Mes amis se moquent de moi lorsque je parle avec admiration de Bernadette. Pourtant cette femme est une source d'inspiration inépuisable. Je ne manquerai pas de leur soumettre cette nouvelle découverte.

- Nous sommes heureux d'avoir amené du grain à moudre à votre moulin, mais de quelle découverte parlez-vous ? questionna Louis.

- J'entends mes amis se plaindre souvent de leurs obligations et de leur liberté brimée. Vous venez d'apporter la preuve que toute obligation n'est pas une entrave à nos libertés !

En route, j'ai encore quelque chose à vous montrer, dit-il en ouvrant la portière de la Chevrolet.


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