Secret story

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- D'accord mais avant j'aimerais visiter le cachot.

- Le cachot ? Il n'y a rien à voir là-bas, je vous assure.

- Hugo a raison, Emma. C'est un endroit sombre et lugubre.

- Le trait d'union entre le moulin de Boly et la grotte de Massabielle, c'est le cachot.

- Ça ne me dit rien du tout d'aller là-bas.

- J'avais envie d'y aller seule de toute façon. Vous pourrez discuter tous les deux en attendant. S'il vous plaît Hugo, le pria-t-elle.

- J'avais prévu de vous laisser sur le bonheur à Boly.

- Le bonheur aboli... Curieux présage. N'ayez crainte, le cachot ne me fait pas peur !

- J'imagine mais...

- Lutter contre la misère m'a paru plus aisé parfois qu'à devoir défendre le bonheur.

- Défendre son bonheur. Je n'ai pas su moi non plus. Je n'avais même pas idée qu'il pouvait m'échapper.

- Direction rue des petits fossés, ma belle ! ordonna Hugo à la Chevrolet.

Après quelques circonvolutions rue de Pau, boulevard de la Grotte, rue basse... ils arrivèrent à destination dix minutes plus tard.

Emma observa les alentours avant de quitter le véhicule. Le jeune homme lui fournit quelques explications supplémentaires :

- Cette masure a servi de prison jusqu’en 1824, date à laquelle elle a été jugée trop malsaine pour y loger les prisonniers. La famille Soubirous s'y installe, si l'on peut dire, à partir de février 1857. Ses parents, Bernadette, sa petite sœur, Toinette et ses deux frères Jean-Marie et Justin ont vécu ici jusqu'à l'automne 1858, à six dans 16 m2... Je ne parviens même pas à imaginer leur quotidien.

De nombreux visages vinrent à la pensée d'Emma. Les hommes de la rue, comme les appelait Julien. Qui se soucie de leur quotidien ? Plus tard, au SAMU social, elle avait pris conscience de cette délicate question de la grande précarité physique et mentale de l'être humain. La misère est le résultat annoncé d'une société humaine en manque de solidarité et de compassion. Elle devrait quitter ce monde avec cette réalité. Affronter la situation une fois encore, c'était rester fidèle à ses valeurs.

- Merci pour ces précisions. À tout à l'heure les garçons ! Je vous promets de faire vite.

Pas d'autre visiteur observa Emma avec satisfaction. Négligeant la lecture des panneaux d'informations affichés dans le corridor, elle entra dans l'unique pièce faisant office de cuisine, salle à manger et de chambre qui abritait la famille Soubirous.

Fenêtre à barreaux. Clarté diaphane. Crucifix. Frissons.

Emma balaye du regard chaque recoin puis elle ferme les yeux. Dans l'obscurité, le lieu livre ses ombres fugitives. Elle suit leur mouvement. Une silhouette traverse fiévreusement un rai de lumière. C'est Louise. La jeune femme déplace un tabouret, attrape un vêtement, se retourne, heurte l'arrête du mur. Son visage exprime l'incompréhension. Pas errants. Visage anxieux. Louise ne parvient pas à reconstituer les faits. Un enchaînement d'événements. N'est-ce pas dans l'ordre des choses que vous épousiez ma sœur ? Cette question percute ses pensées et en appelle une autre. Bernarde aurait-elle su donner plus d'élan à la flamme que François avait porté jusqu'à son cœur ?

François tente d'allumer un feu pour réduire l'humidité qui transperce leurs os. Silencieux, il effectue presque mécaniquement sa tâche. À genoux, il s'attarde à regarder la flamme qui chancelle. Qu'a-t-il fait des espérances que les Castérot ont placées en lui ? A-t-il été fou d'imaginer remporter ce pari ? Les Castérot sont des maîtres meuniers ; les Soubirous des ouvriers meuniers. Depuis toujours. Son ambition a-t-elle offensé Dieu ?

Le feu ne procure qu'une faible chaleur. Le bois ramassé en hâte est encore vert et produit une épaisse fumée. Louise entrouvre la fenêtre tandis que Bernadette tente de rassurer son petit frère pris d'un accès de toux.

François porte sa main à ses yeux. La cicatrice de l'énucléation ravive la violence d'un éclat de pierre qui transperça son œil. Un malheur n'arrive jamais seul, dit-on. Comme si l'atteinte physique ne suffisait pas, il est à présent accusé de vol... un vol de sacs de farine ! La culpabilité l'étreint, la pauvreté l'accuse et l'indignité le gagne. Courbé sur l'âtre, il souffle sur des braises mortes.

Bernadette regarde son père avec tendresse. Demain, j'irai ramasser du bois sec, pense-t-elle.

Aucun détail n'échappe à la jeune fille, ni les allers et venues désordonnées de Louise ni l'air accablé de son père. Elle ne sait pas nommer ce sentiment qui le prive de ce rire qui accompagne d'ordinaire ses taquineries. Ce soir, son regard est pareil à celui du Jésus cloué sur sa croix.

Bernadette aimerait tant lui venir en aide. Comment ? Qui écouterait une jeune fille illetrée ? Tout ce qu'elle sait, elle l'a appris au Moulin de Boly, de ses proches mais surtout des clients. Elle aime s'attarder auprès d'eux. Elle s'amuse à écouter le rythme des paroles, l'intonation des voix, à observer les gestes qui accompagnent l'intérêt d'un discours. Collectionner des mots inconnus est devenu son jeu favori. Elle possède bien plus de mots mystérieux que son chapelet ne contient de grains. Cinq chapelets sont nécessaires pour faire le tour de tous ceux qu'elle veut absolument garder en mémoire, des mots en occitan, en français mais aussi des mots étrangers. Si elle n'en connait pas la signification exacte, elle soigne leur prononciation, les répète à haute voix puis mentalement chaque soir avant de s'endormir. Chaque mot est associé à l'expression émotive saisie sur les visages. Elle sait comment certains illuminent les yeux de ceux qui en détiennent le sens. Elle se souvient de ces trois séminaristes qu'elle n'avait encore jamais vu à Boly. À maintes reprises, ils prononcèrent deux mots qui ne semblaient pouvoir exister l'un sans l'autre, deux mots à l'effet vivide, deux mots qui inspiraient une telle promesse...

- Dis-moi ces mots Bernadette, susura Emma.

...

Immaculada Concepcion

***

- Eh bien, Louis, si je m'attendais à rencontrer une personne plus fantasque que moi !

- Vous trouvez l'idée déraisonnable ?

- Je n'ai pas dit ça ! Disons très surprenante.

- J'ose vous demander une faveur que je ne demanderais à aucun de mes amis.

- Votre confiance me touche. Je vous promets d'être là, dit-il en appuyant son poing contre l'épaule de Louis en signe de complicité.

- Qu'il me plaît de paraitre ainsi à vos yeux. Et maintenant, si nous allions sortir Emma des griffes du cachot ?

- Emma ?

- L'entrée est par ici, Louis.

- Emmaaaa ?

- ...

- Qu'est-ce que tu fais avec ce chapelet ? Tu pries ?

- Oh vous êtes là, désolée... Heu... Non pas du tout.

- Tout va bien ? On dirait que tu viens de voir une apparition.

- En quelque sorte...

- Tu es toute pâle, s'inquiéta-t-il en lui caressant le visage.

- Je n'aurais jamais dû accepter de vous laisser seule, c'est glauque par ici.

- Je vais bien, rassurez-vous ! protesta-t-elle. J'ai juste besoin de respirer un peu d'air frais.

Emma saisit le bras tendu par Hugo et Louis qui l'entraînèrent vers la sortie.

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