Le rêve de Louis

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Louis était fier de la réalisation de sa recette conçue avec la complicité du chef du restaurant Majorelle. Dissimuler un bijou de la gastronomie dans un plat du quotidien avait ravi Emma et la joie qu'elle exprimait le rassurait une fois de plus sur sa capacité à entreprendre.

Sa relation quasi fusionnelle avec Pierre ne lui avait pas permis de tisser une amitié intime au cours de ces années de vie commune. Beaucoup d'amis avaient traversé sa vie mais aucun lien comparable à celui qu'il partageait avec Emma. Fallait-il que la maladie et l'abandon soient le terreau de cette découverte ?

- Et si tu me racontais ce que je faisais dans tes rêves la nuit dernière ?

- Étrange et très prenant ce rêve. Au départ, tu étais assise sur ton lit, je t'observais sans que tu t'en aperçoives.

- Lorsque tu m'observes, je le sens tout de suite pourtant.

- Ah Ah, tu ne pouvais pas parce que je flottais dans les airs.

- Tu as souvent l'âme vagabonde, ça ne m'étonne pas.

- Je pouvais suivre tes déplacements et lire tes pensées comme dans un livre ouvert.

- Ça ressemble à un pouvoir de super héros.

- D'ailleurs, je ne ressentais plus aucune sensation de faiblesse.

- Cool ! Je me demande ce que tu as pu lire dans le labyrinthe de mes pensées.

- Ton envie de retrouver François coûte que coûte. Tu consultais des sites et tu avais l'intention de le contacter sans me demander mon avis.

- Chercher des informations sur internet, c'est mon style mais entamer des recherches sans ton avis... Non, je ne ferais jamais ça. Comme cette idée a dû t'énerver.

- Pas vraiment, la curiosité était plus forte que l'indignation.

- Donc, tu as le pouvoir de lire dans mes pensées les plus secrètes... Mais ça, je le savais déjà. Tu comprends ce qui me touche, ce qui m'affecte ou ce qui m'enthousiasme sans que j'aie besoin de m'expliquer. Cette sensation est si...

- Apaisante ?

- Rassurante aussi : cesser d'être sur ses gardes, abandonner toute préoccupation, rêver à côté de quelqu'un...

- Ça s'appelle la confiance, je crois.

- Alors il faut croire que je ne me sens pas souvent en confiance.

- Je pensais que Pierre m'apportait tout ce que j'attendais de la vie mais ce que l'on partage tous les deux est si différent.

- Il nous reste un peu de temps pour en profiter. Raconte-moi la suite de ton rêve.

- Tu consultais Copains d'avant. Résultat : 400 portraits de François Morin. Là, j'ai eu le vertige.

- Le vertige est souvent en relation avec la peur. Tu crains d'être déstabilisé par cette rencontre ? François Morin, ton enfance... Le retour sur le passé t'inquiète ?

- Ça ne m'inquiète pas du tout puisque je ne l'ai même pas envisagé.

- Tu ne l'as pas envisagé consciemment. Tes désirs inconscients sont peut-être plus insistants aujourd'hui vu la situation et tu ne disposes plus des mêmes défenses pour les renvoyer aux oubliettes.

- Je ne sais pas, en tout cas j'étais très contrarié que tu fermes l'ordinateur aussi vite.

- Ça prouve que tu partages ma curiosité et approuve ma démarche.

- Tu n'arrivais pas à t'endormir mais à chaque fois que tu bougeais, je sentais mes os me faire mal. Je ne trouvais pas de position sans ressentir une douleur.

- Retrouver François te fait peur mais l'oublier est une déchirure. Aucune de ces positions n'est confortable. Tu es tiraillé entre deux choix qui, l'un comme l'autre, te font souffrir ou t'inquiètent.

- Je crois que tu as raison. François est dans mes pensées depuis que je t'ai parlé de lui sur la route.

- Tu vois, on avance.

- Tes idées tournaient toujours en boucle dans ta tête. Je ne pouvais pas les arrêter.

- T'as vu le capharnaüm dans ma tête ? Il faut suivre...

- Impossible, tu étais déjà partie sur l'idée d'un nouveau caprice.

- Tenter quelque chose d'incongru pour obtenir un résultat, tu veux dire ?

- Non cette fois, c'était un vrai caprice "de bourge" selon ton expression.

- Bourges, c'est pas la ville où François et sa famille se sont installés ?

- Si.

- Bourge/Bourges... Intéressant. Retenons qu'un caprice n'est pas vain s'il peut te mener jusqu'à ton ami. Que s'est-il passé ensuite ?

- Tu rencontres le veilleur de nuit à la réception et tu lis « François Morin » sur son badge.

- Tiens tiens, voilà le hasard.

- François était là, tout proche et je l'ignorais.

- Mais j'ai eu la bonne idée de descendre à la réception en pleine nuit...

- Une idée dont tu ne maitrisais pas la portée, cette fois.

- La proximité et le hasard, voilà deux nouvelles pistes à suivre...

- À quoi penses tu ?

- Je pense que la proximité n'a rien à voir avec la distance ; quant au hasard, possible qu'il apparaisse dans ton rêve pour que tu t'en saisisses.

- C'est encore assez énigmatique pour moi.

- Lorsque je parlais à François à la réception, tu n'as pas eu envie de prendre la parole ?

- J'étais trop intimidé et surtout, je ne le reconnaissais pas. Tu t'étais lancé dans un interrogatoire en bonne et due forme. Impossible de te couper la parole de toute façon.

- Ah Ah, je constate que tu ne pouvais pas diriger mes pensées avec tes pouvoirs de super héros.

- Non et je sentais l'angoisse monter parce que, plus il apportait de preuves de son identité, plus je doutais.

- Le doute est bien normal après toutes ces années. Tu as peur de ne pas reconnaitre le jeune homme d'autrefois dans l'homme d'aujourd'hui.

- C'est plutôt l'inverse dont j'ai peur, je crois.

- Mettre des mots sur tes peurs, c'est commencer à les vaincre. Et François que me répondait-il ?

- Il était surpris par tes questions et ton insistance. Il y avait un mot qui ponctuait son discours régulièrement : "Pardon".

- Eh bien peut-être que François appelle ton pardon à travers ce rêve ?

- Un genre de prémonition, tu veux dire ? Non, il disait pardon plutôt dans le sens d'une formule de politesse "je ne comprends pas".

- Je ne comprends pas dans la bouche de ton ami, c'est assez clair : il ne comprend pas ta peur de revenir vers lui, ni pourquoi tu hésites à le revoir après ce que vous avez partagé autrefois.

- C'est vrai, j'ai très envie de le revoir mais je n'imagine toujours pas ce que je pourrais bien lui dire.

- Pourquoi ne pas reprendre la conversation là où vous l'avez laissée ?

- Vingt-cinq ans plus tôt !

- Tu te rappelles de quoi vous discutiez ?

- Oui, je m'en rappelle. On évoquait des souvenirs de notre dernière année de collège. Il me demandait si j'avais des nouvelles de Fauve.

- Fauve ?

- Un prénom qui ne s'oublie pas ! Une très jolie fille qui était arrivée en début d'année.

- Une amie ?

- En quelque sorte...

- Ne fais pas ton mystérieux une fois de plus.

- Fauve est tombée raide dingue de moi, avoua-t-il en souriant.

- Un souvenir plaisant, il me semble.

- Je me rappelle d'une fille discrète mais déterminée et surtout elle ne cachait pas ses sentiments.

- Elle n'a pas saisi ton attirance pour les garçons ?

- Non.

- Tu lui as expliqué alors ?

- Non.

- Tu m'as dit que tu n'as jamais été attiré par une femme.

- C'est vrai.

- Tu lui as laissé croire qu'elle pouvait te séduire ?

- Oui.

- Mais c'est cruel ça ! J'arrive pas à t'imaginer en train d'encourager une fille alors que...

- Je ne l'ai pas dissuadée certes mais je ne l'ai pas encouragée, nuance ! Attends de connaitre la suite avant de me juger...

- Je ne te juge pas mais je ne vois vraiment pas ce qui pouvait justifier ton attitude.

- Je n'ai fait que laisser espérer quelqu'un, une attitude qui n'a rien de cruel comparée aux brimades que David recevait chaque jour au lycée.

- Qui est ce David ?

- Un garçon brillant, un peu fantasque mais à l'allure efféminée, devenu la cible d'une bande de garçons de la classe certainement jaloux de ses capacités. À chaque jour, une nouvelle manière de le singer et de l'humilier. Ça faisait bien rire certaines filles aussi.

- C'est horrible que des ados se comportent ainsi mais je ne vois toujours pas le rapport avec Fauve.

- En laissant Fauve me draguer, j'ai pu me rapprocher de David sans éveiller les soupçons de cette bande de lâches. Je l'ai laissée user de ses charmes pour nous protéger.

- Tu étais amoureux de lui ?

- Non pas du tout. Je ne supportais pas d'entendre les brimades à son encontre mais je n'avais pas le courage d'affronter directement ces mecs. Tu me trouves lâche sans doute ?

- Si j'avais été avec vous à ce moment-là, je t'aurais donné mon avis ; aujourd'hui, je suis vraiment mal placée pour critiquer tes choix. Et François Morin, qu'est-ce qu'il pensait de cette stratégie ?

- François est un garçon respectueux. Il a laissé une place à David dans notre amitié. On a formé un trio sympathique cette année-là, enfin je devrais dire un quatuor avec Fauve qui s'est invitée.

- Et François, il sait que tu es gay ?

- Emma, il me connait depuis la maternelle ! Tu vois une utilité à faire ce genre de confidence à celui qui te connait depuis toujours ?

- Vous ne parliez donc jamais de vos aventures amoureuses ?

- On parlait des personnes qu'on appréciait sans distinction de sexe et je n'aurais rien eu à lui raconter. Ma vie sexuelle a commencé trois ans plus tard. Dans mon rêve, il pensait que tu étais ma femme.

- Tu nourris donc des doutes sur ce point.

- C'est drôle ce que tu lui as répondu, ajouta-t-il d'un ton amusé.

- Ah oui, qu'est-ce que j'ai dit ?

- "Pourquoi, il faut être mariée pour séjourner dans votre hôtel ?"

- J'étais plutôt sur la défensive avec ton ami mais c'est le genre de réplique qui me vient assez naturellement.

- Je sais.

- Puisque tu as voyagé dans mon corps et survolé mes pensées toute la nuit, j'ai peut-être mon mot à dire.

- Je le connais déjà, Emma.

- Ah oui ?

- Tu montais les escaliers quatre à quatre pour m'annoncer la grande nouvelle : "un miracle à Lourdes !"

- En effet, je suis pour retrouver François mais je te rappelle que c'est toi qui criais "un miracle à Lourdes !"

- Il était grand temps que j'abandonne ton enveloppe charnelle pour retrouver la mienne mais avec quelle angoisse ! Je me suis retrouvé paralysé, mon corps pareil à un tombeau.

- Si la peur te paralyse à ce point, je ne vois qu'une chose à faire.

- Ah oui et quoi donc ?

- Tuer tes peurs !

- Elles m'assaillent de toutes parts, je ne vois vraiment pas comment faire.

- Rêver tout éveillé...

Emma ouvrit son ordinateur et poursuivit son idée :

- Tu as dit que j'ai refermé l'ordinateur avant que tu puisses regarder les portraits de François Morin. Reprenons ton rêve à ce moment-là.

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