Le festin d'Emma

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Emma ouvrit délicatement la porte et s'avança à pas feutrés.

- Un miracle à Lourdes ! Un miracle à Lourdes !

- Louis ? Est-ce que ça va ?

En proie à une certaine agitation, il questionna presque aussitôt :

- Tu reviens de la réception ?

- Oui, comment le sais-tu ?

- Tu as vu François Morin, n'est-ce pas ?

- François Morin ? Est-ce que ça va, Louis ? Tu as l'air tout étourdi.

- Mais quelle heure est-il ? questionna-t-il en se protégeant les yeux de la luminosité.

- Il est encore tôt, huit heures et des poussières.

- Un rêve ? Alors ce n'était qu'un rêve... soupira-t-il en passant ses mains dans sa chevelure ébouriffée.

- On dirait que tu t'es battu. Pourquoi criais-tu « un miracle à Lourdes » ?

- J'ai rêvé de toi.

- Humm... Je faisais partie du miracle ?

- Tu avais retrouvé François Morin par le plus grand des hasards. Il était gardien de nuit à l'Hôtel. J'avais hâte de me lever pour l'accueillir mais j'étais cloué au lit. Impossible de bouger. Quelle angoisse, c'était si réel.

- Désolée, je n'ai pas rencontré de gardien de nuit. J'étais avec notre ami Laurent, fier de me faire part du fruit de ses recherches : il m'a proposé de choisir entre trois appareils ! Pari tenu Louis, la Rolls des pédaliers arrive dans quelques minutes en même temps que le petit déjeuner que tu as commandé.

- T'es trop forte !

- Ah, j'en ai profité aussi pour clarifier la situation et dire à Laurent que je n'étais pas « la mère sans souci » !

***

Absorbé par sa tâche, le maître d'hôtel finissait de dresser la table. Emma remarqua ses gestes méthodiques et le soin tout particulier qu'il apportait à la composition du buffet. L'homme recula de quelques pas puis revint ajuster la position des tasses puis à nouveau celle des couverts. Son visage ne trahissait aucune émotion, seuls ses pas indiquaient ses intentions. Après quelques allers retours, il s'immobilisa et d'un coup sec, extirpa, du plus grand bouquet, une rose dont les pétales retombèrent en pluie sur la nappe. Emma applaudit, l'homme sourit discrètement.

Une lumière dorée inondait la pièce. Elle ouvrit grand les fenêtres. Les rayons du soleil et l'air matinal s'engouffrèrent comme la fraicheur des rires dans un jardin d'enfants.

La porcelaine blanche rehaussée d'un filet d'or se confondait aux damiers de la nappe égayée par de petits bouquets en camaïeu de roses. Des imitatrices en papier de soie et quelques fleurs des champs terminaient cette évocation printanière.

Les yeux remplis de gourmandise, Emma tournait autour de la table.

Arôme de café, collection de thés parfumés, arc en ciel de jus de fruits, éventail de viennoiseries, pain chaud et miels ambrés... Tout ce que je j'aime, pensa Emma qui poursuivait sa revue gustative : saumon d'Écosse sur carpaccio d'avocat et pamplemousse, mosaïque de fruits frais, mini pâtisseries multicolores... Cette palette de couleurs émoustillait ses papilles à l'envi. Elle résista à la tentation de soulever les coupoles argentées qui maintenaient au secret d'autres mets sur la desserte attenante.

Louis savourait l'instant de sa surprise.

- C'est un festin ou une œuvre d'art qui se mange, j'hésite !

- Spécialement composé pour toi. Ces saveurs feront-elles honneur à ton palais ? Suis-je sélectionné pour la distinction de Grand Maître d'école buissonnière ?

- Laisse-moi t'embrasser Louis.

- Hé Emma... cette surprise n'était pas censée te faire pleurer.

- Désolée, je voulais pas... ajouta-t-elle timidement pour dissimuler ses sanglots.

Louis l'entoura de ses bras, son épaule offrit un refuge à son visage. Il sentit son souffle discret et la caresse humide de ses lèvres goûter sa peau. Imperceptiblement, il l'entraîna dans un balancement léger et régulier.

Emma se laissa bercée longtemps.

Libérée de ses tensions, s'abandonnant à elle-même, elle se mit soudain à grelotter éprouvant la fragilité gravée dans la mémoire de sa chair. Louis l'enlaça plus fermement. Il la serrait avec une infinie délicatesse, la même délicatesse qu'il avait déployée un jour, enfant, pour sauver la vie d'un oiseau blessé.

Emma ne percevait plus que les sensations à la surface de sa peau livrée à l'énergie de l'étreinte. Une chaleur diffuse réchauffait son corps, le corps de la femme que Louis enlaçait et celui de l'enfant qu'une mère n'avait jamais tenu dans ses bras.

Louis laissa le temps à Emma de trouver la force nécessaire pour refermer la lourde porte de l'enfance. Il souleva alors doucement son visage pour le serrer entre ses mains. Ses lèvres effleurèrent son front, ses yeux, ses joues, ses lèvres...

Lorsqu'elle recouvra ses esprits, elle aperçut le jeu du soleil et du vent dans les voilages qui se gonflaient fièrement.

Jamais Emma ne s'était sentie aussi vivante qu'à cet instant.

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