Les vraies richesses

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Le 3 juillet 2020

  Nous sommes en 1936, Giono vient de publier « Que ma joie demeure », l’écrivain est dans sa pleine période consacrée à l’éloge de la nature opposée à la civilisation moderne du progrès et de l’industrie. Après le succès de « Colline », publié en 1929, Giono décide de quitter son travail d’employé de banque qu’il exerce depuis près de dix ans, pour se consacrer à la littérature. Dans « Que ma joie demeure » il exprime son amour du terroir, des gens simples et critique sévèrement un occident en crise dont le culte de l’argent et l’industrialisation forcenée conduit, selon lui, à l’engagement militaire. Il devient le maître à penser de toute une jeunesse qui le suivra dans son engagement pacifique autour des rencontres du Contadour qui se dérouleront de 1935 à 1939 dans les lieux qui ont inspiré son roman. Dans cette lignée, il cherche à préciser sa pensée et écrit « Les vraies richesses » œuvre dans laquelle il évolue vers une certaine conception mystique de la nature. Le fondement de son discours est toujours basé sur la critique de la société moderne, des villes et des gâchis de matière, de nourriture pour le profit que quelques-uns.

  Dans la préface des « vraies richesses » il fait un sombre constat :

« Les deux tiers des enfants du monde sont sous-alimentés. Trente pour cent des femmes qui accouchent dans les maternités ont les seins secs au bout de huit jours. Soixante pour cent des enfants qui naissent ont souffert de misère dans le ventre de leur mère. Quarante pour cent des hommes de la terre n’ont jamais mangé un fruit sur l’arbre. Sur cent hommes, trente-deux meurent de faim tous les ans, quarante ne mangent jamais à leur faim. Sur toute l’étendue de la terre, toutes les bêtes libres mangent à leur faim. Dans la société de l’argent, vingt-huit pour cent des hommes mangent à leur faim. Soixante-dix pour cent des travailleurs n’ont jamais eu de repos, n’ont jamais eu le temps de regarder un arbre en fleur, ne connaissent pas le printemps dans les collines. Ils produisent des objets manufacturés. » (page 24)

  Cette œuvre est composite, à la fois roman, essai, poésie en prose, témoignages, pamphlet contre le capitalisme qui détruit la nature et détourne des vraies richesses. Giono propose de gagner des joies au lieu de gagner de l’argent.

  L’histoire commence à Paris dans la rue du Dragon ou Giono déambule, mais rapidement il évoque la province en citant les origines de chaque commerçant de cette rue. Le patron de l’hôtel est de la Touraine, le charbonnier est des Cévennes, le marchand de journaux est picard, l’épicier est piémontais, le marchand de bois est vosgien. Ils sont tous déracinés et dénaturés par la ville :

« Dans cette ville où les hommes entassés comme si on avait râtelé une fourmilière, ce qui me frappe, me saisit et me couvre de froid mortel, c’est la viduité. Sentiment d’une avilissante solitude. Je n’ai pas l’impression qu’un seul de ces êtres humains s’occupe à des travers naturels » (page 35).

 Giono dresse un tableau idyllique de la vie champêtre, des paysans, de ceux qui comme les arbres tirent leurs ressources de la terre. Il recourt à la forme allégorique pour faire passer son message et assimile les hommes respectueux des valeurs de la nature à une forêt qui marche et qui va bientôt submerger la ville et détrôner les faux dieux.

« Car la richesse de l’homme est dans son cœur… Vivre n’exige pas la possession de tant de choses. » (page 147).

  Les envolées lyriques de Giono sont exceptionnelles, il chante et clame la nature avec un talent de poète, dans ce registre il est unique. Pourtant certains passages (notamment le chapitre 2) m’ont semblé un peu trop allégoriques et parfois même sibyllins. Il souhaitait dans ce livre prolonger et affiner le propos de « Que ma joie demeure », mais il utilise finalement les mêmes procédés descriptifs d’une nature en mouvement seule capable d’assurer l’avenir de l’homme. Son texte n’est pas argumentatif, il est aussi un peu utopique et on aura du mal à y puiser les principes d’une philosophie bien structurée. Toutefois l’auteur emporte notre adhésion par son lyrisme, sa force de conviction et ses qualités de narrateur.

  L’essentiel de son œuvre qui dénonce les travers de notre civilisation dans ses effets dénaturants a été écrit avant 1940, c’est dire à quel point il fait aujourd’hui figure de précurseur des mouvements altermondialistes et écologiques qui se diffusent un peu partout dans le monde.

  Dans cette veine j’ai nettement préféré « L’homme qui plantait des arbres » (1), rédigée en 1953 dans un style plus dépouillé, plus explicite et non moins efficace.

(1) Voir ma note de lecture du 1er juillet 2020.

Bibliographie :

— « Les vraies richesses », Jean Giono, Les Cahiers Rouges Grasset (2018), 158 pages.

Biographie :

— « Giono 1895-1970 », Pierre Citron, Seuil (1990), 665 pages.

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