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Myranda n'entend pas le cliquet de la porte qui se referme sur un Maïeul atterré : elle est bien trop occupée à laisser ses poumons se noyer dans son sang sans rien pouvoir faire. Elle cherche désespérément de l'air alors que sa quinte de toux se fait entendre de plus belle : elle tend la main en l'air, comme si elle pouvait attraper l'oxygène et la porter à ses lèvres pour l'avaler et se sauver d'elle-même et de son corps mi-meurtrier, mi-suicidaire.

Elle n'entend pas le cliquet de la porte qui se referme sur un Maïeul atterré, c'est un fait : mais elle sait, elle ressent un immense vide en elle, une plaie béante. Il n'y a pas son ombre au-dessus de son lit, pas ses bras autour de son corps pour la soutenir, pas ses mots qui se veulent réconfortants mais qui sont aussi maladroits qu'un lama dans une boulangerie.

Un torrent de larmes dévale ses joues et semble creuser des sillons sur sa peau d'albâtre, causé par la douleur provoquée par la quinte de toux qui semble lui transpercer le corps comme une épée. À l'intérieur, et c'est une douleur bien plus terrible pour elle, c'est l'absence de Maïeul à son chevet qu'elle pleure à en crever.

Il est différent... Je sais qu'il est différent ! Je ne me trompe jamais sur ces choses-là ! se répète-t-elle en boucle pour s'en convaincre.

La vérité, c'est qu'il est aussi lâche que tous les autres : il a fui quand elle avait le plus besoin de lui, parce que ses pauvres petits yeux de gamin sensible qui n'a jamais connu le malheur l'ont vue tousser ! Elle s'est trompée sur lui sur toute la ligne ! Elle n'aurait jamais dû lui demander de rester quand il est entré par sa fenêtre, à cet abruti fini à la pisse !

Mais non, Madame est indulgente, elle a bien bon cœur. Viens par ici que j'te la mettre. Où est la vaseline ? Pas besoin, plus ça fait mal, plus c'est bien, mon gentleman ! Ça va, il fait assez bon à l'intérieur pour Monsieur ? À votre aise, gentilhomme ! Non mais quelle idiote ! Faut croire que celle-là, Zlurpy le nuage ne l'avait pas vue venir !

Myranda est furieuse et ses pensées s'emballent. Elle est d'autant plus furieuse qu'elle sait qu'elle est incapable de haïr Maïeul, alors même qu'il l'a abandonnée à son triste sort comme l'auraient fait tant d'autres. Il faut dire que cet abruti a parfaitement choisi son moment pour lui confier un pan de sa vie...

Il avait l'air si dévasté quand il a évoqué la mort de sa mère. Et puis son cœur a cessé de battre presque une minute entière ! Il est forcément différent des autres s'il a vécu ça ! Il avait tellement l'air de me comprendre, je le lisais dans son regard ! Mais alors, pourquoi a-t-il fui de la sorte, cette triple buse Espèce de chipo avariée !

La porte de la chambre grince : elle reprend espoir. Peut-être s'est-elle fourvoyée et a-t-elle été mauvaise langue, après tout ? Il était peut-être parti lui chercher un verre d'eau ? Il est tellement gentil et authentique, c'est forcément ça !

— Ma...

Mais sa motivation retombe comme un soufflet et sa voix se brise lorsqu'elle reconnaît le pas lourd de son père. Habituellement, elle est si soulagée quand il vient la soutenir et l'épauler du mieux qu'elle peut, mais là, c'est impossible : c'est Maïeul, qu'elle veut à ses côtés !

— Non ma princesse adorée, c'est pas maman, c'est papa. Tu es brûlante, tu dois délirer, mon trésor.  On va s'occuper de faire baisser cette vilaine fièvre tous les deux, mon petit oiseau...

Il continue de lui parler de sa voix apaisante tout en prenant soin d'elle, mais elle l'entend sans l'écouter, son regard, noir de fureur, résolument fixé sur la porte restée entrouverte : elle ne s'était pas trompée, finalement... Ce garçon qu'elle ne peut pas s'empêcher d'apprécier est un véritable goujat, et certainement pas le chevalier en armure qui vient sauver la donzelle en détresse en haut de sa tour.

Et pourtant, elle n'arrête pas de se dire, bien malgré elle, que s'il avait été la donzelle en détresse et elle le chevalier en armure, elle aurait très certainement rebroussé chemin, elle aussi. Cette pensée la rend d'autant plus enragée : elle aussi, elle n'est pas différente de tous ces autres qu'elle méprise tant... Une idée atrocement vexante !

Son père la regarde avec inquiétude : il sent bien qu'elle n'est pas là, avec lui... Elle n'a pas esquissé le moindre sourire aux doux surnoms qu'il lui donne et aux belles histoires qu'il lui raconte et, de mémoire d'homme, ça ne lui était jamais arrivé depuis qu'elle était tombée malade. Elle essaye de le rassurer avec son regard doux seulement : elle aimerait réussir à rehausser les coins de ses lèvres pour former un sourire, mais elle ne se sentirait plus elle-même, et jamais, pour rien au monde, elle ne mentirait à son père sur qui elle est à l'intérieur, même si cela revient à, en cet instant, révéler au grand jour toute la noirceur de son âme ravagée par le passage furtif mais intense de Maïeul dans son existence.

Maïeul... Elle veut à jamais rayer ce prénom de sa mémoire. Elle hait ce garçon ! Elle ne veut plus le voir ! Jamais !

Il ne faut jamais dire jamais...

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