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— Tu as trouvé la porte d'entrée, mazette ! s'exclame Myranda en lui désignant la chaise à son chevet pour qu'il s'asseye, espiègle.

— Une porte d'entrée ? Qu'est-ce donc que ceci ? Que sont-ce ces calembredaines, ma mie ‽ réplique Maïeul en imitant un grand seigneur à la voix hautaine.

Myranda pouffe de rire en grimaçant de douleur, les mains sur le cœur.

— Pourquoi tu dors comme une m... comme un vampire ? Enfin, je veux dire... avec les mains sur le cœur ? demande Maïeul, intrigué, rougissant en la regardant serrer ses mains contre son poitrail.

Un peu plus, et il lui demandait pourquoi elle dormait comme une morte : Bon Dieu, il se serait donné des baffes, cet imbécile heureux ! Cette posture de sommeil l'avait toujours déconcerté et il ne s'était pas retenu de poser la question. Avec elle, tout lui semblait simple : il pouvait être lui, simplement lui, sans artifice.

Son père et son frère sont géniaux et ils l'aiment tel qu'il est. Et avec eux, il est lui-même la plupart du temps, mais c'est la famille, après tout... Ses amis, il les chérit de tout son cœur, mais comment leur dire qu'il en a marre des SMS, des appels et des jeux vidéo, qu'il regrette le temps où ils attendaient avec impatience les récréations pour aller taper dans un ballon ou jouer au loup, à un deux trois soleil ou à la marelle ? Non pas qu'ils ne soient trop grands pour jouer à ces jeux-là, mais le monde extérieur regorge de merveilles inexplorées et il rêverait de faire avec ses amis les longues promenades qu'il fait avec Archibald.

— Je ne sais pas trop... Je crois que c'est rassurant pour moi de sentir mon cœur battre, même s'il est faible et irrégulier... S'il bat, Maïeul... s'il bat... c'est que je suis... en vie... J'aime la vie comme aucune personne en bonne santé ne peut l'aimer, je crois... Tu comprends, n'est-ce pas ?

— Je te comprends comme personne, répond-il, la voix rendue rauque par les larmes qu'il refuse de montrer à Myranda et qui obstruent sa gorge.

S'il avait pu, il n'aurait rien répondu pour éviter de dévoiler sa faiblesse, mais il avait senti l'inquiétude percer dans la voix de Myranda à la fin de sa tirade. S'il avait pu, c'est ce qu'il aurait fait : Myranda n'avait pas à porter ses états d'âmes à lui sur les épaules, en plus de toutes ses souffrances du quotidien ! Mais il avait toujours été trop sensible, et habituellement, il en était extrêmement fier, trouvant bien plus virile et fort un homme qui ose pleurer et se rendre vulnérable. Aujourd'hui, son hypersensibilité lui joue des tours et il est pris au piège. C'est comme ça qu'il ressent les choses, du moins...

D'un mouvement exagérément lent, il s'assoit enfin au chevet de Myranda. Il prend ensuite une longue inspiration et ferme les yeux.

— Quand maman est morte...

Sa voix se brise alors qu'il est secoué de sanglots : cela faisait des années qu'il allait chez une psychologue et que, malgré tout, il n'avait jamais réussi à énoncer cette réalité, comme si elle n'était pas réelle tant qu'il ne la disait pas. Il tousse pour s'éclaircir la gorge alors que Myranda lui caresse délicatement le genou.

— Pardon... Quand maman est morte, mon monde s'est écroulé. J'ai cru que je ne pourrais plus jamais être heureux. Papa ne me disputait jamais quand je faisais des bêtises, ni Bald non plus. Le monde autour de nous était tout pareil, mais nous, on avait changé, on le voyait plus comme avant, ce monde. Je l'ai détesté, d'ailleurs, d'être toujours le même : il tournait sans maman et il n'en avait rien à faire. Puis un jour, j'ai fini à l'hôpital d'avoir fait le con. Pendant presque une minute, mon cœur s'est arrêté. Papa a hurlé sur moi comme jamais il ne l'avait fait même quand maman était encore en vie, puis il nous a serrés très fort contre lui, Bald et moi, en nous noyant tous les trois dans ses larmes : on étouffait mais il était incapable de nous lâcher, et on ne voulait pas qu'il le fasse. Pendant des semaines, j'ai dormi avec lui et Bald : ils refusaient tous les deux de s'endormir avant moi, même s'ils étaient épuisés. Ils me regardaient longtemps, et souvent, à mon réveil, l'oreille de Bald était posée contre mon cœur pour l'écouter palpiter alors qu'il dormait paisiblement, et papa était sur le pas de la porte avec son café, à me fixer sans jamais ciller de peur que je disparaisse s'il clignait des yeux.

Pendant quelque secondes, le silence s'abat sur eux. Il rouvre enfin les yeux : la mine grise de Myranda fait écho à la sienne.

— Je suis désolée, lui murmure-t-elle en se penchant, dans un effort considérable, pour l'embrasser sur la joue, non loin de la commissure de ses lèvres.

Il rougit jusqu'à la racine des cheveux et ses oreilles le brûlent tant il est gêné, alors que Myranda s'affale sur son oreiller en toussant. Sa quinte de toux, d'abord légère, se révèle être monumentale : Maïeul n'a aucune idée de ce qu'il doit dire ou faire. D'ailleurs, est-il en droit de dire ou faire quelque chose ?

Alors que son cœur se fêle, il s'éclipse de la chambre. Lorsqu'il entend enfin le cliquet significatif de la porte qui se referme derrière lui, il s'autorise à pleurer toutes les larmes de son corps, si bien qu'il se sent asséché, fripé et rugueux quand il retourne dans la chambre de Myranda pour y récupérer le ballon resté au sol et attendre le papa de Myranda et Archibald. Ces deux-là tardent à revenir, et il entend le père de Myranda dire à Archibald de le rejoindre et d'attendre avec lui. D'où il est, il reconnaît le son de la poignée de la chambre qu'elle occupe : c'est certain aux yeux de Maïeul, il entre pour aider sa fille aînée à soulager sa toux.

Archibald revient silencieux mais souriant, et Maïeul réalise que la solitude ne lui avait jamais pesé, avant qu'il ne rencontre Myranda, car il a son frère et son père. Et maintenant, une simple minute sans elle est un calvaire. Il se caresse la joue : il y sent encore le doux baiser de Myranda et cela la rapproche de lui.

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