Chapitre 8 : Acubens (Partie 3/3)

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Et dans un affreux bruit de chair en souffrance, les veines des deux bras du malheureux s'arrachent d'elles-mêmes les unes des autres, avant de transpercer la peau pour se tirer à l'air libre dans une danse sanguinolente, rythmée par les abominables hurlements de leur propriétaire se vidant peu à peu de son sang. Certains de ses complices sortent enfin de leur torpeur et tentent de s'enfuir, mais leurs jambes subissent le même sort et ils se retrouvent pendus par les pieds et la douleur à un escalier de service. À cette vision de cauchemar, Rakovina part dans un rire hystérique, son sourire s'élargissant de plus belle.



— Ah, comme il est bon d'écouter à nouveau la douce mélodie de la mort ! Chantez pour moi, mes divas de sang !



Et les veines continuent de s'étendre dans le vide telles des racines pourpres et dégoulinantes, inondant la ruelle d'une pluie rouge vif. Leurs extrémités, désormais aussi tranchantes que des poignards, transpercent de part en part et sans discontinuer chaque parcelle de chair intacte, d'une manière toutefois très méthodique afin de garder les malheureux en vie le plus longtemps possible. Tels des serpents, elles s'enroulent autour des bras, jambes, cous, et resserrent leur étreinte tout en déchirant la peau.



Recouverte de la tête aux pieds du présent de ses victimes, Rakovina exulte son bonheur le plus total. Les marques sur ses joues, composées d'une courbe ascendante et de deux points, se mettent à briller d'une intense couleur jaune orangée, que l'on jurerait voir crépiter comme des flammes.



— Comme tu m'avais manqué, Acubens... Sans proie digne de ce nom, je n'avais plus le cœur à faire appel à toi. Mais désormais, je me sens revivre ! Merci, humains, grâce à vous, je ressens à nouveau le désir d'apposer ma marque sur votre espèce, chose de laquelle ma chère sœur m'avait détournée. Puisqu'elle ne peut redevenir mienne pour le moment, je vais réapprendre à m'amuser auprès de vous...



La symphonie de hurlements cesse tout d'un coup, et les six hommes retombent au sol comme de vulgaires poupées de chiffon, morts. Leurs veines, vides de sang, ne sont plus que des ficelles inutiles dont Rakovina abandonne le contrôle. La respiration extatique, elle prend un instant pour savourer son acte.



— Prends tout ton temps, ma sœur. En attendant que tu sois prête, je vais continuer à m'amuser. Plus tu tarderas, et plus tes mains seront souillées du sang des êtres qui tomberont pour ma joie. Je serais ravie de t'infliger le premier regret de ta nouvelle vie, et des regrets, tu en auras.



Son attention est soudainement attirée par des bruits répétitifs et stridents se rapprochant de sa position. Plusieurs véhicules freinent abruptement devant l'entrée de la ruelle, lui barrant ainsi le passage, et une dizaine d'hommes et de femmes en uniforme se précipitent face à elle en sortant d'un étui un étrange objet qu'ils pointent ensuite dans sa direction.



— Police, ne faites plus un geste ! lui crie l'un des hommes sur un ton menaçant.



— Les mains en l'air, mettez-vous à genoux sur le sol ! crache un autre sans cacher son dégoût pour la cauchemardesque scène de crime.



Loin d'être intimidée, le sourire de Rakovina s'agrandit au-delà du possible : la fête va continuer plus vite que prévu.



— Obéissez, ou nous allons tirer ! la prévient une femme aux cheveux roux coiffés en queue de cheval.



— Mais faites donc, petits insectes... réplique la Déesse en s'avançant, les bras légèrement écartés et les paumes tournées vers les pauvres inconscients.



Les premières balles fusent. Dirigées vers les avant-bras et les tibias, puisque les épaules et les genoux sont protégés par cette si distinctive armure orange. A la surprise générale, elles s'écrasent contre la peau et retombent au sol, sans avoir fait le moindre dégât. Certains écarquillent les yeux, ne comprenant pas ce que cela signifie, d'autres murmurent un « Seigneur Dieu » ou « Par tous les Saints ».



— Vous m'avez peut-être oubliée, mes chers humains... Mais ça ne fait rien, je vais m'assurer que cette fois, mon visage reste à jamais gravé dans vos mémoires...



C'est un véritable massacre. Elle commence par attraper un homme au visage en lui crevant les yeux et le balance loin derrière elle, puis prend le contrôle des veines d'un autre pour transpercer les bras des deux collègues à sa gauche et à sa droite, le tout sous le feu nourri des autres qui n'en démordent pas malgré l'évidence : leurs balles n'ont absolument aucun effet sur elle. Elle avance, de plus en plus couverte de sang, repoussant l'un après l'autre chaque policier se mettant en travers de son chemin. Leurs hurlements de stupeur, de douleur et de terreur emplissent la ruelle, attirant l'attention des piétons de l'autre côté de la route et des habitants des maisons alentour, quoique déjà bien alertés par la précédente scène. Certains tiennent fermement leur boîte rectangulaire devant eux, la pointant dans la direction de la meurtrière. Pour quoi faire, Rakovina l'ignorait, et elle s'en fichait. Elle est bien trop concentrée sur ce moment, sur son plaisir, pour s'en préoccuper.



De tous les membres des forces de l'ordre envoyés pour la stopper, il ne reste plus que la femme rousse. Projetée jusqu'au beau milieu du chemin de goudron, ses membres sont complètement disloqués, mais elle est toujours vivante. Usant des dernières forces qui lui restent, elle tourne la tête vers les civils et les exhorte à fuir, mais de sa bouche ne sort qu'un interminable flot écarlate. La Prêtresse de la Mort a hélas tôt fait de la rejoindre, prise d'un rire extatique. Et tandis qu'elle achève de diminuer la distance entre elle et sa proie, les marques sur ses joues se mettent soudainement à s'illuminer. Leur couleur noire se change progressivement en jaune orangé, ponctué ici et là de tâches bordeaux allant et venant comme des vagues. Ce changement apporte à son visage une lueur nouvelle, bien plus que terrifiante : il s'y reflète désormais un tel bonheur, une telle réjouissance, que d'aucun penserait y déceler un plaisir presque... non, totalement intime.



— Stop... peine à formuler la femme en souffrance.



Rakovina ne lui répond pas. Les lèvres étirées, déformées en un sourire débordant d'une joie perverse, elle lève la jambe au-dessus de la tête de la malheureuse, prête à l'achever d'un coup de pied.



— Arrête ! hurle-t-elle cette fois-ci.



L'Incarnation suspend son geste, surprise par la force anormale qui anime la voix de sa victime. Elle se remet droite et observe ses yeux : au lieu d'être assombris par le voile de la mort, ils brillent d'une dureté sans précédent... et ô combien familière.



— Père ? Vous, ici ?



La policière acquiesce lentement. Rakovina ne peut alors s'empêcher de détourner le regard en râlant : elle aurait dû se douter qu'Ophiuchus la surveillerait en faisant voguer son esprit à travers les humains. Pour qu'il en vienne à prendre possession de celle-ci, il doit être dans une colère noire...



— Ton attitude... me choque profondément. Je t'ai demandé de ramener ta sœur, pas de... de perpétrer cette ignominie !



Ces mots ont beau être prononcés avec la voix à moitié brisée de la femme, le Cancer reconnaît plus qu'aisément son père.



— C'est de sa faute, rétorque-t-elle alors en croisant les bras, elle n'a qu'à pas me faire poireauter ainsi ! Il faut bien que je m'occupe !



Cette fois, aucune réponse ne lui parvient. Prise d'un doute, la divinité tape la fonctionnaire du bout de sa chaussure : morte. Dommage, elle n'aura pas eu le plaisir de lui donner le coup de grâce elle-même.



— Je te l'interdis ! s'écrie soudain un homme dans le peu de foule qui entourait encore l'abominable scène. Tu m'entends ? Laisse les humains tranquilles ! Comment veux-tu que Kozoro te suive si tu la traumatises avec de telles horreurs ?



Ophiuchus n'a pas perdu de temps pour trouver un autre hôte... Rakovina s'avance donc vers lui, pas plus inquiétée que ça par la fureur dans sa voix.



— Puisque vous en parlez, j'ai deux ou trois petites choses à vous dire à son sujet. Je suis sûre que ça vous intéresserait. Beaucoup.



— Tu l'as donc trouvée ? Où est-elle ? Pourquoi ne vois-je pas ma chère enfant ? s'enquiert-il en regardant vivement tout autour de lui.



— Ça fait partie de ce que j'ai à vous révéler. J'aurais même quelques commentaires à propos des humains et des sombres porcs ignares qu'ils sont devenus.



Un court, mais pesant silence s'installe tout à coup. Le regard dans le vide, Ophiuchus semble plongé dans une intense réflexion. Le temps qu'il reprenne consistance, Rakovina était déjà arrivée à sa hauteur. Tous les autres piétons se sont reculés au fur et à mesure de son approche, tremblants comme des feuilles, ce qui n'empêche toutefois pas quelques-uns de continuer de braquer leur boîte sur elle, ce que le Serpentaire finit par remarquer.



— Rentre immédiatement. Il vaut mieux que nous continuions cette conversation en privé. Je te prierais... de ne plus entrer en contact avec les humains. Ne leur parle pas, ne les touche pas... ne les tue pas ! Me suis-je bien fait comprendre ?



— Comme il vous plaira... répond la jeune femme sur un ton léger en agitant négligemment sa main en l'air.



— Je suis sérieux, Rakovina. Ne me désobéis pas.



— Sinon quoi ? Vous allez me punir ?



Elle part dans un nouvel éclat de rire, au timbre si dérangeant qu'il convainc les dernières personnes présentes de s'enfuir de tous les côtés, ne laissant plus que la fille et l'hôte du père.



— Je t'attends dans la salle des assemblées. Dépêche-toi.



L'homme se met à secouer la tête, comme s'il avait repris ses esprits. En voyant l'intense peur dans ses yeux, Rakovina en conclut qu'Ophiuchus a bel et bien quitté son corps. Quelle guigne, songe-t-elle tandis qu'elle le laisse s'échapper à son tour. Après quoi, elle tourne les talons et quitte les lieux. Il lui faut retourner à l'endroit où elle a atterri. À l'endroit où vit sa chère Opposée. C'est là que se trouve désormais le portail qui mène à sa constellation. Elle a beau avoir choisi de faire une entrée... plus que magistrale, puisque c'est là qu'elle a posé le pied, c'est également là qu'elle va pouvoir ouvrir un passage. Elle se fiche bien de ce que le plus grand des divins pourrait lui faire subir... non, elle sait avec certitude qu'il ne lui fera rien. Les Incarnations viennent de passer 500 ans à combler tant bien que mal la mort de Kozoro, ce n'est sûrement pas pour rompre à nouveau l'équilibre naturel des choses. Un sourire suffisant vient embellir les lèvres de la Prêtresse de la Mort : elle fera exactement ce qu'elle voudra, parce qu'elle est intouchable.

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