Chapitre 79 : Jenna

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- On a un cadeau pour toi.

Ma main serra plus fort celle de Lynn. Il en profita pour enlacer ses doigts aux miens, comme pour me réconforter un peu plus. Nous étions debout, près de la porte de la chambre. A côté de Lynn, Stair était adossé au mur, les yeux rivés sur la scène se déroulant devant nous. Assis dans un fauteuil, à côté de notre ami, se tenait Snoog. Sur ses genoux reposait un lecteur de cd et le dernier album du groupe, Children of Freedom.

Nous étions venus tous les quatre pour faire écouter quelques chansons à Ruggy. Depuis sa sortie du coma, ce dernier se trouvait dans ce centre spécialisé, dans la banlieue nord de Manchester. Sa mère lui rendait visite quasiment tous les jours. Stair venait le voir à chaque fois qu'il passait du temps à Manchester, avec Ally. Snoog et Lynn moins souvent. Quant à moi, mes visites étaient très rares. La dernière remontait à plus de six mois, juste avant que l'on déménage à Glasgow. Je préférais espacer mes visites, Lynn le savait bien, car cela me remuait toujours profondément. Néanmoins, quand ils avaient parlé de ce projet, je m'étais dit que je viendrais avec eux. Que ce serait l'occasion de voir Ruggy d'une façon un peu différente.

Notre ami était désormais cloué sur un fauteuil adapté. Il y était sanglé du matin au soir ou quasiment. Il ne pouvait bouger seul. Ses seuls gestes étaient des mouvements incohérents du bras droit. Le gauche était inerte. Parfois, l'une de ses jambes remuait un peu, de façon saccadée. Et il ne pouvait plus parler. Néanmoins, les médecins étaient quasi-certains qu'il reconnaissait ses proches, et surtout, sa maman. C'était une maigre consolation.

- Ouais, vieux, reprit Snoog. On va te faire écouter le dernier disque. Regarde la pochette, il est beau, hein ?

Et il lui laissa un moment le disque devant les yeux. Pour cet album, ils avaient négocié avec un des photographes présents à Pékin en juin 1989, pour racheter les droits de sa photo. Même s'il mit un peu de temps, le regard de Ruggy tentait d'accommoder avant de parvenir à fixer le disque. Snoog avait remarqué ses efforts et attendait, patient. Puis il sortit délicatement le disque et le plaça dans le lecteur. Il appuya sur quelques touches, puis on entendit les premières notes de Children of freedom, quelques notes de basse jouées par Stair avant que Lynn n'enclenche avec la batterie et que le rythme s'accélère d'un coup. Puis c'était la guitare, posée par Treddy qui entamait la mélodie avant que la voix, puissante, mais un rien contenue de Snoog ne s'élève.

Alors que la chanson se déroulait, aucun d'entre nous ne bougeait, ni ne disait mot. Tous avions les yeux fixés sur Ruggy, guettant une éventuelle réaction de sa part. Vers la fin de la chanson, l'une de ses jambes bougea légèrement. Je me demandai s'il cherchait à marquer le rythme, si c'était une réaction parce qu'il avait reconnu le son de sa guitare ou peut-être si c'était seulement le hasard.

Quand la chanson se termina, Snoog dit :

- Celle-là, c'est celle qui a donné son nom à l'album. Maintenant, on va t'en faire écouter une autre. Stair a imaginé une ligne de basse de dingue, chuis certain qu'tu vas l'aimer grave. Ecoute.

Et il passa à Fire Man. Sur les onze titres que comptait l'album, Treddy en interprétait trois à la mélodie avec la guitare de Ruggy, une à la guitare sèche. Toutes les rythmiques en revanche étaient jouées avec sa propre guitare, ce qui faisait d'autant plus ressortir le son un peu particulier de celle de Ruggy. J'avais trouvé ce choix très judicieux, tant pour l'hommage qu'ils rendaient tous ainsi à leur ami, que pour le fait que cela soulignait qu'aucun d'entre eux ne l'oubliait, et cela apportait en plus une couleur particulière à ces trois chansons. La dernière en était une composition de Lynn.

- T'aime bien ? fit Snoog à la fin de la chanson. Allez, encore une !

Et il passa à celle composée par Lynn. La jambe de Ruggy bougea à nouveau, et cette fois quasiment tout le long du morceau. Pour moi, ce n'était plus un hasard, mais bel et bien la preuve qu'il appréciait la chanson et même qu'il avait reconnu le son de sa guitare. C'était aussi une des chansons de l'album à être la plus proche des premiers titres du groupe, peut-être celle que Ruggy identifierait justement plus aisément.

Lorsque le silence se fit, aucun de nous ne parla et pour cause : deux grosses larmes venaient de rouler sur les joues de Ruggy.

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