71 - Louise

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 Je poiraute un moment devant le quai de débarquement, les mains dans les poches. L'avion est arrivé mais les voyageurs tardent à sortir. Les bagages commencent à tourner sur le tapis roulant. Je louche un moment sur une affreuse valise rose bonbon. Qui achète pareil bagage ? Ma montre affiche deux heures moins quart. A force de tourner en rond, je vais finir par creuser le sol sur mon sillage.

 Will savait ce qu'il s'évitait en m'envoyant à sa place : deux heures de trajets dans les bouchons, une prise de tête incommensurable pour déterminer le terminal d'arrivée suivi d'un marathon pour traverser l'aéroport d'un bout à l'autre. Et me voilà à faire le pied de grue devant la zone internationale dans l'espoir d'y voir joyeusement apparaître le visage de ma future ex belle-sœur. Un peu plus et je me transforme en flamant rose, à me tenir immobile sur mes pattes en attendant que le poisson ne passe.

 Tu parles d'un preux chevalier... Si je pouvais, je balancerais point par point à ses conquêtes toute la liste de ses exploits ; squatte à l'année chez son petit frère, récure frénétiquement toute trace de saleté jusqu'à en faire perdre sa couleur au parquet, porte les mêmes chemises qu'à l'adolescence et ferme le dernier bouton...

Qui ferme le dernier bouton, sérieux ?

 Se montre d'une lâcheté incroyable quand il s'agit d'assumer ce qu'il pense. Pense d'ailleurs qu'il est le nombril du monde et la ramène chaque fois le sujet ne tourne pas autour de sa personne. Ne sait toujours pas se débrouiller sans maman. Ah, et j'oubliais l'essentiel : se peigne les cheveux en arrière. C'est d'un ringard. Mais visiblement, les filles aiment les gars ringards.

 Je crois qu'il va falloir que je m'y fasse : Will collectionne les conquêtes et moi, je suis le frère de ce coureur de jupons. J'ai honte rien qu'en y pensant.

 Les portes finissent par coulisser pour cracher les premiers passager ; ils apparaissent décoiffés, la mine défraichie, comme si la mort s'était invitée pendant le vol et avait aspiré d'eux le peu d'énergie qu'il leur restait.

Et maintenant, comment suis-je censé trouver Louise ?

 La douce voix d'un Will qui essaie de faire passer la pilule résonne à mon oreille : "en la voyant tu sauras." Je saurais quoi au juste ? Je dois deviner à quoi elle ressemble sans...

 Mes pensées s'envolent d'un coup en voyant s'avancer vers moi une grande femme brune, un peu extravagante. Robe courte moulante et design, longs cheveux bruns qui tombent en cascade sur les épaules. Des talons aussi hauts que ses chevilles. Ses yeux papillonnent vers la sortie et croisent les miens. Sous l'effet de la surprise, j'en oublie même de respirer.

Souris Maxime. Ne pense à rien, souris.

 Je crois qu'il est sérieusement temps que je remette en question les goûts de mon frère. Comment a-t-il pu finir avec Laura ? Elles n'ont rien en commun !

– Oh, you're Maxime ?

 Je m'empourpre d'un coup. De une parce que je ne m'imaginais pas devoir bafouiller le peu d'anglais que je connais, de deux parce qu'il est impossible de ne pas la remarquer. Tous les yeux sont rivés sur nous. Je rentre la tête dans les épaules.

 – My name is Louise, enchantée.

 – Heu, ou... Enchanté, oui.

 Elle me prend dans ses bras comme si nous nous connaissions depuis dix ans. Je me raidis encore plus, mal à l'aise de sentir son parfum m'envahir. A-t-on vraiment besoin de partager cet instant d'intimité. Le seul que j'ai envie d'avoir dans les bras, c'est Corentin. Pour le reste, je n'ai jamais vraiment été tactile. C'est le rôle de Will, ça.

Fais bonne figure Max. Tu ne sais pas combien de temps tu vas devoir la côtoyer.

 – Heu... Co... Come wiz mi ?

 A peine me retourné-je que mon sourire gracieux quitte mes lèvres. Mon cœur tambourine dans ma poitrine. Will, Will, Will, c'est la dernière fois que je fais ça pour toi. Je louche sur le côté et m'arrête sur son ventre. Est-ce qu'il y a vraiment un bébé là-dedans ? J'ai du mal imaginer Will avec une top modèle et à me dire qu'on fera bientôt partie de la même famille.

 Mais qu'est-ce que je fous là, bon sang...

 Les gens nous observent du coin de l'oeil en nous voyant passer. Ils s'imaginent probablement que nous sommes en couple. Je fais un pas de côté pour m'écarter d'elle et m'enferme dans le silence. De toute façon, je n'ai jamais été doué pour le social. En plus, j'ai l'impression de trahir Corentin. Vivement qu'on quitte l'aéroport, que je rende à Will ce qui lui appartient.

– Luggages, dit-elle en m'attrapant le bras.

 Luggages ? Je me retourne, un peu perdu.

 – Quoi ? Heu... What ?

– Luggages...

 Elle pointe du doigt les bagages qui défilent sur le tapis un peu plus loin. Je comprends qu'elle doit récupérer sa valise et je cherche un caddy en me sentent un peu bête de ne pas y avoir songé plus tôt.

 – Je reviens, lancé-je.

 Elle hèle tout à coup mon nom en me voyant partir ce qui suffit à ce que la moitié de l'aéroport se retourne.

Non, je ne la connais pas. Non, ce n'est pas ma copine.

 Je fais mine de mimer le caddy de loin en la plantant sur place, histoire de ne pas avoir à me justifier dans un anglais plus qu'approximatif.

 Il me faut bien cinq minutes pour comprendre que les chariots sont stationnés au rez-de-chaussée alors que je me trouve au deuxième. Cinq minutes pour traverser la moitié du terminal, trouver le bon escalator, puis le bon l'ascenseur qui me permette de remonter. Will devrait me payer, je sais que j'aurais dû négocier ! Vu l'effort que je fournis, il pourrait au moins dégager de l'appartement. Mais au vu des événements, j'imagine qu'il va y rester un moment. Ou pire, y emménager avec Louise.

 Brusquement, je me demande ce que je vais devenir. Je veux dire... vraiment.

 Mon portable sonne. Stressé, je décroche trop vite en pensant qu'il s'agit de Will et crache dans le combiné :

 – Quoi ?

 – Ca ne va pas ?

 Je reconnais immédiatement la voix de Corentin et tente de me calmer :

 – Ah, euh, c'est toi... désolé. Si, si, ça va...

 – Qu'est-ce qui se passe ?

 – Rien, enfin si. Rien de grave, juste un léger imprévu. Will, qui m'a demandé de faire quelque chose pour lui.

 Un léger imprévu, hein... Je me déteste.

– Maxime !

La voix de Louise sonne comme le carillon d'une église. Je soupire profondément tandis qu'elle me rejoint à grandes enjambées, les talons claquant sur le sol.

 – C'est qui ? me demande Corentin.

 – Louise.

 – Tu ne connais pas de Louise.

 – Techniquement non, mais maintenant si. C'est un peu compliqué.

Un silence notoire s'installe dans la conversation tandis que la sirène de Will commence à me déballer sa vie en anglais, sans même réaliser que je suis en cours de communication.

 – Je ne peux pas trop parler maintenant, abrégé-je en chuchotant. Je t'explique en rentrant, promis.

 – Maxime, att...

 Sentant poindre une once de culpabilité, je raccroche tandis que Louise continue à clamer les indubitables vertus du frérot : son incredible darling is gorgeous et she misses him. Sa voix monte dans les aigus chaque fois qu'elle mentionne son nom – et Dieu sait qu'elle le mentionne –, répondant d'un enthousiasme débordant mais absolument pas communicatif. Vous êtes sûrs qu'on parle bien de Will, là ? Comment les gens font-ils pour être à ce point aveugles ?

 Je crois que Louise n'a pas les pieds sur terre. Ce qui ne serait pas étonnant, au vu des talons qu'elle porte. D'ailleurs, je remarque aussi que ses mains sont parfaitement manucurées, et je me demande bêtement comment elle fait aux toilettes avec de tels ongles. La pensée m'arrache un sourire tellement elle m'est absurde, mais ça répond à une autre de mes interrogations. Avec de tels ongles, elle n'est forcément pas musicienne. Ou alors elle a achevé assez d'instruments pour ressusciter n'importe quel luthier de la renaissance. Will devait être sacrément amoché le jour où il l'a ramenée chez lui.

 Ou complètement bourré...

 Je m'entends soupirer et finis par me résigner :

– Wi... wi go ? lancé-je dans le plus incroyable des accents.

 Louise interrompt brièvement son monologue et m'attrape le bras, me faisant signe d'attendre. C'est alors que je remarque avec horreur les immondes valises roses vers lesquelles elle se penche à ses pieds, tout en offrant une vue plongeante sur son généreux décolleté à la moitié de l'aéroport.

Sérieux Will, you are in a fucking shit !

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