Des champs de bataille dans le collimateur

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 « Une fois en Irak, j’ai vu un adolescent touché par un cocktail Molotov… Je vous parle pas d’un ptit pétard de gamin hein, mais d’une arme capable de faire cramer une brochettes de mômes en quelques minutes. Des scènes comme celles-ci, qui vous percutent en pleine face, j’en vois tous les jours dans mon métier. Et je ne peux rien y faire. Mais cette fois, j’ai lâché mon appareil pour éteindre le feu qui commençait à dévorer le gosse et le mettre à l’abri. Il y a des moments où l’on est obligé de sortir du cadre. Mais on n’est pas toujours en mesure de jouer les héros. Ce qu’on peut faire en revanche, c’est rendre compte de la réalité du terrain, témoigner et garantir la mémoire collective. Vous savez, si la guerre du Viêt Nam a pris fin, c’est en partie grâce aux images de désolation qui, au fil de leurs publications, ont provoqué une mobilisation croissante de l’opinion publique contre cette foutue boucherie. Au début, tu choisis ce métier par goût de l’aventure et des voyages. Puis, tu es confronté à l’injustice et à la tragédie. Dès lors, tes intérêts personnels s’effacent devant l’envie de témoigner. Pas de témoins, pas de crime, c’est bien connu. Alors il faut bien que quelques têtes brûlées se dévouent pour révéler ce qui se passe dans l’ombre. Nous, les reporters de guerre, nous sommes un peu les épines dans le pied des salauds du monde entier. Et il y en a un paquet, croyez-moi ! La cruauté humaine est sans limites. À Odi, dans le delta du Niger, j’ai vu des cadavres de femmes entassés, dans une ville complètement ravagée. » Hernán stoppe son récit quelques instants. Même au bout du fil, son émotion est palpable. « Vous savez, je ne sais pas si c’est une très bonne idée ce bouquin sur moi… Je n’ai pas particulièrement envie de me retrouver sous les projecteurs. Ça me gêne un peu. Il n’y a que les sujets de mes photographies qui méritent d’être mis en lumière. Ce sont eux les vrais héros. J’ai photographié les victimes de la guerre au Darfour, les victimes des viols des soldats de Daech en Syrie mais j’ai toujours veillé à rendre aux hommes et aux femmes que j’immortalisais leur part de dignité, même dans les situations les plus sordides. Je vous ai déjà parlé de ce Ruskof qui semblait avoir un fusil greffé au bras en Tchétchénie ? Et bien un soir, il a sorti une bouteille de Slivovitz de sa besace et il s'est mis à jouer de la guitare, avec la délicatesse d’un harpiste. Ce gars avait la carrure d’un quarterback, passait plus de temps le doigt sur la gâchette que sur sa guitare espagnole mais c’était aussi un musicien de génie. » Hernán continue ainsi de confier points de vue et anecdotes à Eva, la journaliste qui les consigne religieusement dans son carnet. Elle est si heureuse d’avoir obtenu cet entretien téléphonique ! L’histoire d’Hernán Cortès est belle à pleurer, ça fera un roman parfait ! Il suffit d’écouter le reporter quelques instant pour se rendre compte que les douze travaux d’Hercule, c’était une vraie partie de plaisir à côté de ses exploits ! Hernán enchaîne. En 2010, j’ai aidé les forces spéciales à négocier la libération d'un confrère, otage de terroristes d'Al-Qaïda en Mauritanie. J’ai moi-même été pris en otage à deux reprises en Lybie, je ne pouvais pas me résoudre à le laisser à son sort. » Il relate son séjour en Côte d’Ivoire, où il couvre les tirs « à l'arme lourde » dans des quartiers pro-Ouattara d'Abidjan. Plus il puise dans ses souvenirs, plus il s’emporte. Il s’exprime avec passion, avec son charmant accent chantant. « L’opinion publique doit se rende compte des horreurs commises dans le monde, au nom de l’argent et des jeux de pouvoirs, pour qu’elle puisse agir, taper du poing, donner de la voix et influencer ainsi les politiques ». Quand Eva, déjà conquise, lui demande ce qu’il pense de la disgrâce de son confrère Narciso Contreras, banni de l’agence américaine Associated Press en 2014, pour violation de sa charte déontologique, ce denier se contente de répondre « Personnellement, j’abhorre les logiciels de retouche de photos. Je crois qu'un bon photographe n'a pas besoin d’une baguette magique numérique. » La journaliste insiste « C’était une photo prise sur le vif en Syrie, pendant des échanges de tirs entre rebelles et forces du gouvernement. Narciso a repéré un rebelle qui cherchait à se cacher derrière un muret pour se protéger des balles, il lui fallait absolument capturer cet instant. Mais malheureusement la caméra de son collègue était dans le champ… Le Prix Pullitzer 2013 a alors décidé de retoucher la photo pour faire disparaître la caméra et ne pas gâcher le cliché. C’est la seule et unique fois de toute sa carrière qu’il a fait ça mais il a perdu son gagne pain, en même temps que sa renommée. Ça ne vous semble pas cher payé ? »

— C’était la fois de trop », lui rétorque Hernán.

Eva note alors sur son calepin Hernán l’incorruptible. Elle se dit qu’il doit se sentir bien seul. « À titre personnel, comment vivez-vous le déracinement perpétuel ? Cela ne constitue-t-il pas un frein à vos relations affectives ?

— Il est vrai que mon métier est très prenant, je suis toujours sur le départ. Pas évident de construire une relation dans ce contexte. » Hernán explique qu’il entretient des relations à distance, chatte avec des jeunes femmes sur les réseaux sociaux mais qu’il n’a pas encore eu l’occasion de les rencontrer en chair et en os. « Comment se passent les retrouvailles avec votre famille, après avoir vécu des semaines sous les bombes ?

— Quand je rentre à Buenos Aires, je ne sais pas quoi raconter à mes proches. Par où commencer ? Je fuis les questions. Je pourrais dire c’était horrible, terrifiant, mais aucun des mots que je pourrais utiliser ne saurait rendre compte de ce que j’ai vu. Un jour, de passage chez ma sœur, je faisais défiler les photos de la guerre civile libyenne sur ordinateur. Mon neveu de six ans était juste derrière moi. Quand je me suis aperçu de sa présence, il était déjà trop tard, il avait tout vu. Le gosse était en larmes. Alors il y a plein de choses que je garde pour moi. J’essaye de protéger mes proches le plus possible.

— Qu’est-ce qui vous fait tenir ? Quel est votre moteur ?

— L’impression de voir l’Histoire en marche. Le sentiment d’être là où tout se passe, et d’avoir un rôle à y jouer. Je ne suis pas un journaliste militant. Je ne prends jamais parti pour l’un ou l’autre camp dans un conflit. Simplement mes pensées vont aux populations civiles, ce sont les premières à trinquer. » Eva fond devant cet homme admirable. Il semble si désintéressé ! « En février 2012, j’ai passé dix jours entre la vie et la mort en Syrie. Gravement blessé à la jambe, j’étais caché dans un refuge de fortune. Les bombardements rythmaient mes journées. Plus que jamais, je perçois le manque de moyens, de nourriture et la peur qui pèse chaque seconde sur les habitants de Homs face à la répression sans pitié de Bachar el Assad. La vie d’enfants dépend de la bonne volonté de barrages militaires, qui les laissent ou non accéder à l’hôpital. Je suis en colère. Et plus que jamais convaincu que je suis dans une sorte d’univers parallèle, dont ni les chiffres ni les mots ne peuvent pleinement rendre compte. Les photos sont essentielles. Hernán raconte, la longue attente à laquelle il doit souvent faire face, son angoisse avant qu’un passeur ne se décide enfin à lui faire franchir la frontière, la solidarité et l’entraide, entre journalistes, mais aussi avec la population. « Une fois qu'on a goûté à cette vie peu commune, on ne peut plus en changer, malgré l'épuisement, le stress et le danger. L'adrénaline est une drogue dure vous savez. »

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