Chapitre 9

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Les deux diplomates étaient installés dans le petit salon attenant à la salle du trône. L’ambassadeur de l’Okarian, en costume de soie chamarré contrastait avec la tenue noire, austère, du pentarque. Wotan reposa la tasse d’infusion sur la soucoupe. « Je peux vous assurer qu’il n’y a aucun esclave en fuite sur cette île, dit-il.

— Où sont-ils donc dans ce cas ?

— Pas sur mon île.

— Pourtant une de nos phalanges les poursuivait quand votre armée nous a attaqués. Pourquoi cela si ce n’est pour les protéger ?

— Notre attaque n’avait pas pour but de protéger des fuyards, mais de repousser une armée étrangère qui envahissait notre territoire. Nous n’avons fait que nous défendre.

— Nous n’avions aucune intention de nous envahir.

— Comment pouvions-nous le deviner ? Il y a quelques mois à peine, une attaque pirate a décimé mon peuple. Et même l’aurions-nous su, cela n’aurait rien changé. Laisser passer une armée sur nos terres aurait constitué une atteinte grave à notre souveraineté.

— Je comprends parfaitement cela. Ces esclaves sont cependant passé ici. Que sont-ils bien devenus ?

— Comment le saurais-je ? Tout ce que je peux dire est que nous les avons mis dehors. Ils ne sont plus ici maintenant. » L’ambassadeur but une gorgée d’infusion avant de continuer. « Il semblerait toutefois que ces esclaves se soient enfuis grâce à une complicité extérieure.

— En êtes vous bien sûr ?

— Ce sont des hypothèses bien sûr, mais fortement étayées.

— Et qui serait responsable ?

— Nous l’ignorons. Toutefois, nous constatons que sitôt en fuite, ces esclaves se sont dirigés par ici.

— Nous accusez-vous…

— Nullement. C’est juste un constat

— L’Helaria est peuplé d’à peine six mille habitants, sans compter les enfants. Selon vous, disposons-nous de la puissance nécessaire pour organiser une telle opération.

— Cela semble en effet improbable.

— Je ne vous le fais pas dire.

— Dans ce cas, il semble bien que vous ne pouvez pas nous aider. Je vais donc me retirer. » Wotan se leva pour raccompagner l’ambassadeur à la porte. « Je suppose que vous êtes pressé de rapporter notre entretien à votre empereur. Je vais vous faire fournir une escorte pour vous ramener diligemment à la frontière.

— À vrai dire, l’Helaria offre une palette de plaisirs rarement égalée en d’autre lieu. Je comptais rester quelques jours ici à profiter des avantages de votre petite île. Peut-être même ramener une tapisserie pour décorer mon intérieur. » Wotan éclata de rire. « Vous êtes un excellent diplomate. On vous croirait presque. Seulement, je sais que vous êtes trop professionnel pour faire passer votre plaisir personnel avant votre mission. » L’ambassadeur avait compris. Il était mis dehors. Poliment, mais fermement. Il n’était pas le bienvenu en Helaria, pas plus qu’aucun Okarianseny. Après les salutations d’usages, les deux hommes prirent congés.

Dès que la porte fut refermée sur l’Okariansen, Wotan écarta une tenture et passa dans son bureau. Saalyn l’y attendait, installée sur le divan défoncé qui occupait un pan de mur. « Tu as tout entendu ? lui demanda Wotan.

— Tout. Ce n’est pas beau de mentir.

— Je n’ai pas menti. Il n’y a plus aucun esclave sur cette île. Ils ont tous été transférés sur nos nouveaux territoires à l’est.

— Tu n’as pas vraiment dit la vérité non plus.

— C’est ça la diplomatie. » Wotan marqua une pause pour bien faire ressortir la suite de ses propos. « En tout cas, tu as merdé, laissa-t-il tomber. Je t’ai choisi parce que je comptais sur ta ruse pour libérer les esclaves et tu rappliques avec une armée ennemie au cul.

— Manque de chance.

— Non. Le problème est ailleurs. Tu n’as pas pris tes responsabilités quand il aurait fallu.

— Je ne comprends pas.

— Quand tu as compris que Ancaf allait poser des problèmes, tu n’as rien fait. C’est là que tu as commis une erreur.

— Que voulais-tu que je fasse ?

— Le tuer ! » La surprise laissa Saalyn muette de saisissement. « Tuer un homme de sang froid comme ça ?

— Tu avais une responsabilité. Tu avais des hommes et des femmes à amener en sécurité. Tu n’étais pas dans un duel, sans conséquence pour les autres. Un échec de ta part signifiait la mort de soixante personnes. L’honneur est une belle chose, il faut le respecter. Mais quand il entraîne la mort de ceux que tu es censé protéger, il doit s’effacer. Surtout face à une personne qui n’en a aucun.

— Je vois. » Le ton de la stoltzin était glacial. « Le pouvoir implique des responsabilités. Plus le pouvoir est grand, plus les responsabilités sont grandes. Et plus tu es amené à faire des choses qui te révoltent. Mais tu n’as pas le choix. Surtout qu’il y a des méthodes. Tu es une guerrière entraînée, lui n’était qu’un chef de bande. Tu aurais dû lui lancer un défi que son machisme l’aurait obligé à relever. Tu l’aurais vaincu sans problème et ça en aurait imposé aux autres fortes têtes… Enfin, ce qui est fait est fait, nous ne pouvons plus rien y changer. Maintenant nous sommes dans le collimateur de l’Okarian. Ça veut dire qu’il va falloir laisser tomber toute opération dans ce royaume pendant un certains temps.

— Et les esclaves qui s’y trouvent ?

— On ne peut plus rien faire pour eux dans l’immédiat. Le risque est trop grand. » La nouvelle atterra Saalyn. La moitié des esclaves helarieal se trouvaient dans l’empire d’Okarian justement.

Wotan s’assit d’une fesse sur le coin de son bureau avant de continuer. « Je suis tout autant désolé que toi, dit Wotan, Vespef est certainement prisonnière dans l’empire. Mais ne fais pas cette tête-là, dit-il, ton opération a été malgré tout largement positive.

— Détaille ?

— Tout d’abord, l’Ellez n’a pas du tout apprécié que les armées de l’empire vous poursuivent sur son territoire. Nous discutons avec eux actuellement. Muy a pu leur démontrer le potentiel de notre royaume et une alliance est envisagée.

— Je suppose que ce n’est pas tout. L’Ellez est à peine plus gros que nous. Une alliance avec eux ne changera pas le rapport des forces si nous devons affronter l’Okarian.

— L’Ellez n’est pas une grande puissance, mais il occupe un large territoire, presque entièrement couvert de jungle. Face à une population hostile, même une grande armée pourrait y disparaître sans laisser de trace. Ils constituent un rempart bien plus efficace que tu ne le penses. L’Okarian vient d’en recevoir un rappel cinglant. Aucun des soldats qui vous y ont poursuivis n’est rentré à sa caserne. Pour nous envahir, l’Okarian devrait soit utiliser une flotte, soit faire descendre son armée le long de la rive gauche de l’Unster et traverser une jungle qui est actuellement inhabitée pour une très bonne raison. Leurs navires sont purement fluviaux, destinés à être tirés par des bêtes de somme depuis la rive. Pas de voile ni de rameur. Seule la flotte ellezal leur aurait permis de nous atteindre facilement. Maintenant que cette option leur est fermée, l’effort à consentir pour nous atteindre est trop gros par rapport à la gêne que nous leur provoquons. Mais cette union avec le Yeun Ellez ne se limite pas à un accord défensif. Une flotte comme celle que j’envisage de créer ne se contente pas que de bateau, il faut aussi des équipages. Et avec nos six mille habitants, nous n’irons pas loin, même en tenant compte de l’immigration. Rien que le chantier de construction occupe les deux tiers des inactifs du royaume. Si nous fournissons les bateaux, l’Ellez accepte de fournir les hommes nécessaires pour les manœuvrer. Pour eux c’est une chance. Actuellement, leur commerce passe entièrement par les routes de l’Okarian ou la flotte de Mustul qui leur imposent des taxes élevées. En s’alliant avec nous, ils font une bonne opération commerciale. Et nous aussi. Mais tu as raison, cet accord n’est pas la retombée la plus intéressante de ta mission.

— Quelle est-elle ?

— Tu as ramené cinquante-trois hommes et une femme. Nous les avons installés sur les Îles Jumelles qui comptent maintenant une population de quatre-vingt-six habitants. Ces anciens esclaves sont constitués majoritairement de paysans, mais parmi eux il y a au moins deux métallurgistes sachant travailler le cuivre et un charpentier de marine, deux compétences qui nous manquaient. Ils nous seront fort utiles. Et le recensement n’est pas fini, il reste plein de personnes à interroger.

— J’ai donc fait bien finalement.

— Ta mission est une réussite en effet. Sois plus discrète la prochaine fois et ça sera parfait.

— On continue alors ?

— On continue. » Le pentarque alla chercher une bouteille d’un luxueux hydromel doré sur une étagère. Il remplit deux verres avec le précieux breuvage et en tendit à la stoltzin. « À ta prochaine mission alors.

— À ma prochaine mission. »

Le pentarque et la stoltzin trinquèrent à la santé des guerriers libres.

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