Chapitre 5

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Ancaf observa le cadavre du garde abattu par Saalyn d’un air circonspect avant de rejoindre le couple d’Helariaseny. « C’est toi qui nous a sorti d’ici, dit-il. » Il ne s’agissait pas une question, mais d’une constatation. Saalyn hocha la tête. « Tu vas faire quoi de nous maintenant ?

— Vous ramener avec moi en Helaria.

— Mais je f'rais quoi en Helaria ? J’ai jamais entendu ce nom avant que c’lui là m’en parle, dit-il en désignant Meton de la main.

— Ce que tu voudras. Il y a de la place en Helaria. Si tu veux être paysan, tu auras ta propre terre à cultiver. » Ancaf renifla, dédaigneux. « Gratter le sol comme la vermine.

— Comme tu veux. Tu seras éleveur alors. Ou bien soldat, ou pêcheur. Ce n’est pas les possibilités qui manquent.

— Trimer comme un malade ou obéir aux ordres. Très peu pour moi, merci. » Il se tourna vers les anciens esclaves qui commençaient se regrouper autour d’eux.

« Compagnons, commença-t-il, nous venons de finir notre vie d’esclave. Un nouveau chemin s’offre à nous. Cela nous le devons à cette stoltzin et à ce stoltzen – il désigna Saalyn et Meton. Pour cela nous leur sommes reconnaissants. Toutefois, il faut maintenant penser à l’avenir. À ce que nous allons faire maintenant que nous sommes libres. Nos libérateurs ont une offre à nous faire. Continuer pour eux la vie que nous menions jusqu’alors. Ils veulent nous ramener chez eux où nous travaillerons pour le bénéfice de leur peuple. Personnellement, je ne suis pas devenu un homme libre pour me transformer à nouveau en esclave. De mon plein gré, peut-être, mais esclave quand même. Maintenant que j’ai gagné ma liberté, j’ai bien l’intention de la conserver. Et de vivre comme un homme libre. Ceux d’entre vous qui veulent reprendre une vie de servitude, vous pouvez les suivre. Mais ceux veulent rester libres, rejoignez-moi. »

Les acclamations quasi unanimes au discours d’Ancaf arrachèrent une grimace de dépit à Saalyn. Elle s’avança pour se mettre à ses côtés. Elle était plus petite que le chef des anciens esclaves. Mais la lumière provenant de l’intérieur de la geôle l’éclairait suffisamment pour qu’elle puisse mettre sa silhouette avantageuse en valeur. Elle comptait là-dessus pour capter l’attention de l’auditoire. Et sur son discours pour les décider.

« Non », lui intima une voix à l’intérieur de son crâne. Son pentarque, Wotan. Elle avait oublié le lien télépathique qui les unissait en permanence, une des raisons pour lesquelles il l’avait nommée à ce poste. Sa présence virtuelle lui redonna confiance. Dommage que ce liens ne transmette que les pensées. Si son bras avait été guidé par l'une des jumelles tueuses pendant le combat, elle n’aurait fait qu’une bouchée de ce garde.

« Non quoi ? lui renvoya-t-elle.

Tu n’es pas là pour les séduire, mais pour les convaincre.

C’est ce que je fais.

Non. Tu dois les conduire à la liberté. Ce n’est pas avec tes seins que tu le feras mais avec ton bras. C’est toi qui a l’épée, pas Meton. Arrange-toi pour qu’ils le remarquent. Mets là devant toi, bien en évidence, pointe en bas et appuie toi dessus. Il faut qu’il comprennent que toi seule peut les sauver.

Et je vais leur dire quoi ?

Saalyn. Quand tu chantes tu peux enflammer des salles entières. Ce n’est pas un petit discours qui va te faire peur. » Le ton moqueur qui transparaissait à travers le lien télépathique la rassura. Elle avait toute la confiance de son pentarque.

D’un geste nonchalant qui reçut l’approbation de Wotan, elle planta son épée, dans le sol et s’appuya dessus.

« Mes amis. Je vais vous avouer une chose. Ancaf n’a pas complètement tort. Ce que je vous offre, ce que l’Helaria vous offre, c’est une vie de travail. Du travail dur et épuisant pour certain. Mais là où Ancaf se trompe, c’est en disant que vous allez troquer une forme d’esclavage contre une autre. Vous ne serez pas des esclaves mais bien des hommes libres. Ce travail, vous l’accomplirez de votre plein gré, selon vos préférences et c’est vous qui en toucherez les bénéfices. Vous serez libres de conserver les fruits de votre labeur ou de les marchander. La terre que vous cultiverez sera la vôtre, personne ne vous la reprendra. Les objets que vous fabriquerez seront les vôtres, personne ne vous les volera. Vos connaissances, votre culture, vous les transmettrez à vos enfants, à vos apprentis, à votre communauté, elles ne seront pas perdues. Vous n’aurez de compte à rendre à personne. Vous serez bien des hommes libres. Libres de travailler, ou de ne rien faire. Libre de fonder une famille, d’avoir une descendance, d’avoir des amis et d’établir des relations durables fondées sur la seule affinité. Libre enfin de tout arrêter et de partir si vous le désirez. Ce que vous offre l’Helaria,

c’est la vie que vous auriez eu si vous n’aviez jamais été esclave. Une vie dans un pays libre et indépendant. Une vie normale. »

Un silence suivit ce discours. Huit personnes sortirent de la foule pour se mettre aux côtés de la guerrière. Les huit Helariaseny. Les autres ne bougèrent pas. Ils ne connaissaient pas Saalyn alors qu’ils cotoyaient Ancaf depuis des mois, ils savaient de quoi il était capable avec sa bande. Dans le doute, ils préféraient rester muets. « Ça n’a pas marché, dit-elle à Wotan.

Ca a marché, ils veulent aller avec toi, mais Ancaf les terrifie trop. Prend l’air sûre de toi et attend. Ils vont venir.

Le fait que je sois une femme ne doit pas arranger les choses.

Je penserai que ton statut de guerrière compenserait.

Tu ne sors pas suffisamment souvent de l’Helaria, expliqua Saalyn, tu ne sais pas à quel point mon sexe est déconsidéré hors de notre pays.

C’est pire que ce que je croyais en effet. Je ne comprend pas qu’ils se privent ainsi de la moitié de leur potentiel. Je trouve ça bizarre.

Pour beaucoup, c’est nous qui sommes bizarres. »

Un des hommes qui avait rejoint Saalyn quitta alors son petit groupe et se plaça à côté d’elle. Il lui jeta un regard interrogateur. Elle hocha légèrement la tête pour l’encourager. Il se tourna face à la foule.

« Depuis tous ces mois que je suis ici, vous avez appris à me connaître, dit-il, vous savez que vous pouvez avoir confiance en mes paroles. Je vais vous avouer une chose. Je suis Helariasen. Et je n’aspire qu’à une chose : rentrer en Helaria. Toutefois si je le désire tant, ce n’est pas parce que j’y suis né, mais parce que je ne connais pas de meilleur endroit pour vivre. La vie y est facile, la nature généreuse et notre gouvernement n’est pas autoritaire. Saalyn, qui nous a sortis d’ici, n’est pas n’importe qui. Elle a l’air jeune comme cela. Mais quand je suis né, elle était déjà maître-guerrier et j’ai plus de deux cents ans. J’ai plus confiance en ses discours qu’en ceux d’Ancaf, aussi bon chef ait-il été au cours de notre captivité. Moi je suivrai Saalyn, jusqu’au bout, aveuglement. Parce que j’ai confiance en elle. Et je sais qu’elle ne me décevra pas. Elle ne l’a jamais fait en deux cents ans, ni pour l’enfant que j’étais, ni pour l’homme que je suis devenu. Je vous encourage à partager cette confiance, vous ne serez pas déçu non plus. Allons tous en Helaria, derrière elle. Allons tous vivre libres dans un pays libre. »

Des acclamations nourries conclurent ce discours. Mais ils ne bougèrent pas pour autant. Enfin, après plusieurs stersihons*, un mouvement se fit dans la foule et une personne s’en détacha, rejoignant Saalyn et les Helariaseny. Avec plaisir, Meton reconnut Zimoa. Ce seul transfuge sembla décider les autres qui se regroupèrent autour de la stoltzin. Maintenant que les esprits s’étaient libérés, ils entouraient la guerrière, cherchant à se rapprocher d’elle. Certains essayaient même de toucher l’épée.

Ancaf savait reconnaître quand il avait perdu. Il n’insista pas pour reprendre l’avantage. Sa garde de fidèles l’entourait toujours. Au moins, eux ne l’avaient pas quitté. Il jeta un regard mauvais à la stoltzin qui s’était écartée avec le dernier intervenant. L’Helaria était un pays surprenant : confier la direction d’une telle opération à une femme, aucun autre pays ne l’aurait fait. Et ses compatriotes semblaient trouver ça normal. Il se demanda un instant si elle n’était pas une gems, un de ses êtres surpuissants qui vivaient loin des centres de civilisation. Cela aurait expliqué l’apparence soumission des Helariaseny à ses ordres. Mais il rejeta l’idée, une gems qui aurait daigné s’intéresser aux affaires des stoltzt n’aurait jamais combattu à l’épée : elle aurait pulvérisé l’adversaire par sa magie. Il la suivit des yeux quand elle alla rejoindre Meton pour prendre la tête de la troupe vers le pied de la falaise où ils devaient récupérer Elia avant de prendre la route vers l’Helaria.


* stersihon : 3e division temporelle, 1/12 de calsihon, soit 1 min 5 s environ.

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