Chapitre 6

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Comme l’avait dit Saalyn, la route était facile. Il suffisait de descendre l’Unster jusqu’à son embouchure. L’Helaria était situé en mer un peu au large, baignant en partie dans les eaux douces du fleuve géant. Il n’y avait qu’un obstacle à passer : l’Yrian et son chef-lieu Elmin. C’était un plateau très fortement irrigué par de nombreux ruisseaux descendant des montagnes qui le rendaient très fertile. Il avait une forte densité de villages agricoles. Et la seule ville d’Elmin qui contrôlait la province était à elle seule trois fois plus peuplée que la totalité de l’Helaria.

Saalyn décida donc de passer sur la rive gauche de l’Unster. Elle était totalement déserte. C’était le territoire des terribles lézards-dragons, ces immenses prédateurs bipèdes qui considéraient les stoltzt comme une friandise. Il fallait une barrière telle que le fleuve ou les montagnes du nord pour les arrêter. Mais ils ne fréquentaient pas les épaisses forêts. Le voyage promettait donc d’être tranquille, ainsi qu’elle l’expliqua au groupe de fuyards.

Ils déchantèrent rapidement. La traversée elle-même se fit sans problème. Les stoltzt étaient d’excellents nageurs et même l’Unster n’était pas un obstacle. En revanche la marche se révéla malaisée. Sur la rive même, la végétation luxuriante entravait toute progression. Ils furent obligés de pénétrer un peu à l’intérieur de la jungle, vierge de tout chemin, les obligeant à se tailler un passage. Les outils en pierre se trouvèrent vite dépassés, seule l’épée de Saalyn et les armes qu’ils avaient pris à leurs geôliers semblaient faire preuve d’une relative efficacité contre les lianes qui tombaient des arbres, les branches qui leur cinglaient le visage ou les buissons impénétrables. La progression était très lente. Il leur fallut deux jours pour atteindre les premières pentes du plateau d’Yrian oriental.

Avec l’altitude, l’humidité ambiante diminua et la végétation devint moins dense. Sur cette rive, isolée de la montagne par l’Unster, les pluies étaient la seule source d’eau. Les arbres étaient plus espacés, les lianes plus rares, les buissons moins luxuriants, la marche s’améliora. Au bout d’une heure la jungle fit place à une steppe herbacée. À partir de là, atteindre le sommet fut rapide. Saalyn et ses compagnons d’évasion regardèrent le paysage qui s’offrait à leurs yeux. Après la débauche végétale qu’ils venaient de quitter, le plateau herbeux offrait un contraste saisissant.

Les fuyards décidèrent de bivouaquer. Pendant que quelques hommes préparaient le campement, Saalyn parcourut la centaine de pas qui la séparait du canyon divisant le plateau d’Yrian en deux moitiés inégales. L’autre partie était trop loin pour qu’on y distinguât quelque chose de net, mais elle savait que s’y trouvait la plus grande ville agricole de l’empire. Meton la rejoignit. « Un drirjet pour tes pensées, dit-il.

— Il y a sûrement des esclaves à Elmin, dit-elle.

— Sans aucun doute. Un jour nous irons là-bas.

— Mais quand ? Il y a tant à faire et nous sommes si peu nombreux. Je ne pourrai jamais les sauver tous.

— On ne te le demande pas. Wotan ne t’a rien demandé de tel.

— Nous n’allons pas les laisser croupir quand même ? dit-elle d’un ton véhément.

— Non, bien sûr, mais d’autres équipes nous rejoindront bientôt. Et regarde où tu en es aujourd’hui. Si tous les mois tu ramènes autant d’esclaves, tu auras doublé la population du royaume avant douze ans.

— Tu n’as pas tort.

— Maintenant range ces pensées et vient dormir. Demain une longue journée nous attend. » Docilement, la stoltzin se laissa entraîner vers les hommes qui avaient commencé à s’installer pour la nuit.

La traversée de l’Yrian fut rapide. Quelques jours suffirent pour atteindre sa bordure sud. Saalyn décida de retourner sur la rive civilisée du fleuve plutôt que de continuer dans cette jungle. La majeure partie de la rive droite, entre le delta du fleuve et leur position était occupée par un marécage parsemé de villages de paysans. Mais l’empire avait fait tracer une route large pour faciliter le déplacement de ses troupes. Aussi loin au sud, la guerrière s’estimait hors de danger. Autant prendre la voie la plus facile.

La troupe retraversa donc l’Unster. À la sortie du canyon qui l’enserrait lors de sa traversée du plateau, le fleuve s’était étalé paresseusement sur plusieurs milliers de perches de largeur. Le courant faible ne posa aucun problème à des nageurs tels que les stoltzt. Marcher dans le marécage fut plus pénible. Saalyn et Meton n’avait jamais rencontré un tel environnement, leur île était trop sèche pour ça. Heureusement, cela dura peu de temps. Très vite, ils arrivèrent à la grande route impériale. Ils reprirent leur marche vers le sud.

Le soir, ils atteignirent leur premier village. Saalyn, Meton et Ancaf s’étaient cachés dans les fourrés pour l’observer. C’était un rassemblement d’une dizaine de masures au sommet d’une butte. Un village pauvre et peu peuplé comme tous ceux de cette partie de l’empire. « Ils ne présentent aucun danger, remarqua Saalyn. Mais il vaut mieux les contourner.

— Y'a que cinq adultes. Non, six. Et aucun guerrier. On d'vrait pouvoir les maîtriser facilement, remarqua Ancaf.

— Pourquoi les attaquer, demanda Meton, les contourner est plus discret.

— Mais moins profitable. Nous pourrions nous emparer de leurs biens.

— Nous ne sommes pas des voleurs, dit Meton.

— Et de toute façon, ils n’ont rien. Ça m’étonnerait qu’il y ait plus de deux okar pour tout le village, ajouta Saalyn. » Meton se déplaça légèrement pour avoir un autre angle de vue. « Je me demande où sont passé les autres adultes, murmura-t-il.

— Il faudrait savoir où se trouvent leurs champs pour éviter de tomber sur eux par hasard. » Le guerrier hocha la tête aux paroles de sa chef. Mais Ancaf continuait sur son idée. « Je persiste à penser que l’attaque est la meilleure option.

— Pas question, laissa tomber Saalyn. » Silencieusement, elle quitta son poste pour rejoindre les autres évadés. Tout en la suivant, Ancaf manifesta son mécontentement sur les plantes qui l’entouraient.

Leurs compagnons les attendaient un peu à l’écart, planqués dans un petit bosquet qui émergeait de la fange. Pour l’atteindre, Saalyn dut traverser un bras d’eau croupie dans lequel elle s’enfonçait jusqu’à mi-cuisse. Soudain, alors qu’elle remontait sur la berge, son pied glissa. Elle n’était pas habituée à un milieu aussi visqueux. Elle tenta de se rattraper. Sa tête heurta violemment le tronc d’un arbre abattu. Meton se précipita pour l’aider. Zimoa arriva juste avant lui. Il retourna le corps inerte. Sous le choc, la stoltzin s’était assommée, un filet de sang lui coulait du front. « Amenez là jusqu’ici, ordonna Elia. » Les deux stoltzt la traînèrent jusqu’à l’endroit que la jeune fille désignait et ils l’allongèrent. Elle examina son aînée. « Rien de grave, dit-elle. » En effet, la guerrière commençait déjà à s’agiter.

En assistant à l’accident, Ancaf ne put retenir un sourire. Sa défaillance l’arrangeait. Il savait que jamais les fuyards ne se rangeraient à ses côtés s’il revendiquait le commandement. Et il était assez réaliste pour se rendre compte qu’au corps à corps il n’avait aucune chance de la vaincre, c’était une guerrière entraînée, pas lui. Néanmoins, en discutant avec les anciens esclaves, il savait sur qui il pouvait compter en cas de besoin. La plupart étaient les membres de son ancienne bande, frustrés d’avoir perdu l’influence qu’ils avaient sur leurs compagnons il y a peu de temps encore. Il rejoignit son ancien second pour discuter avec lui. Quelques instants plus tard, une poignée d’individus s’éclipsaient discrètement.

Meton et Elia aidaient Saalyn à se remettre debout quand les premiers hurlements retentirent. Saalyn tourna la tête vers leur origine, le village. Elle tenta quelques pas dans sa direction, sa démarche chancelante l’obligea à se rattraper à l’arbre le plus proche. De la tête, elle fit signe à Meton d’aller voir.

Le guerrier revint rapidement. Il avait le visage noir, signe d’une émotion intense. Adossée à un arbre, Saalyn attendait son rapport. « Ancaf a attaqué le village avec ses complices.

— Des victimes ?

— Tous, ils les a tous tués, même les enfants. » Saalyn ferma les yeux. Elle réfléchissait à ce qu’elle allait faire quand Ancaf reviendrait.

L’ancien esclave évita à la guerrière de prendre une décision difficile car il ne revint pas. Il avait choisi de se séparer définitivement de Saalyn et des siens la laissant avec les difficultés qu’il avait crée. La première était les villageois qui étaient accourus aux cris des leurs. En découvrant le massacre, ils avaient organisé une battue obligeant les esclaves à se remettre en route malgré la nuit qui tombait. Le second problème leur arriva dessus quelques jours plus tard. En restant sur la route, ils avaient failli se faire surprendre. Les soldats ne faisaient pas que passer, ils les cherchaient, les villageois avaient donné l’alerte. Les fuyards durent redoubler de précaution, marchant dans une eau nauséabonde la plupart du temps. Leur progression était lente, il leur fallut presque un mois pour atteindre le delta de l’Unster.

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