Chapitre 7.2

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Le souffle du blizzard alentours arrachait à la terre tout ce qui s'y agrippait. De minuscules cristaux de givre, agglutinés à ses sourcils et à ses cheveux, donnaient à Valgard l'allure de l'un de ces iotnar des frimas que les légendes présentaient comme les premiers ennemis des dieux. À chaque bouffée d'air, son corps paraissait geler de l'intérieur. Ses dents claquaient si violemment que ses mâchoires risquaient de se briser à tout moment. De petits picotements envahissaient ses doigts engourdis par la neige.

Après avoir ouvert ses fragiles paupières, il examina avec effroi les macules de sang séché qui recouvraient ses mains menues de taches mordorées.

Puis, son attention fut attirée par de larges cercles de lumière qui se détachaient de silhouettes d'émeraude, vêtues de robes déchirées. La chevelure battue par les vents et les flocons, ces formes indistinctes le regardaient fixement de leurs yeux étranges. Leur bouche était invisible, à l'instar de leur nez ou de leurs oreilles. De grands martyrs du passé n'étaient plus que le pâle reflet des héros qu'ils avaient jadis incarnés, comme, dans la mort, leurs larmes s'étaient mêlées à d'autres en une douleur universelle qui reflétait l'étendue de leurs affres. Ce peuple de spectres se voyait condamné à vivre sous le joug du plus noir des seigneurs : le désespoir.

« Je... Je ne suis pas l'un des vôtres... bredouilla Valgard d'une voix éteinte.

Une sorte de murmure s'éleva de cette foule lugubre. En proie à un trouble évident, certaines formes s'agitèrent légèrement.

— Si tu es parmi nous, c'est que ton voyage touche à sa fin, répondirent-elles dans un ensemble parfait.

— Je ne sais où se trouve ma place, mais elle n'est pas à vos côtés !

— Un enfant à genoux peut-il encore influer sur sa destinée ? Viens à nous et nous t'accueillerons. Viens à nous et ta douleur se joindra à la nôtre. »

Il lui aurait été facile de laisser ces créatures prendre possession de son essence. Mais il ne souhaitait pas abandonner maintenant. Face à Nidhogg et ses serpents, il avait repoussé ses propres limites ; aux prises avec cette maudite épée, il avait réussi à imposer sa volonté. En outre, une faible prière résonnait au loin, qui lui enjoignait de quitter ce lieu de perdition pour s'en aller retrouver les siens.

« Tant que je ne serai pas mort, je refuserai de vous suivre, déclara le garçon qui, pour recouvrer sa dignité, se redressait avec effort sur ses deux jambes.

— Comment est-ce possible ? s'étonnèrent les spectres. Il refuse sciemment de venir nous rejoindre. Nous ne comprenons que trop ce que cela signifie. »

Le chœur se tut. Quelque chose venait de briser sa précieuse unité. Scandé par les lémures, un mot émergea bientôt de cette marée de silence.

« Champion ! Champion ! Champion ! » criaient les voix multiples sans discontinuer.

Valgard les observait de ses yeux fatigués. Quel champion appelaient donc ces pauvres fous ? Était-ce une sorte de geôlier qui chercherait à le retenir prisonnier de la sphère spectrale et de ces horribles choses qui, autrefois, avaient été humaines, naines, alfes ou iotnar ? Il espérait que cela ne soit pas le cas, car, même si, contre toute attente, il était parvenu à se relever, il ne se sentait pas la force nécessaire pour faire face à un nouvel adversaire.

« Champion ! Champion ! » continuaient les habitants de ces terres blanches.

Soudain, le demi-dieu comprit. C'était lui, ce héros que ces malheureux invoquaient. Jamais personne ne leur avait encore résisté de la sorte. Jamais personne n'avait encore refusé de les accompagner dans leur interminable agonie. Le premier auteur de cet exploit était devenu leur porte-étendard.

« Champion, nous te cherchons depuis la création de Helheim, depuis que les dieux ont maudit ceux de notre espèce.

— Vous vous trompez, je ne suis pas celui que vous attendez. Je n'ai que six ans, je ne peux rien pour vous. Tout ce que je veux, c'est m'en aller d'ici.

— Tu ignores qui tu es et quelle voie tu vas emprunter. Nous autres savons où tes pas vont te mener. Tu vas être notre bras vengeur.

— Comment pourrais-je vous libérer de ce que vous êtes devenus ?

— C'est par la volonté d'Odin que les âmes des faibles ont dû se diriger vers le royaume des ombres. Attaque-toi à celui qui nous a maudits.

— Comment pourrais-je m'en prendre à lui ? Il est le plus puissant et le plus sage des dieux !

— Est-ce faire preuve de sagesse que de condamner son peuple à d'éternels tourments ? Est-ce faire preuve de sagesse que d'abuser ainsi ceux qui ne sont pas morts l'épée à la main ? Est-ce faire preuve de sagesse que de récompenser les soudards et de damner les autres ?

— Il ne peut être inquiété ! Je n'aurai pas la force de le tuer !

— S'il meurt, son âme nous rejoindra sans nous sauver. Pour notre salut, il doit, de son vivant, revenir sur son œuvre et accepter de nous rendre notre liberté.

L'enfant protesta. Il ne croyait pas en la faisabilité de l'entreprise.

— Alors cette quête est perdue d'avance ! Jamais Odin, qui ne craint rien ni personne, ne reviendra sur ses actes.

— Il possède un grand ennemi.

— Qui est-il ?

— Orlög est son nom.

— Orlög ? Est-ce un dieu ? Un géant ?

— Son pouvoir va bien au-delà de celui de ces êtres. Il est le Grand Vide. Il est le cycle de l'inaltérable destinée qui régit l'existence des neuf mondes. Toutes les créatures nées du Néant se devaient d'y retourner, de sorte qu'en enfermant nos âmes dans Niflheim, le Père des dieux a retiré à Orlög ce qui lui revenait de droit.

— Mais comment pourrais-je me servir d'Orlög pour convaincre Odin ? Quelle aide pourrait-il m'apporter ? Et où le trouverai-je ?

— Tu devras le découvrir par toi-même car l'heure est venue pour toi de nous quitter. Le jour qui nous réunira sera celui de notre délivrance ou de ta défaite. »

Un instant plus tôt, Valgard ne demandait qu'à quitter au plus vite cet endroit ; désormais, il désirait obtenir des réponses aux questions qui venaient s'entrechoquer dans sa tête douloureuse. Sous ses pieds, le parterre de neige se fissurait déjà en une multitude de crevasses, aspiré par les entrailles de la Terre. En silence, les fantomatiques silhouettes des maudits regardèrent leur dernier espoir disparaître, avalé par l'estomac insatiable de cette plaine livide.

----------

La fenêtre donnait sur l'une des façades est du palais. À l'intérieur de la chambre baignée des lueurs bleues et vertes caractéristiques de Helheim, le temps paraissait avoir suspendu sa course. À la gauche du lit, un grand plat creux abreuvé d'un mélange d'eau et de sang reposait sur un meuble gravé d'images de créatures de cauchemar. Des serviettes humides, constellées de taches brunâtres, pendaient non loin. À l'angle des deux murs sur lesquels de petits boucliers circulaires étaient suspendus, une discrète table de bois supportait une carafe en cristal. Près de la porte qui débouchait sur un couloir obscur, deux torches avaient été allumées ; leurs maigres flammes venaient lécher les blocs de pierre taillée dont la salle était bâtie, des millénaires auparavant.

Lorsque les pupilles de Valgard se furent habituées à cette pénombre qui l'avait vu grandir, celui-ci réalisa que quelqu'un avait longuement attendu qu'il revienne à lui.

Assise sur une chaise, sa mère retenait avec peine des larmes de joie. Les ténèbres voilaient à moitié la figure de la iotun mais le garçonnet reconnut sans mal le masque de métal doré sans lequel Hel ne se montrait jamais.

« Mon fils » murmura l'ensorceleuse, émue.

« Mère. J'ai mal agi, je vous demande pardon.

— Tu es sain et sauf quand je te croyais perdu.

— Je voulais trouver les serpents et leur demander de me rendre mon père...

— Allons, qui t'a fait croire qu'il pouvait se trouver avec eux ?

— Garm m'a dit que des âmes parvenaient à fuir votre domaine. Qu'il leur arrivait de marcher jusqu'au repère de Nidhogg. J'avais pensé que Dag pouvait être là-bas.

Hel soupira.

— C'est ma faute, j'aurais dû te le dire. En vérité, les esprits qui trouvent la force de quitter Helheim sont immanquablement dévorés puis rendus au Vide primordial, celui qui a vu naître les neuf mondes. Comme tu le sais, ton père est mort sous mes yeux, poussière balayée par le vent. J'ai longtemps cherché une explication à un tel phénomène. Valgard, ce n'est que des années plus tard que j'ai compris qu'il était retourné au Néant.

— Orlög l'a donc repris.

— Orlög ? Qui t'a parlé d'Orlög ?

— Il est celui devant lequel les dieux doivent se soumettre, n'est-ce pas ? Pourtant, Odin est allé contre sa volonté.

— Oui, Valgard, c'est bien cela. Le royaume dans lequel tu te trouves n'est rien de plus qu'une épouvantable aberration, un lieu de terreur d'où les âmes ne peuvent espérer se fondre dans le Ginnungagap.

— Les âmes. Elles m'ont fait partager leur peine, mère. Je sais ce qu'elles endurent.

Un sanglot échappa à la gardienne.

— Tu n'étais pas prêt à subir une telle épreuve. Tu es si petit.

— Elles disent que je suis leur champion. Elles veulent que je rétablisse le cours normal des choses.

— Oublie ce qu'elles t'ont raconté, Valgard. Quoi qu'elles aient pu te dire, oublie-le vite.

— Je ne le pourrais pas, mère. Leur peine est devenue la mienne.

La iotun se pencha sur le corps fatigué du convalescent. Avec douceur, elle apposa la main sur son front. Elle l'avait cru mort ; il avait fini par lui revenir ; personne ne pourrait plus le lui enlever.

— Repose-toi, maintenant, lui murmura-t-elle. Bientôt, lorsque tes blessures se seront résorbées, tu ne penseras plus à tout ce que tu as vu, je te le promets. »

Les larmes de Hel dévalèrent le long du masque d'or et churent sur le visage épuisé de son fils. Leur contact, chaud et rassurant, était merveilleusement apaisant.

Pour la première fois de son existence, l'enfant comprenait enfin quel genre de douleur sa mère recelait en son for intérieur. Valgard contemplait l'exacte réplique de son chagrin. Leur sang était un fardeau. Et s'il y avait assez d'amour en eux pour les différencier des fantômes livides sur lesquels ils régnaient, combien de temps encore résisteraient-ils aux brumes tumorales qui leur dévoraient lentement l'esprit ?

Chaque poison avait un antidote ; s'il existait un remède aux blessures de leur cœur, Odin devait le détenir.

Une lueur inquiétante s'alluma dans les prunelles de Valgard. Ses poings se fermèrent. Un jour, il guérirait ; il s'en fit la promesse.

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