Chapitre 8.1

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Modgud n'accordait pas un regard à ces spectres décrépits.

D'une part, c'était fort dangereux ; d'autre part, leurs visages verdâtres se ressemblaient de trop. Humains, nains, alfes et iotnar d'autrefois n'étaient plus que les négatifs monochromes de ce qu'ils avaient été de leur vivant.

Une puissance phénoménale leur dictait de rejoindre cette gigantesque cuvette au cœur de laquelle se déversait Hvergelmir. Rassemblés en petits groupes, ils avançaient, sans se détourner d'Eliudnir. Toutefois, il arrivait que des âmes audacieuses s'affranchissent de cette force pour s'enfuir via Helgrind et rejoindre leur monde d'origine. On avait donc forgé pour la valkyrie une lance prodigieuse qui repoussait au loin les esprits téméraires échappés de Helheim.

Comme les dieux, Modgud était immortelle. Seulement, elle n'avait ni leur pouvoir ni leurs nombreux talents. À dire vrai, cela ne la gênait pas. Chacun sa place, chacun son rôle, aimait-elle à penser. Elle n'était qu'une guerrière. Et quoique ce fût Odin qui l'eût chargée de sa mission actuelle, elle était désormais totalement dévouée à Hel. Fidèle, elle la servirait jusqu'à la fin. Depuis des années, elle vivait à la frontière de Midgard et de Helheim, chargée d'empêcher quiconque de traverser Giallarbru sans autorisation divine. Une tâche peu enviable dont elle s'acquittait avec zèle et sérieux car il en allait de son honneur et de celui de sa souveraine.

Te rappelles-tu pourquoi Odin t'a envoyée ici, quand les autres valkyries initient les héros et guerroient aux côtés des dieux ?

En vérité, elle ne pouvait en oublier la raison. Elle n'avait pas effacé de sa mémoire son amour pour Hermod, cette passion qui lui avait valu d'être chassée d'Asgard et reléguée à ce rôle de vigie. Une fois encore, la jalousie de Freyia avait fait une victime.

Mais il n'était plus temps de repenser à cela : une ombre cherchait à se dissimuler, qui regardait la vierge guerrière d'un œil torve.

« Décidément, la signification du mot "résignation" vous est totalement étrangère, jeune maître, dit-elle, un rien amusée.

Émergée des ténèbres, une petite forme apparut. Fidèle à son habitude, Valgard avait gagné le pont d'or, d'où l'entrée de Midgard était la plus proche.

— Je ne suis pas venu ici pour traverser le pont, Modgud. En réalité, j'ai besoin de ton aide.

— Mon aide ? Quel service pourrais-je donc vous rendre ?

— Je veux... Je veux devenir fort.

— Fort ? Voyons, vous l'êtes, Votre Altesse.

— Je ne te parle pas de cette force-là. Je veux apprendre à manier une épée, à tirer à l'arc, à manipuler une lance ! Je veux devenir insaisissable. Je veux... Je veux devenir l'égal d'Odin. Pouvoir le défier. »

Durant quelques secondes, la guerrière demeura interdite. Était-il réellement sérieux ? Ce garçon avait-il vraiment dans l'idée de s'attaquer au dieu le plus puissant qui soit ? Elle ne put s'empêcher de sourire en réalisant l'inanité d'un tel projet. Odin n'avait jamais souffert aucun rival. Même Orlög semblait avoir courbé l'échine devant lui. Que pouvait donc faire un petit bâtard face au formidable pouvoir d'un être si parfait ?

« Le maître est valeureux, mais aujourd'hui, il a mal choisi son compagnon de jeu.

— Il ne s'agit pas d'un jeu ! J'ai besoin de ton aide, de ton enseignement. Sur ces terres noires, tu es la seule à être un véritable soldat. Fais de moi ton élève, façonne-moi à ton image puis laisse-moi accomplir ce qui doit être fait.

Modgud secoua doucement la tête. Elle aurait souhaité ne jamais avoir entendu ces mots.

— Ce qui doit être fait ? De quoi parlez-vous ? Cela a-t-il un rapport avec ce qui vous est arrivé récemment ? Sont-ce les morts qui vous ont soufflé pareilles idées ? Je sais que leurs voix ne vous quittent plus, mais vous ne devez pas les écouter. Vous ne devez pas devenir leur instrument.

— Je ne veux pas en parler. Je veux juste que tu acceptes de m'aider. Apprends-moi à me battre. Ensuite, je te laisserai tranquille, je te le promets ! »

L'enfant était tombé aux pieds de son interlocutrice. Modgud l'avait toujours connu insolent et orgueilleux : à maintes reprises, et ce malgré les mises en garde de sa mère, le chenapan avait tenté de traverser Giallarbru ; à chaque tentative, il avait dû rebrousser chemin devant l'air féroce de sa gardienne. À présent, dévoré de l'intérieur par le murmure de ces âmes damnées dont les mortels et les dieux redoutaient le contact, il n'était plus que le vague reflet d'un souvenir.

« Et qu'en pense votre mère ? Sait-elle que vous êtes venu me trouver ?

— Selon elle, je devrais faire comme si rien ne s'était passé. Elle sait mieux que quiconque ce que je ressens. Malheureusement, elle feint de ne pas le comprendre.

— Elle est ma souveraine. Je ne peux rien faire qui aille à l'encontre de sa volonté. Je suis désolée. Mieux vaut que vous oubliiez dès maintenant cette entreprise irréalisable. »

La vierge poursuivit d'une voix douce, pleine de compassion :

« Le Père n'est pas de ceux que l'on peut vaincre. Croyez-moi.

Et le demi-dieu de plaider sa cause :

— Ne dit-on pas que l'on ne peut lutter contre le Destin ? On raconte que même si on parvient à l'éloigner de nous, il trouve à coup sûr le moyen de nous soumettre à sa loi. Certes, le début et la fin de notre histoire sont déjà écrits, mais il ne tient qu'à nous d'en rédiger les grandes lignes, n'est-ce pas ? Aide-moi à écrire le récit de mon existence ! Prête-moi assistance, que nous reprenions notre place dans la grande roue de la destinée ! »

Les bras de Modgud se couvrirent de chair de poule. Sous son armure, son cœur de soldat manqua de s'embraser. Elle n'avait pas connu pareil sentiment depuis l'époque lointaine où elle guerroyait aux côtés de ses paires, galvanisée par les harangues enflammées des sœurs-capitaines.

L'appel de la bataille ne pouvait éternellement déserter le sang d'une valkyrie. Même si l'ennemi à abattre portait le nom d'Odin.

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