Confidences d'un homme ivre

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Chapitre II

Confidences d’un homme

Ivre

Il s’en retourna vers l’auberge, trainant les pieds, se disant qu’il était trop ivre pour commencer quoique ce soit de constructif. L’idée d’une sieste dans l’intimité relative de sa chambre lui sembla un répit bien mérité. Il traversa la grande pièce, sous le regard luisant d’Auguste, tentant de rectifier sa démarche rendue incertaine par la Gentiane, gravit avec une agilité forcée, les marches branlantes de l’escalier et se retrouva enfin hors de portée de tout regard susceptible de l’observer. Il en ressentit un grand soulagement, pourtant il n’avait éprouvé, depuis son arrivée aucune situation qui pouvait justifier un sentiment d’oppression. Il en respira pourtant les bienfaits libérateurs. Ses yeux s’accoutumèrent à la relative pénombre qui régnait à l’étage pour se focaliser sur ce fameux meuble qui tranchait véritablement avec l’humilité des lieux. Son premier réflexe fut de s’en approcher mais il y renonça aussitôt, comme s’il percevait instinctivement l’aspect blasphémateur de son intention. Il ne trouvait cependant aucune raison logique à son scrupule mais la fatigue vint atténuer cette incohérence, il décida se répandre dans le sommeil.

Une fois dans sa chambre, le loquet intérieur fermé, il se jeta sur le lit qui épousa moelleusement le poids de sa silhouette, retira avec ses pieds ses godillots sans les délacer et sombra dans un sommeil particulier, rendu d’autant plus incontrôlable qu’il n’avait pas pour habitude de boire des alcools forts. Comme souvent, au cours d’une digestion, l’activité onirique crée des assemblages peu apaisants. Il rêva des pierres levées qui insensiblement l’enserraient, les mèches de la femme s’immisçant dans sa bouche, ses narines, se lovant autour de son cou sans intention de l’étrangler, pendant que l’homme brandissait sous ses yeux un crane dont la profondeur des orbites était insondable. Pourtant il ne ressentait aucune panique, trop heureux de communiquer avec ces Dieux oubliés. Le contact de la chevelure lui procurait un plaisir sensuel qui trouvait sa correspondance dans ce crane dépourvu de cheveux, comme une résonnance miraculeuse entre ces deux éléments éloignés de toute concordance symbolique. Il n’y trouvait rien à redire, sinon qu’il comprenait, au-delà même de la parole, que cette association trouble était porteuse d’une vérité immuable. Comme parfois, durant les rêves, on sait que l’on rêve et le réveil survient aussitôt, pourtant il persistait à se laissait emporter par la lascive chevelure de la femme, mettant de côté la mise en garde parfaitement explicite de l’homme. Il se disait que sans la présence du crane brandi parce dernier avec ces yeux exorbités, terrorisés, le charme n’avait pas lieu d’être. Comme l’attirance vénéneuse qui nous attire tous vers l’interdit, malgré l’intime certitude que l’on se dirige vers une décadence impossible à rattraper. Il se dit alors, comme par un sursaut de lucidité, que le jeu n’en valait pas la chandelle. Ce fut, pour lui, une torture d’en appeler au réel pour qu’il se réveille enfin.

Il ouvrit les yeux.

L’obscurité remplissait sa chambre, aucune lumière ne traversait sa fenêtre, un silence épais, tant il était absolu, s’était posé comme une chape dans la pièce, dans l’étage, dans l’auberge, dans le village jusqu’aux confins du causse. Quelle heure était-il ? Il sorti sa montre du gousset de son gilet et ne put que grimacer en voyant qu’il était vingt et une heures trente. Il avait dormi environ six heures ! Il ne se sentait pas reposé pour autant, pourtant son corps réclamait sa pitance, mais l’idée de déranger ses hôtes à une heure aussi tardive lui sembla malvenue. Mais sa faim était bien là, il fallait qu’il se nourrisse et surtout qu’il boive une grande rasade d’eau, la soif était plus forte encore que sa faim.

Il se résolut à descendre, remit négligemment ses godillots qu’il fallut délacer, releva le loquet et pénétra dans le couloir obscure faisant craquer à chacun de ses pas le plancher instable. Une fois en haut de l’escalier il perçut une fragile lumière ainsi que le bruit subtil d’une respiration et le froissement imperceptible d’un vêtement, tous les signes qui concordent avec la présence d’une personne. Il y avait quelqu’un en bas, sa venue ne serait peut-être pas considérée comme la marque d’un comportement irrespectueux. Il s’engagea dans l’escalier jusqu’à ce que ses yeux perçoivent la pièce dans sa totalité, uniquement éclairée par une chandelle en son milieu et qu’il puisse y discerner les contours d’une personne. Il mit un certain temps, au fur et à mesure de sa descente, pour comprendre que c’était Auguste, attablé face à une bouteille de liqueur, comme prostré, n’ayant sans doute pas remarqué la présence du jeune homme.

Simon s’enhardit et appela l’homme.

— Monsieur Auguste ! Je sais qu’il est tard mais…

Qu’es-ço que m’inquieta ?

— Désolé de vous déranger, monsieur Auguste, je viens juste de me réveiller et…

Apropa lo garçon ! Approche-toi garçon, n’ai pas peur…qu’est ce ’tu veux ?

— Une fois encore je sais qu’il est tard, mais j’ai dormi plus que de raison. Et…je suis affamé et je meurs de soif. Un morceau de pain et du fromage me suffiront, par contre si vous aviez de l’eau !

Il ne faisait aucun doute à Simon qu’Auguste était passablement éméché. Il craignait une réaction intempestive. L’homme le fixait, les yeux vides, le visage ruisselant de transpiration, il semblait ne pas comprendre quand une étincelle bien ténue traversa son regard. Il prit conscience, semblait-il, de l’aspect dégradant de sa situation. Fébrilement il se leva, réajusta, avec des gestes gauches, sa chemise dans son pantalon et dit : « Maria est pas là, elle vagabonde encore, dans la nuit, avec tous ces loups qui rôdent…Allez voir dans la cuisine, y’a du pain pas trop rassis et du fromage, du bon Cantal sous…sous la…le linge blanc sur la table. Pour l’eau…faut…faut qu’vous allez au puit. Je bois rarement de l’eau…Hé, hé, hé… »

Il s’essuya le visage d’un revers de manche, et pouffa de rire en se cachant, comme un enfant, le visage avec les mains.

— Tu viendras me tenir compagnie, hein ? C’est pas bon de manger tout seul…

Cette invitation forcée décontenança Simon, mais l’idée de boire jusqu’à satiété le fit s’engouffrer dans la nuit jusqu’au puit. Il versa le seau qui mit un certain temps avant d’atteindre l’eau, ce puit était profond à n’en pas douter. Remonter le seau lui parut interminable, puis il but, longuement, à même celui-ci. La vie reprenait possession de son corps, ses idées qui depuis son réveil étaient confuses, se réajustèrent à l’aune de son discernement. Il fallait maintenant qu’il mange, mais l’idée de partager son repas avec un Auguste passablement alcoolisé, le répugnait quelque peu. Pourtant il ne voyait pas comment se défiler, car à vrai dire, le plus impoli des deux c’était lui. Il n’avait qu’à être présent à l’heure du repas, Maria semblait-il n’avait pas jugé bon de le réveiller. D’ailleurs il en aurait fait autant à sa place.

Il revint rasséréné à l’auberge, tout en survolant du regard le village happé par les ténèbres. Pas la moindre lumière ne perçait la nuit, il se rendit compte tout de même que la luminosité était particulièrement élevée et il leva la tête vers le ciel pour y distinguer une pleine lune magnifique et irradiante. Cette clarté inespérée le réconforta. Il ouvrit la porte et se dirigea vers la cuisine, située près de la cheminée, vit une grosse miche de pain sur un plan de travail ainsi que le Cantal sous son linge blanc. Il vit les ustensiles suspendus au mur, s’empara d’un couteau et se servit copieusement des deux. Il s’avança vers Auguste et l’idée d’assouvir sa faim l’emporta sur les divagations qu’il aurait à subir.

— T’as oublié de prendre un verre garçon, y’a du vin dans la barrique, vas te servir un pichet et prends un choppe au passage.

Il se leva machinalement et revint avec le vin aigre qu’il avait bu en compagnie d’Emile. Puis, frénétiquement il croqua dans le pain, mastiqua, et croqua dans le fromage. Il avait rarement eu faim comme cela, le bonheur que lui produisait cette nourriture simple mais consistante lui procura un plaisir total, vital même.

— Ben on dirait que t’as une grosse faim mon garçon ! C’est toujours comme ça quand on respire pour la première fois l’air de ce satané causse. Et puis t’as bien dormi aussi, il est bon mon matelas hein ?

Simon acquiesça de la tête, la bouche pleine, mettant la familiarité du personnage sur le compte de la Gentiane. Auguste se resservit une large rasade, secoua la bouteille pour constater qu’elle était pratiquement finie et regarda le jeune homme avec une panique dans le regard qui attestait de sa dépendance à l’alcool. Voyant que Simon avait justement déduit la situation, il lança sur un ton de défi : « C’est pas ce qui manque la Gentiane chez moi, je s’rai mort avant d’avoir tout bu ! Hé, hé, hé…»

— Alors comme ça vous venez par chez nous pour étudier nos pierres ?

Il reprit le vouvoiement pour se donner la consistance de quelqu’un qui parle de ce qu’il ne connaît pas, histoire de donner le change.

— Tout à fait Monsieur Auguste, aucune étude n’a été faite sur ce causse, ce sera une première.

— Appelez-moi Auguste tout court jeune homme, ça me va pas qu’on m’appelle Monsieur. Y’a qu’le curé qui me donne du Môssieur.

— Ah oui ! Le père Marcelin, je n’ai pas vu son église à Massecoul, où officie-t-il ?

— C’est un père voyageur si on peut dire, y dit que le monde tout entier est l’église de Dieu, mais alors pourquoi qu’c’est’y donc qu’on a construit une cathédrale à Froyssac ?! J’voul demande !

— En effet ! Je l’ai vue, elle est bien belle pour cette petite bourgade, les gens ont l’air très croyants dans cette contrée, non ?

— Ca je sais pas, je descends jamais à Froyssac, ici par contre…

— Ici ? Que voulez-vous dire ?

— Ben ici y’a deux camps…

— Deux camps ? Que voulez-vous dire.

A ce moment Simon perçut que c’était le moment propice pour faire parler l’ivrogne, qu’il en saurait peut-être jamais plus que ce soir. Il accusa une posture d’intérêt, donnant ainsi de l’importance à son interlocuteur, tablant aussi sur une vanité qu’il ressentait intuitivement.

Auguste eut un mouvement d’arrêt, que Simon perçu clairement, il fit appel à son opportunisme, malgré sa mauvaise conscience, et fit mine de vouloir finir la bouteille de liqueur. Auguste réagit aussitôt, ne pouvant refuser à son client, dont la pension avait été payée comptant et grassement, il se leva et dit : « Finissez-la, je vais m’en chercher une autre, attendez ! Je reviens ! »

Il y avait dans ces “ attendez ”, “ je reviens ”, comme une tonalité implorante, celle de celui qui ne veut pas boire seul et surtout qui a un besoin impérieux de se confesser. Mais dans la situation présente, Simon n’était nullement investi par les Saints Sacrements, il voulait cette fois-ci, non pas nourrir son corps mais sa curiosité. L’aubergiste revint rapidement, décacheta la bouteille, se servit une généreuse rasade et pris un air de connivence, un air de complotiste, il incluait tout naturellement Simon dans ses secrets. Une fois de plus le jeune homme avait du mal à associer Auguste avec le “ taiseux ” décrit par Emile. Mais l’alcool est un bon révélateur, un bon libérateur de la parole. Il s’étonnait lui-même de sa malice et, quelque part, il en éprouvait le sentiment malsain du manipulateur, ce qu’il n’était pas en réalité.

Auguste approcha son buste de Simon, le gratifiant par la même d’une halène immonde, baissa sensiblement le son de sa voix et dit : « Ici à Malaterre y’a ceux qui sont avec le curé et ceux qui sont avec lo metge , moi j’suis au milieu, je fais du commerce vous comprenez, je prends pas partie, j’accepte tout le monde dans mon honnête établissement, vous comprenez ?

— Vous voulez dire qu’il n’y a pas que des bons chrétiens chez vous ?

— C’est pas moi qui vais accuser qui que ce soit, je me le permettrais pas, tout ce que je peux dire c’est que…

Il s’arrêta brutalement, comme si un cadenas mental avait mise en veille sa conscience. Simon n’en était pas moins pendu à ses lèvres, cherchant frénétiquement un moyen de justifier son besoin de parole. Il eut à nouveau une fulgurance : Maria sa fille, qu’il devait aimer comme tout bon père qui se respecte et qui, selon Emile côtoyait le metge. A défaut du père Marcellin il en saurait peut-être un peu plus sur l’énigmatique personnage qui avait attiré son attention quelques heures plus tôt.

— Et Maria dans tout ça, Emile m’a dit que le metge l’initiait à son Art ?

A l’écoute du prénom de sa fille, Auguste sembla vaciller, comme touché au cœur par une flèche symbolique. Il but, cul-sec, sa chope, sembla chercher ses mots, comme s’il se préparait à un discours en public et finit par lâcher prise.

— Ah Maria ! C’est la reine du causse, elle peut parler à tous ce qui vit ici, animaux et plantes compris. Elle a le don de sa mère, elle est même plus forte qu’elle je dirais. Le metge il l’a bien compris. C’est pas pour l’éduquer qu’il la pris avec lui, c’est pour lui voler sa force…sa puissance. Mais ça elle veut pas l’admettre, j’ai eu beau lui avoir dit très, très souvent, elle veut rien entendre. Elle me dit que son rôle c’est comme celui de sa mère, guérir la douleur avec ce que la nature nous donne et qu’y a que le metge pour lui enseigner. Du temps de ma femme elle aurait jamais fréquenté ce vieux sorcier, d’ailleurs je me demande même si…

Il s’arrêta à nouveau, subissant la même pétrification de tout à l’heure. Simon pris les devants et servi d’autorité la chope d’Auguste. Face à cette incitation l’aubergiste était confronté à un dilemme insoluble, dans lequel se mêlaient superstitions et peur viscérale. Simon vit son visage se déconfire, exprimant par la même une profonde douleur, il comprit qu’il ne pouvait torturer ce pauvre homme plus longtemps, son empathie avait vaincu sa soif de comprendre. Et encore une fois il pensa à l’avidité avec laquelle il avait bu au puit, il fit le parallèle avec cette soif beaucoup plus abstraite mais néanmoins inessentielle à la survie. Il se trouva tout à coup arrogant, ne comprenant pas sa conduite depuis ce fameux rêve qu’il pouvait encore visualiser avec précision. Il décida de ne plus accabler Auguste, qui semblait, au demeurant, un brave homme. Il mettait son vice sur le compte de la solitude, l’isolement, la perte de sa femme et le manque total d’emprise sur sa fille.

— Bien Monsieur Auguste, il se fait tard, je vois que vous êtes remué, vous devriez vous reposer.

— Je peux pas, j’attends Maria, après je pourrai dormir.

Il vit à ce moment, à travers le désarroi pathétique de ce pauvre homme, la même sincérité qu’il avait pu déceler chez Emile. Les gens de cette région étaient vraiment dénués de vice, au sens moral du moins. Voilà le constat, somme toute naïf qu’il faisait de la discussion de ce premier soir sur un causse en apparence déserté par Dieu.

L’émotion lui monta jusqu’aux yeux mais, peut-être par pudeur, peut-être par orgueil, il se leva en détournant la tête et pris congés de son hôte avec la plus grande douceur qu’il put.

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