Hauts-fonds — 6 (V2)

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 Voilà… Il lui faisait miroiter des choses, tout en l’enlaçant au passage dans ses filets rhétoriques. L’Illum était connu pour cela, beaucoup d’Aers en avaient fait les frais. Mais Raul ne se laisserait pas avoir. Causer, d’accord, mais les réponses, il les aurait !

— Tu essayes de m’embrouiller avec tes tours verbaux, Illum. Sais-tu où sont les enfants ? Connais-tu un Mor Ridge ou l’exilé Idoin ? Tu m’as annoncé quelque chose, je l’attends !

— Non, fit Lias Mav en éclatant de rire, sans pour autant devenir désagréable. Toi, réponds d’abord !

 La lumière de l’Ouïe de Terre s’éteignait derrière pour laisser place aux torches fatiguées. Des Ter les croisaient, sans les interroger. C’était si étrange. Mais en même Temps qu’est ce qui ne l’était pas, en ces lieux ?

— Bien, s’il faut jouer, jouons… grogna Raul, réprimant un nouvel éternuement. Alors… J’imagine que c’est le propos qui importe… mais ce n’est pas ce qui, moi, m’importe ! Connais-tu Idoin, l’exilé retrouvé tué de la même façon que Fard Egan ?

— La même façon tiens tiens… Qu’est-ce à dire ?

— Voyons ! Le Crâne volé en éclat. Tu le sais ! Bon, et Mor Ridge ? J’ai cru comprendre qu’il serait lié — sinon, serait — l’homme-inversé. As-tu déjà entendu parler de lui, l’aurais-tu déjà vu ici ?

— Ah ! Oui, tout à fait ! s’exclama-t-il, gaiement. Enfin… Encore faudrait-il savoir en quoi consiste l’inversion d’un homme. Tout ça est fort trouble… Alors, éclaircissons, élucidons donc, puisque tu admets que c’est le propos qui importe. Connais-tu le discours de l’homme idoine, mort à présent, et celui de l’homme réalien, mort également ? Quant au Mor Ridge, son discours à lui, quel est-il ? Des traits, des fils, entre eux ?

 Le vieux semblait vouloir l’emmener sur un terrain spécifique, au lieu de simplement lui répondre, Raul grogna :

— Fard Egan ? Son "discours" ? Non, je ne suis pas dans le secret des Dieux — contrairement à toi, Illum ! Qui le saurait, sinon celle qui partageait sa couche ? Quant à Idoin, les sans-castes disaient que le temple l’avait exilé parce qu’il racontait que Vide résidait au cœur de la Mère ; ce n’est pas à toi que je dois dire que c’est une injure aux dieux. Et Mor Ridge, quant à lui, je ne sais même pas qui c’est. Alors ce qu’il a dire, j’en sais rien… Et puis c’est pas à moi de révéler ce que disent ces trois-là, Illum ! C’est toi qui parles de liens entre eux, raconte donc !

 Lias écarquilla les yeux. Des Ter glissèrent la tête hors de leurs alcôves lorsqu’il éclata à nouveau de rire.

— Le lien ? Évident ! Ils sont morts !

— Ah bon ? Mor Ridge est… aussi… mort ?

— Écoute les mots, toi qui aimes tant les noms… Bien sûr qu’il est mort, il est Mor, Ridge !

 Là-dessus, il repartit d’un grand rire. Raul se sentit soudain si idiot, au milieu de ce temple, cachant péniblement son sceau de caste aux yeux abasourdis des purs, qu’il eut envie de botter le vieux cul ridé de l’Illum pour l’envoyer bouler dans les rochers. Ne pouvait-il pas simplement lui répondre, avant de lui indiquer la route vers la sortie ? En plus des méandres du temple, ce cinglé tentait de l’emmener dans les siennes. Ces jeux de mots, ces tours verbaux, qu’il se les garde !

— Très bien, je vais chercher la sortie et mes réponses de mon côté. Auxdieux, Illum. Et évite donc de t’étrangler à force de rire. Ou pas, à ta guise.

 Son rire tonitruant s’essouffla. Lias Mav rattrapa Raul qui filait au petit bonheur dans une nouvelle cavité, assez large pour présager d’une bonne nouvelle.

— Chercher est souvent le meilleur moyen de rater, reprit l’Illum, en se réprimant comme il pouvait. Alors pendant que tu cherches — et que tu rates —, laisse-nous donc te parler des dieux.

— Allons bon, et tu ne préférerais pas la fermer après m’avoir indiqué la route ?

— Les humains n’ont pas bonne mémoire, poursuivit Lias Mav, comme si de rien n’était. Ils ont oublié ce que les dieux étaient jadis. Accordons-nous, veux-tu ? Le discours sur les dieux semble être cela même qui modifie les lois. Or ce discours a beaucoup varié au décours du Temps, ainsi que les lois. Pour les lois s’appliquant aux humains, on peut légitimement demander : sont-ce les humains qui font les dieux, donc les lois ; ou les dieux qui font les humains, donc les lois ? Alors ?

 Ce couloir-ci ? Ou l’autre. N’y aurait-il donc jamais aucune indication dans ce nid de cul-bénis ?

— Ce pourrait n’être aucun des deux, ou les deux, répondit Raul à contrecœur. Pourquoi vouloir mettre les choses en opposition ?

— Oui, ça voudrait dire que les lois pourraient exister par elles-mêmes ou ne même pas exister…

 Lias marqua une pause, comme pour réfléchir. Raul traça, espérant le laisser derrière. Et dire qu’il avait eu l’étrange idée de faire confiance à ce triste macaque.

— On peut donc douter de leur existence ? reprit-il, l’air exagérément surpris.

— Bien sûr, vieil homme ! On peut douter de tout : des humains et des dieux. Je ne suis même pas certain que toi, là en face de moi, tu existes vraiment. C’est tellement n’importe quoi ce que tu racontes…

— Précisément ! Même chose pour nous, face à toi. Nous ne sommes pas du tout sûr de ton existence ! Et depuis longtemps, nous humains, cherchons à savoir ce qui est ou ce qui n’est pas ! Alors, pour nous expliquer ce qu’il nous semble être, nous avons trouvé — inventifs que nous sommes — qu’à la place de prouver l’existence de choses, nous pouvons expliquer ce qui fait que ces choses tiennent ensemble.

— Euh… d’accord… et alors ?

 Mais qu’est ce qu’il avait à encore répondre à ce fou ? Aucun arbre ne l’attendait donc pour qu’il aille s’y pendre ?

— Eh bien, les dieux sont cette explication. Par exemple, ce qui nous a attirés vers toi — et toi vers nous —, n’est-ce pas Attraction ? Seulement, peut-on en être sûrs ?

— Si c’est le cas, je lui revaudrais ça !

— Il râle, le Raul, le titilla l’Illum. Mais pour autant que nous constatons ce rapprochement, nous ignorons s’il s’est produit à dessin. Dans le doute, nous proposons ceci : restituions aux dieux leur réelle fonction. Celle de principes organisateurs du monde.

— Attends, comment connais-tu mon nom, Illum ?

— Tu disais connaître un patriarche, fit soudain Lias, étonné. Pourtant peu de gens ressemblent à des patriarches dans la Cité… Ils sont encore moins nombreux à avoir des fils qui élucide.

— Ah, cesse ! laisse-moi tranquille, renonça Raul, de plus en plus tourmenté. Indique-moi cette vidée route, qu’on en finisse !

 Lias Mav écarta les bras, présentant les environs comme s’ils venaient d’apparaître. Ils se trouvaient dans le grand hall. Le coin avait changé, à cause des éboulis que déjà des purs s’escrimaient à dégager — sans trop se donner, pour ne pas manquer de respect à la Mère —, des arbres effondrés et de la statue affreusement fracturée — mauvais présage qu’ils dissipaient en se réunissant tout autour pour prier. Mais il s’agissait bien de l’allée principale. Plus bas, bien plus bas, la lumière de l’extérieur brillait. Le protemple. A portée.

— Postulons : un principe qui écarte et un autre qui rassemble. Ils se répondent, se mit à scander l’Illum à l’adresse d’un Raul abasourdi. En tant que principes, ils restent invariables, le rejet ne devient jamais attirance, ni l’inverse. Par contre, ils peuvent, imaginons, se compléter. Ainsi, si le Vide est celui qui repousse, il ne peut guère le faire à partir du Ciel. Donc, si on parle de principe, l’homme idoine ne trahit pas réellement les dieux, il ne fait que supposer une chose du point de vue des principes.

— Mais comment sommes-nous arrivés ici ? lança Raul, qui n’écoutait qu’à moitié.

 Mais Lias Mav n’avait pas fini.

— Regarde le sens de l’eau dans les aqueducs, regarde-la dévaler en direction des bassins-puits. Tu le disais tout à l’heure, elle ne remonte jamais, sinon on l’aurait déjà constaté. Tout fonctionne, même les exceptions. Comme jamais phénomène ne varie, impossible de savoir si notre chute relève plus de l’attirance que du rejet. Il se pourrait donc que ces forces duelles, si elles le sont, ne soient pas équilibrées. Si c’est l’attirance qui prédomine, dès lors, elle se situerait dans le Ciel ; si, à l’inverse, c’est le rejet qui remporte la partie dès lors, rien ne change, il se situerait nécessairement dans la Terre ; c’est-à-dire à l’opposé. Es-tu d’accord ?

— Ça me semble… possible, répondit Raul, qui, fasciné, retrouvait l’escalier serpentant le long du ruisseau enterrain.

 Ce qui lui semblait surtout possible, et nécessaire, c’était de s’abreuver. Il n’écoutait plus l’Illum que d’une oreille fatiguée. Il rêvait surtout à la lumière extérieure, elle lui semblait magnifique. De leur côté, les Ter s’affairaient bien trop à rafistoler leur précieuse allée pour lui porter attention. Ou encore, ils ne pouvaient plus supporter le vieux bavard et évitaient soigneusement de s’approcher.

— Si ces deux principes existent, il nous faut admettre qu’ils sont impossibles à départager. Impossible, oui, de décider. En revanche, il est certain qu’ils ne peuvent pas, en tant que principes, se situer là où les récits mythiques les situent. Sauf si ils deviennent de même nature, ce qui serait alors une contradiction. Tu nous suis ? Dès lors, si nous reprenons cette idée, en sachant que peu importe qui prédomine entre le deux, ne pourrait-on pas dire que l’inversion du monde ne serait due, en réalité, qu’au simple… hm… déménagement de principes ?

 Raul buvait l’eau claire sans scrupules. Baste des purs. Qu’ils fassent quelque chose, il s’en foutait désormais, la sortie était à portée, quoi qu’il arrive. De toute façon, être accompagné de ce vieux fou semblait constituer le meilleur moyen de les éviter. Raul s’étonnait d’ailleurs que personne ne réagisse à ce qu’il racontait, alors que ses propos dissolus n’avaient plus rien à voir avec les canons du dogme.

 Si ça se trouve, sa tête allait, elle aussi, exploser. Sous ses yeux, peut-être ?

— Ce discours se tient, non ? On pourrait dire que le Vide, comme principe, pourrait se manifester depuis la Terre. Si l’on poursuit le raisonnement, loin de nous la Terre aimante, la Terre qui aimante, au profit d’une Terre fâchée, qui rejette tout le monde vers le Ciel. Ça marche, non ?

— J’imagine… murmura Raul en se redressant.

 Il avait de plus en plus de mal à piger là où l’Illum voulait en venir. D’ailleurs il soupçonnait franchement qu’il voulait juste lui tenir la patte. Mais ça serait bientôt fini. L’entrée — ou la sortie — l’attendait.

— Comme principe ! Tu vois, nous le précisons. Hein, chers purs, vous entendez ? Comme principe. Voit-on ma tête voler en éclat ? Non. Est-ce mon discours ou ma précaution verbale qui me sauve ? Ou alors la question n’est-elle pas là ? C’est peut-être mon nom qui compte, après tout. Peut-on tuer l’Illum Lias Mav Ter ? Non… On ne le peut, mais pourquoi ? Pourquoi, hein ? Les causes, sont-elles avant ou après ?

 Raul n’écoutait plus aucune de ces billevesées. Il avançait vers la lumière. Le fou resta derrière, à brailler.

— Écoute les discours, élucide, écoute les bien. Laisse-toi imprégner par eux. Et tu trouveras tes réponses sans même les avoir cherchées…

 Plus qu'à dévaler les escaliers. Loin le temple, les méandres, l'obscurité, la plaque vibrante, l’abject et les singes, les merveilles et les horreurs, plus d'Illum qui rend fou. Juste le jour éclatant de la Cité.

 Les templiers l’attendaient dans sa clarté.

— Regardez, le voilà ! fit une femme sévère, nimbée de lumière — celle à qui il avait tenu tête, celle à qui il devait ses plaies à la poitrine.

 Elle avait survécu à la tempête, comme ses troufions. Raul se sentait presque heureux de les retrouver, malgré leurs gueules patibulaires.

— Ô dieux… fit-elle, limite déçue. Tu pensais vraiment t’en tirer aussi facilement…

— Facilement, tu parles ! lui lança Raul, presque prêt à l’embrasser ; car le monde extérieur était si beau. Je ne sais pas si tu as déjà eu l’occasion de visiter les lieux : ça vaut le détour ! Pardon, les détours !

— Emmenez-le ! cracha-t-elle. Vous le remettrez aux brigades du nord ! Tu ne t’en tireras pas avec les honneurs, Aers !

— Ah, tu l’as dit ! Je m’en tire avec les horreurs. Et la folie. Et une tête bien ravagée ! Mais je m’en tire pour de bon, ô belle templière.

 Le coup qu’on lui assena ne lui fit même pas mal, Raul n’était plus à ça près. Voilà qu’on l’emmenait manu militari pour la énième fois en quelques jours. Il battait son record…

 La similarité des évènements lui donna envie de rire — ou bien était-ce nerveux après tout ce qu’il venait de traverser ? Ou encore était-ce le mal des hauteurs qui continuait de le ronger ? Le comble, le plus drôle, aurait-été de voir à nouveau une silhouette inversée se tenir dans le lointain.

 Il se mit à inspecter les alentours, pendant que les deux molosses l’emportaient — sait-on jamais ?

 Il éclata franchement de rire en apercevant, sous les contreforts impossibles du nombril du monde, un homme, dressé, tête vers le Ciel, qui le regardait en effet s’éloigner. Il le regardait — pas le temple, pas les templiers, pas les prêtres massés dans l'entrée, ou l’Illum cinglé — non, il le regardait, lui, Raul…

 De l’amusement franc, Raul passa soudain à l’éclat d’un rire fou. Il était là ! L’inversé ! Juste là ! Et encore une fois, il n’y avait que lui pour le voir !

 Tandis qu’il s’éloignait, son rire s’éteignait.

Trouver sans chercher… songea-t-il, sourire aux lèvres.

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