Les grandes découvertes

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Beatrice regarda la façade décrépie qui se dressait devant elle. Sur le fond obscur de la nuit se dessinait ce mur de Babylone, immense, colossal. Les sourcils froncés, elle étudiait l’architecture moderne éclairée par des néons, le béton, les formes et les volumes simples. Tant de siècles passés à faire de l’art habitable pour aboutir à ça. Un morceau de pierre fin et fissuré, frissonnant au moindre coup de vent, de grands rectangles découpés pour laisser passer les gens et la lumière artificielle qui salissait les murs dénués. Une vague plaque de verre dissimulée par des rideaux. Et cette odeur nauséabonde, cette sensation qui la prenait aux tripes… Elle serra la croix qui pendait à son cou de toute la force de ses mains. C’était son martyr, ça ne faisait aucun doute. On n’envoyait pas les débutants au fin fond de Paris dans des lieux aussi mal famés, aussi loin de toute enclave religieuse ! Et surtout pas en pleine nuit. Comme si l’un des deux objets les plus sains des Cultes avait pu réapparaître au milieu d’un tel miasme, d’autant de pécheurs, de démons, de traîtres !

Elle secoua la tête et se força à se calmer. Les yeux fermés, elle se concentra sur la blancheur de la neige, sa pureté, joignit les mains. Se mit à prier. Pas trop fort, pas trop bien, pour ne pas provoquer de phénomène inexplicable. Elle sentit quelqu’un passer à côté d’elle, la frôler, la regarder étrangement. La jeune femme ne rouvrit les yeux que lorsqu’elle fut sûre qu’elle était seule.

Elle s’avança. La neige craqua sous ses pieds. Sa main frôla la porte. Elle la retira immédiatement avec une grimace de douleur. Voilà donc ce que c’était, de vivre dans le monde des païens. Des brûlures de vice sur le pas de la porte, les rires des démons dans les escaliers, une rambarde imprégnée de malédictions, l’odeur du souffre, partout. Le vide, aussi. Des portes, des numéros…

- Madame ? Madame ? Hé, vous ne pouvez pas…

La voix du réceptionniste la prit par surprise. Sa main, sur son bras, lui donnait envie de hurler. Elle se retourna vers lui et le décrocha violemment de sa manche.

- Ne me touchez pas, siffla-t-elle entre ses doigts, un regard noir gravé dans sa mémoire.

L’homme sursauta, fronçant les sourcils. Plusieurs réactions déformèrent ses traits, de la monstrueuse incompréhension à l’indignation féroce, mais il n’en laissa aucune prendre le dessus. C’est avec un visage calme qu’il ré-aborda sa cliente.

- Vous avez rendez-vous, n’est-ce pas ?

- C’est ça.

- Vous avez un numéro, peut-être ?

Elle baissa les yeux sur sa main.

- Je dois voir le un, le deux, le trois, le…

- Ah ! Vous êtes celle qui a réservé une heure avec chacun de nos employés. Venez avec moi, je vais vous remettre…

- Inutile, je trouverai très bien mon chemin toute seule. Vous avez un planning ?

- Euh…

Il fouilla dans ses tiroirs, en sortit une feuille, nota des noms, des numéros et des horaires. Il les vérifia sur l’écran à sa gauche, en rajouta d’autres, récupéra un plan et lui tendit le tout.

- Votre paiement ayant déjà été versé, vous pouvez profiter en toute liberté des services qui vous sont offerts. N’hésitez pas, au moindre…

Mais elle était déjà partie. Sa nuit ne faisait que commencer.

D’homme en homme, d’âme en âme, de pécheur en pécheur, elle navigua sur une mer de démons, de luxure, de dégoût. Les portes claquaient, sa voix s’élevait, criant des mots qu’aucun voisin ne parvenait à comprendre. S’ils savaient une chose, cependant, c’était que ce n’était pas de plaisir, qu’elle hurlait. Ni en français, d’ailleurs, bien que cela y ressemblât étrangement. Hommes, femmes, tous furent interrogés sans la moindre pitié. Malgré la croix d’argent qu’elle arborait fièrement sur ses vêtements de ville, nul pardon, nulle rédemption n’était possible sous son regard glacé. Chacun de ceux qu’elle interrogeait, surpris par cette cliente qui n’en était pas une, se méfiait, la craignait. Et derrière les mensonges, les incompréhensions, la défiance, Beatrice ne voyait que des monstres qui se jouaient d’elle.

Là où un rayon d’or aurait dû filtrer, entre les volets fermés de la chambre, seule une lueur grisâtre, salie par les nuages bas et l’opacité de l’air pollué luisait faiblement, d’un éclat obscur qui faisait grandir les ombres. Aujourd’hui non plus, le jour ne se lèverait pas. Du moins pas pour elle. Et elle revoyait la pâle lueur du jour sur les colonnes de marbre de sa cathédrale, la finesse de la Vierge du couvent, son silence religieux.

Il devait être midi lorsqu’elle s’introduisit dans la pièce d’Octave. Elle attendait sur le pas de la porte depuis plusieurs minutes que sa précédente cliente sorte, lorsqu’elle perçut une épaisse nuée de perversion qui, doucement, envahissait ses alentours. La noirceur de cette personne la fit brusquement s’écarter, lui laissant un passage aussi large que le Styx.

Octave, la tête penchée de manière à dévoiler sa gorge et jusqu’à son épaule sous sa chemise, vérifiait du bout des doigts que l’autre n’avait pas marqué sa peau, auquel cas il lui faudrait descendre la reporter au gardien, chose qu’il détestait faire. Mais n’avait pas d’autre choix, il craignait d’être abusé si la nouvelle se répandait. Ce n’est qu’à la vue de Beatrice qu’il se retourna, gêné.

- Désolé si je vous ai faite attendre.

- Tu es pile à l’heure, répliqua-t-elle sèchement en s’éloignant de lui, tirant une chaise bancale et souillée mais qui, pour une fois, ne risquait pas de s’effondrer au premier contact.

Comme les autres, elle l’étudia. Sa peau livide, fine et rougie aux extrémités, ses yeux à-demi fermés, ses mèches folles lui donnaient un air de cadavre, les quelques couleurs forcées sur sa peau masquaient à grand-peine une fatigue qui, elle l’imaginait, ne se limitait pas au physique. Et pourtant il était là, souriant faiblement, ses mains serrées dans son dos.

Beatrice se laissa tomber vers l’avant et prit sa tête dans ses mains. Son soupir la fit éclater d’un rire sardonique. L’antéchrist se tenait devant-elle et on lui demandait de vérifier qu’il ne tenait pas l’anneau de la Déesse Mère, souveraine des liens du mariage et protectrice des mondes divins ! Quel beau bizutage !

Octave, inquiet, s’accroupit devant elle et posa une main sur son épaule. D’un geste violent, elle le repoussa. Ses jambes maigres cédèrent sous son poids et il tomba en arrière. Elle vit passer devant elle une main décharnée. Un éclat doré. C’est tout ce qu’il fallut. Une onde de pureté. L’éclat du salut. Elle n’en crut pas ses yeux, cet instant merveilleux lui fit pousser un cri de surprise. Elle le rattrapa par la chemise et le lâcha immédiatement. Sa main, au contact de son vêtement, brûlait irrémédiablement. Ce qui n’était qu’une marque superficielle aurait pu devenir handicapant.

Comment un tel joyau avait-il pu atterrir entre les mains du pire ? Comment cet être, cet imbroglio pouvait-il paraître, sentir ? Quel Dieu amoureux des contradictions s’amusait à créer ce genre de situations ? Quel hasard ? Quel…

Elle soupira et croisa le regard hagard de la créature.

- Donne-moi ça. Ça ne t’appartient pas.

- C’est mon paiement en nature, répliqua-t-il vivement.

- Comment peux-tu en être sûr ?

- Je le sais, je l’ai vue. Elle me l’a tendu, elle le voulait.

- Ah oui ?

- J’ai une preuve. Dans le sac, là-bas.

- Sous l’œuvre ?

- C’est ça.

Elle s’y dirigea, lut, relut, éclata de rire. Elle voulait mourir. Ils n’avaient pas le droit. Ce n’était pas à elle de faire ce genre de chose. S’ils en étaient la cause, qu’ils les démêlent, leurs intrigues. Ils ne lui laissaient même pas le choix.

- Ça ne te dérange pas ? demanda-t-elle derrière son sourire narquois.

- Quoi ?

- Tu ne brûles pas ?

- Pardon ?

- Non rien, oublie. Je vais un peu te raconter ma vie, à toi de voir si tu me crois ou pas.

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