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— Seulement depuis l’apparition des cheveux et la supposée naissance d’une enfant démone.

— Qu’entends-tu par-là ?

— J’entends ce que ma mère nous a raconté. Les hommes et les femmes étaient égaux en dehors du palais quand le roi Fédorne vivait encore. Mais à la succession de son fils, Teban, tout est devenu plus sombre. Les années ont fait que le roi des lianes a consommé trop des jeunes filles du palais et que la capitale ainsi que les villes alentour étaient devenues une prison pour celles qui y vivaient. Surtout les plus belles. L’arrivée d’une princesse Grydienne et de ses filles a rendu sa liberté aux femmes. Ça fait trente ans, qu’elles vivent à nouveau sans la peur d’être belle et désirable, mais la chevelure meurtrière a tout gâché. Les hommes sont devenus les femmes du passé.

Shaeln baissa la tête et souffla un long filet d’air. Quelque chose lui pesait, cela allait de soi.

— Je n’ai connu que la protection des femmes de la famille. Si ma mère a sombré dans la folie, ce n’est pas entièrement à cause de l’enlèvement de mon père.

Il vrilla son regard sur Suan qui le contempla dans la lumière mate des pierres blanches.

J’avais onze ans. J’en paraissais plus dû à ma taille et à ma corpulence. Gerelle avait refusé que je me travestisse. Elle voulait que je garde mon identité et je n’aimais pas les robes. J’étais sorti en fin d’après-midi sachant que personne ne se risquait trop tard dans la forêt. Un groupe de femmes est passé devant moi. Elles étaient moins d’une dizaine avec quelques gamins.

Le ton grave employé par Shaeln intrigua Suan.

Ont-elles essayé de te voler ?

Oui…mais j’ai dégainé ma hache, lui d’elle a compris que je serais difficile à tracter jusqu’à leur campement. Elle a commandé à une fillette d’avancer avec les enfants. Quand ils se sont suffisamment éloignés. Trois femmes m’ont sauté dessus. Je ne faisais pas le poids, mais je bougeais trop pour qu’on m’attache.

Shaeln s’arrêta brusquement. Ses yeux étaient noyés de larmes qui ne coulèrent pas. Elles restèrent prisonnières du bord de ses cils.

— Que t’a-t-on fait ? suffoqua Suan en se raidissant.

— Avant que ma mère et ma sœur n’entendent mes supplications, j’avais déjà servi une jeune fille qui devait être à peine plus vieille que moi. Elle s’était agrippée et avait fait son affaire alors que je tenais à peine debout, les bras écartelés par celles qui me retenaient pour que je ne fuie pas. Le regard de ma mère était fou. Elle a tué deux femmes. Les autres avaient décampé.

Ne sachant que dire ou que faire, Suan garda le silence. Dans les traditions, on était un homme à onze ans, mais ici il semblait que l’on soit encore un enfant. Soudain, Suan réalisa qu’il était une proie propice pour un groupe de femmes. Il déglutit, fixa le sommeil d’Analoum, Trysol et Gerelle. Aucune d’elles ne l’avait encore touché. Mais se pouvait-il qu’il subisse ce genre de comportement s’il continuait le chemin ? Pourquoi n’avaient-elles rien tenté ? Peut-être étaient-elles bien trop résignées à suivre le chemin de la vengeance pour vouloir de lui…

— Tu ressembles bien trop à une femme pour avoir ce problème, rassura Shaeln. De ce que j’ai compris, Analoum et Trysol ont des comptes à rendre et des frères à retrouver. Les femmes comme elles on les appelle des Sanslefond. Elles n’ont plus le cœur à suivre les règles instaurées par les clans. Elles sont guidées par le sang. Elles ne te feront rien. Elles ont besoin de ta sœur et de toi pour comprendre… Elles ont du genre téméraire. Je peux sentir qu’elles te protégeront si tu les mènes vers leur désir : leur liberté et celle des hommes.

— T’as raison. On veut un truc qui s’y apparente, affirma Analoum devant eux.

Aucun d’eux ne l’avait entendu approcher.

— J’avoue avoir pensé à garder Suan de retour au campement. J’suis pas une saleté. Je tiendrais ma parole.

Elle se tourna vers l’étranger.

— Si on reste en vie, je te donnerai la fiole et je t’escorterai jusqu’à l’escalier. Je suis consciente du mal qu’on peut faire à certains hommes. En faire des esclaves sexuelles ne nous apportera pas la paie. Je me repentis d’avoir abusé de nos féconds, d’avoir forcé les plus récalcitrants à faire leur « travail ». J’avais oublié ce que ma grand-mère me disait au propos des filles-désir enfermées dans les mille chambres du palais. Les fléaux se sont abattus et nous ont fait perdre la raison.

Analoum avança jusqu’à l’ouverture de la grotte, toisa l’espace enténébré.

— Il y a des ombres en chacun de nous, finit-elle sans chercher à s’excuser du passé.

Où le mal et le vice règnent, la bonté est un bijou précieux songea Suan. Si Xin-Shen pouvait dormir sans crainte contre Analoum, ne pouvait-il pas accepter la sincérité de celle-ci ?

— Je veux vivre, certifia Suan en se redressant. Je ne veux pas d’incertitude. Je vous donne ce que vous voulez toi et Trysol, en contrepartie vous nous gardez en vie et vous me ramenez en bas.

— Es-tu en train de négocier ? s’imposa la voix de Trysol.

— Tout à fait. Je suis dans mon droit. Je suis celui dont vous avez besoin.

— T’as sœur est celle dont nous avons besoin. Ne t’y trompe pas, protesta la rouquine en rejoignant Analoum au centre de la pièce.

— Je suis le seul à pouvoir communiquer avec Xin-Shen, précisa-t-il.

— Faux. J’en suis capable aussi, intervint Gerelle que le haussement de voix avait réveillé.

Suan ignora l’hôte. De quoi se mêlait-elle ? Comme si Xin-Shen allait accepter qu’on le remplace ! Gerelle ne semblait pas du genre à risquer sa vie pour de parfait inconnu. Elle disait ça par provocation.

— Elle a raison. On n’a pas besoin de toi.

— Trysol ! gronda Analoum. On n’a pas le temps pour ces jeux-là. Moi, je te protégerai, Suan. Je ne sais pas ce qui nous attend, mais je sais une chose, avec ta Grenouille, on aura un temps d’avance sur nos ennemis.

Il ne répondit rien, ne donna aucune importance à Trysol et posa un nouveau regard sur Analoum. Elle pouvait bien lui paraître bizarre dans son exubérance à parler ou à s’agiter, elle avait du bon sens. Cette femme connaissait ses priorités. La détermination exhalait de ses ports.

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