2.

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Comme pour la majorité des grandes révélations de ce siècle connecté, au départ ce n’était qu’une rumeur, un ragot gagnant les villes et leurs universités une à une par la magie des réseaux sociaux. Et cette théorie New Age affirmait qu’un objet courait droit sur nous ; monstre interstellaire dont une poignée de salopards avait défini la cible depuis 2017 : notre bonne vieille planète bleue. Cette nouvelle preuve du vaste complot mondial russo-judeo-maçonnique couvert par les illuminatis aurait pu – dû – sombrer dans l’oubli. Mais les gens adorent croire aux complots. Aujourd’hui, il n’est plus aberrant qu’un type prétende qu’Armstrong n’a pas marché sur la Lune, que le 11 septembre est une affaire de la CIA ou que les attentats de Paris ont été prémédités par le gouvernement. On a même déjà tenté de me faire gober que les avions de ligne répandaient des produits toxiques par l’intermédiaire des traînées blanche de leur sillage afin de contrôler les populations. Pire encore, la théorie de la Terre plate est revenue à la mode comme les vinyles chez les disquaires. Essayer de prouver le contraire à cette – heureusement – minorité d’individus vous ferait presque passer pour un dégénéré. Sauf que dans ce cas précis, beaucoup de personnes ont pris la menace très au sérieux. Sur internet, des sites techniquement bien renseignés se seraient même multipliés. Je n’ai aucune idée de leur contenu, mais cela a suffi à faire le beurre des vendeurs de boîtes de conserves et autres fabricants d’abris anti-atomiques ; suffi à effrayer la population. Ça s’est propagé sur plusieurs mois, contaminant chaque jour un peu plus la toile comme des bactéries sur un champ de bataille. Et moi dans tout ça, déconnecté que j’étais, je n’avais rien entendu.

Constatant que la Nasa ne communiquait rien, un groupuscule de chercheurs indépendants s’est intéressé à l’affaire ; enfin disons qu’ils voulaient surtout ridiculiser les New Ages, ceux-là qui des années plus tôt avaient prophétisé qu’un être de lumière nommé Ashtar Sheran déboulerait sur Terre le 21 décembre 2012 pour sauver nos âmes moribondes (on l’attend toujours). Durant plusieurs nuits consécutives, les scientifiques ont donc suivi les sages conseils extraits du web et braqué leurs télescopes vers le ciel. Incrédules dans un premier temps, les preuves factuelles émanant des étoiles les ont vite fait changer d’avis. Car un objet lumineux se trouvait bien là, venant du fond de l’univers et voyageant à une vitesse folle. Ils n’avaient plus d’autre choix que frapper aux portes gouvernementales et livrer leur sinistre conclusion. Celle que le CNES[1], conjointement à ses autres confrères du monde, a officialisé ce 14 juin à 17 h 30, via un communiqué dont le titre résonne encore dans ma tête : l’astéroïde Kathairesis va s’écraser sur Terre.

Voilà ce qu’Europe 1 m’apprend en quelques secondes.

Puis je déglutis à l’audition d’un détail monstrueux. Cette nouvelle est déjà difficile à encaisser, mais entendre que tous les organismes d’États du monde sont de mèche depuis le début, tous d’accords à l’idée de ne dévoiler l’inévitable que le plus tard possible – voire jamais – la rend davantage plus dramatique. Que ce soit le CNES, la NASA ou l’ESA[2], leurs plus hauts émissaires étaient au courant depuis plus de deux ans. À peu de chose près, le plan était parfait : toute cette Nomenklatura filait se cacher dans un bunker et au diable le reste de l’humanité. Manqué !

Trahis par les cieux, trahis par les dieux. Décidément, nous sommes bien mal lotis, pauvres Terriens. Moi qui ai une foi inébranlable en nos institutions, je me sens mutilé de l’intérieur.

— Alors voilà, les News Ages avaient raison, l’info est confirmée et les forces mondiales sont à l’unisson. Bien ! Que faisons-nous ? Quelle est notre réponse ? Une bombe atomique ? demande l’animateur du flash spécial à un correspondant du CNES.

Et après un silence embarrassé, le type répond :

— Envoyer tout notre arsenal nucléaire n’aurait aucun impact. Si ce n’est le risque de fragmenter l’objet en dizaines d’astéroïdes plus petits et aux conséquences significatives. Il n’y a plus rien que l’on puisse faire.

Les jambes toutes ramollies par ma tension déclinante, je rejoins ma voiture. Je m’assois et jette un œil dans le rétroviseur. Mon teint est blafard. Une pellicule de sueur recouvre mon front. Je me frotte le visage, démarre le moteur et, abandonnant et oubliant totalement mes projets de centrale thermique qui ne verra jamais le jour, et allant même jusqu’à me foutre royalement de l’état de santé de la dame et de la fillette, m’enfuis aussi vite que les chauffards qui avaient failli me renverser.

Il y a une multitude de véhicules arrêtés anarchiquement sur mon chemin, leur propriétaire affichant ce genre de regard livide disparu depuis la découverte des camps de concentration. Si certains ont eu la force de rentrer chez eux, d’autres ont dû s’arrêter pour encaisser la nouvelle. Anéantis, ils ne parviennent plus à repartir. Pour ma part, un seul besoin m’habite : celui de dormir. Dormir et me réveiller dans un univers apaisé ; un monde logique où les rochers restent sagement le long des côtes et les cailloux sur le sol. Je veux juste oublier – ignorer – l’actualité.

Ce n’est pas possible, me répété-je. Ce n’est pas une météorite qui va venir à bout de notre civilisation. Pas nous. On n’est pas des dinosaures !

Je ne sais pas si le modèle de Kübler-Ross peut s’appliquer à cette situation, mais si tel est le cas, je me trouve au premier degré d’acceptation de la mort qu’est le déni. Mais cette étape ne dure pas longtemps. Étant quelqu’un de cartésien et de pragmatique, je sais que ce qui s’annonce est tout à fait possible. J’ignore seulement dans quelle mesure les conséquences de l’impact vont nous bouleverser.

J’allume la radio, espérant en découvrir un peu plus sur le pédigrée du météore.

La plupart des savants utilisent un jargon incompréhensible pour évoquer l’objet, mentionnant des UA, des périhélies, des anomalies moyennes ainsi que des chiffres et valeurs qui ne m’évoquent rien. Ils m’informent que Kathairesis est un géocroiseur éjecté de sa ceinture par plus gros que lui voilà près de 89 millions d’années – une information complètement inutile tant sa destination importe plus que son origine. Puis un scientifique prend la parole et synthétise tout ce charabia dans un langage adapté au commun des mortels :

Kathairesis mesure 67 kilomètres de long et 29 de large. On pourrait se dire que ce n’est pas énorme à l’échelle de la Terre mais… c’est énorme. En comparaison, celui qui s’est écrasé au Mexique et qui serait à l’origine de l’extinction des dinosaures mesurait 10 kilomètres de diamètre. Sa masse volumique avoisinerait les cent mille milliards de tonnes. Il présente une forme légèrement courbée rappelant une banane ou un boomerang. Sa vitesse est actuellement de 110 kilomètres par seconde. Son arrivée est prévue pour le jeudi 21 juin prochain, 6 h 37 GMT – soit à 8 h 37, heure de Paris. Lorsqu’il entrera dans notre atmosphère, il fendra le ciel en suivant un angle moyen de 30 degrés. Sa course sera visible par quasiment tous les habitants des deux hémisphères situés de ce côté de la Terre. Nous savons qu’il s’échouera dans l’océan Atlantique, à environ mille kilomètres à l’ouest du Cap-Vert, déclenchant un tremblement de terre impossible à mesurer sur l’échelle ouverte de Richter. S’en suivra un retrait des mers et des océans sur tous les littoraux d’Afrique, d’Europe et d’Amérique, puis la formation d’une vague que je qualifierais de… monumentale. Selon certaines modélisations informatiques, son point culminant pourrait avoisiner les 5 000 mètres d’altitude pour une vitesse de 900 kilomètres heure. Si cette perspective s’avérait exacte, Paris sera heurtée environ six heures après l’impact, quasiment au même moment que New York. Il est difficile de simuler la pénétration de l’eau dans les terres, mais en toute logique et compte tenu des volumes, les seuls endroits qui resteront émergés devraient se situer entre la Russie et la Chine, dans l’ouest de l’Amérique et l’est de l’Afrique. L’impact va influer sur les plaques tectoniques du monde entier. C’est pourquoi d’autres vagues, plus petites, devraient ravager le sous-continent australien et l’Asie du sud-est. Il n’est pas impossible que certaines zones du Moyen-Orient, d’Amérique du Sud et de Scandinavie soient épargnées, mais rien ne permet de l’affirmer catégoriquement. Comme vous vous en doutez, beaucoup vont chercher à rejoindre ces latitudes. Beaucoup… beaucoup trop… Il marque un silence puis reprend : Voilà, je n’ai rien d’autre à ajouter. Bonne chance à tous les auditeurs.

Sur quoi quelqu’un demande ironiquement s’il y a une chance pour que le boomerang retourne à l’envoyeur avant la collision. Un journaliste tousse par politesse, mais personne ne lui répond. Il faut dire que ce n’était pas très drôle. Ne reste plus qu’un silence froid et vide ; jamais le vide ne s’est autant ressenti à travers les ondes.

Je change de station. Évidemment, le sujet est identique. Une femme confirme que l’impact se produira dans l’océan, mais précise que l’astéroïde va s’enfoncer jusqu’au manteau externe et expulser suffisamment de poussière pour créer un voile opacifiant la surface du monde pendant plusieurs décennies, voire siècles. L’hiver nucléaire. Elle ajoute que ceux qui survivraient à la vague monumentale recevraient en héritage un univers sombre où toutes les espèces animales et végétales seraient vouées à disparaître en attendant notre tour. Certains animateurs parlent d’abris, d’élevage intensif ou de culture à rayons ultraviolets artificiels pour perdurer, mais la scientifique reste dubitative et ne prévoit que peu de chance de survie à l’humanité.

Vaste programme.

[1] CNES : Centre National d’Études Spatiales

[2] ESA : European Space Agency (Agence Spatiale Européenne)

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