Étranger en son royaume

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Les trois amis avançaient aussi silencieusement que possible dans l'eau du canal, en direction des voix qui leur parvenaient. Essayant de distinguer les mots prononcés, Zephyr s'aperçut qu'ils étaient partiellement couverts par le bruit des insectes volants. Il prit soudain peur, et regarda son poignet. La luciole s'y trouvait toujours. Comment vérifier que c'était bien celle de Gralmee ?

"Luciole", dit-il tout bas, "es-tu bien la luciole de Gralmee ?"

Un petit éclair lumineux fusa en réponse. C'était bien le code qu'ils avaient adopté spontanément pour communiquer.

A moitié rassuré, il appela Talixan aussi faiblement qu'il le put. Ce dernier se retourna et l'attendit, planté dans l'eau jusqu'aux cuisses. Son visage grimaçait à la vue du jeune homme plié par la douleur. Stepo, au-dessus de lui, ouvrait la bouche comme s'il mimait la souffrance de son aîné.

"La luciole qui m'a repéré dans le chariot - elle nous suit peut-être toujours."

Talixan ouvrit de grands yeux. L'idée ne l'avait pas efleuré. Il se remit lentement à avancer, la tête levée, le regard aux aguets.

Ils firent quelques pas, avant d'avoir la surprise d'entendre Stepo s'écrier :

"Luciole !" en montrant un insecte à deux pas de lui.

Talixan s'immobilisa, leva les mains et ouvrit les bras. Mais comment attraper un insecte en plein air, les pieds dans l'eau, avec un enfant sur les épaules ?

Zephyr se traînait derrière eux. Quand il comprit ce qu'il se passait, il eut le réflexe de déclencher des petits courants d'air désordonnés autour de la bestiole. Un coup de vent à droite, un autre vertical, puis descendant, puis vers la gauche - l'insecte perdait ses repères et finit par tomber à l'eau. Talixan s'y précipita à grands coups d'éclaboussures, le prit dans ses mains et les écrasa l'une contre l'autre aussi fort qu'il le put. Il les déplia pour Zephyr, qui venait laborieusement examiner ce qu'il restait de l'insecte. Mais rien ne permettait d'identifier une luciole de sorcière d'une luciole classique. Ils en étaient pour leurs frais, et devraient continuer à se méfier tant qu'ils n'auraient pas de certitude.

Ils reprirent leur marche aquatique, en redoublant d'attention. Ils approchaient de l'endroit d'où venaient les voix, et où l'herbe était rase, mais les voix s'étaient tues maintenant.

Il y eut un bruit dans les hautes herbes sur leur gauche, et soudain une tête grimaçante surmonté de cornes semblables à celles d'un bélier surgit entre les roseaux. Zephyr faillit défaillir devant cette apparition diabolique. Il crut d'abord à un masque, mais une petite voix féminine sortit de ce visage souligné de gros traits noirs.

"Qu'est-ce que c'est que ça ?" demanda cet étrange personnage aux hommes qui pataugeaient dans le canal. "Où allez vous ?"

Les hommes restèrent figés. Talixan, les yeux toujours fixés sur l'apparition, murmura :

"Une mesmèze..."

Zephyr en oublia sa blessure. Une mesmèze ! Une femme venue des confins nords du continent, de ce peuple aux moeurs sauvages, dont le crâne est muni de cornes ?! Il n'en avait jamais croisé jusqu'ici, et ignorait qu'on en trouvait des représentants jusque dans son royaume !

N'était-il pas en droit de lui retourner la question, sur sa présence ici ? Et au juste, ne représentait-elle pas un danger ? Que signifiait sa présence près de Bel-Sarm ? Zephyr dut s'avouer que ses maigres connaissances livresques sur les mesmèzes ne lui seraient d'aucun secours. Elles tenaient plus des contes de son enfance que des rapports des conseillers de la cour. Il mesura tout d'un coup à quel point cette dernière vivait renfermée sur les revendications de ses commerçants et les caprices de ses ducs, au lieu de s'ouvrir au reste du monde.

Les roseaux s'écartèrent, et il vit s'avancer une jeune fille maigrichonne vêtue d'une robe de toile brute, sans manches, et de piètre facture. Bien que plus petites que celles d'un bélier, ses deux cornes cuivrées et courbées sur elles-mêmes semblaient disproportionnées par rapport à sa faible constitution. Il lui donnait douze ans, lui qui en avait quinze. Mais surtout, il nota chez elle un air extrêmement décidé, et se fit la remarque qu'il en faudrait sans doute beaucoup pour l'effrayer.

Talixan, qui était aussi déconcerté que Zephyr par cette apparition, prit cependant la parole :

"Bonjour ! Je suis ravi que vous parliez notre langue. Nous avons été attaqués par des brigands, et mon ami a été blessé lors de l'assaut. Nous cherchons un abri où nous serions en sécurité et où mon ami pourrait se soigner. Les brigands sont peut-être encore derrière nous à l'heure qu'il est."

La jeune fille les parcourut du regard, perplexe à la vue de cette troupe hétéroclite et sortie de nulle part. Son regard s'arrêta sur Zephyr, dont les traits étaient marqués par la souffrance, et elle sembla prendre une décision. Elle se retourna et cria plusieurs ordres dans une langue inconnue. Des mouvements étaient perceptibles de l'autre côté des hautes herbes, et Zephyr pria pour que les personnes qui s'y trouvaient n'aient rien contre lui. Entre les zagarites furieux, le Duc aux ambitions démesurées qui assiégeait le Temple, les meutes de chiens et les miliciens fanatiques, le monde se révélait particulièrement hostile ces derniers jours.

Elle leur fit signe de poursuivre jusqu'au terrain dégagé, et disparut aussi vite qu'elle était apparue. Ils l'entendirent s'exprimer à nouveau en une langue inconnue, donnant des instructions à ses interlocuteurs. Les deux hommes s'avancèrent d'abord à grand pas, puis de plus en plus prudemment, car l'agitation des hautes herbes montrait qu'on les précédait de l'autre côté. Effectivement, quand ils arrivèrent à la partie rasée, de grands individus les attendaient et, en approchant, ils eurent une nouvelle surprise.

Le comité d'accueil n'était constitué ni de siliens, ni de mesmèzes, mais de baribes. Cinq grands échalas les attendaient tranquillement, pour certains une faux à la main. Le coeur de Zephyr se serra à cette vue. Mais ces faux n'avaient rien d'une arme en l'occurrrence : visiblement, les baribes fauchaient les herbes avant l'arrivée de leur petite troupe.

Les jupes descendant aux genoux, leur seul vêtement, laissaient bien en évidence leur corps tout en muscles et leur peau tannée par le soleil. Leurs visages tout en longueur n'exprimaient rien de particulier - ils étaient là, à attendre des étrangers qui sortaient du canal, sans se poser plus de questions que ça.

A leur approche, ils tendirent des mains aux longs doigts effilés et à la peau rude des travailleurs des champs. Mais avant de monter sur la terre sèche, Talixan inspecta le bord de l'eau.

"Ces endroits sont des nids à rats des ruisseaux. Ils ne peuvent pas rêver mieux. Comment faites-vous pour travailler ici ?" demanda-t-il en se tournant vers la jeune fille.

"C'est vrai, nous faisons attention, mais ça ne nous empêche pas de perdre un baribe de temps en temps." La réponse fit tiquer le chasseur, car elle semblait accorder peu de prix à la vie des travailleurs qu'il avait en face de lui. Mais ce coin n'était pas infesté, et il autorisa les baribes à le remonter, ainsi que son compagnon.

Zephyr attrapa des mains, mais peina à sortir car il restait plié par la douleur. Sa chemise déchirée poissait le sang. Une fois à côté du baribe qui l'avait tracté hors de l'eau, Talixan lui ôta la chemise en lambeaux et la trempa dans l'eau pour commencer à nettoyer les plaies. Allongé sur le ventre, Zephyr se surprit à jauger l'incroyable écart de taille qui le différenciait du baribe qui l'avait soulevé. Il lui aurait fallu trois ou quatre têtes supplémentaires pour faire face à ce géant.

Il n'en était plus à s'étonner de quoi que ce soit. Baribes, mesmèzes et zagarites - le monde entier semblait s'être donné rendez-vous à Bel-Sarm pour une raison inconnue, mais pour l'instant, c'est sa blessure qui monopolisait son attention. La jeune mesmèze leur dit de les suivre, et ils emboîtèrent son pas sans discuter, au rythme lent des baribes, qui semblaient très fatiqués. Seul Stepo était encore audible, chuchotant aux oreilles de Talixan des remarques sur les géants qui les accompagnaient.

Un appel arrêta cependant toute la troupe.

Se retournant, ils virent un autre groupe de baribes qui se tenait planté sur un petit monticule, chacun muni d'une faux qu'il tenait lame en l'air, pied planté en terre. Ils faisaient signe : au loin, par-dessus les herbes folles, une silhouette de zagarite se dessinait. Tout le monde se figea en attendant la suite. Un deuxième zagarite rejoignit l'éclaireur. Ils discutèrent un moment, puis repartirent tous deux en sens inverse. Avec un peu de chance, la poursuite s'arrêterait là.

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Ces scènes s’ajoutaient aux horreurs figurant parmi mes souvenirs les plus ténébreux. Même le plus aguerri des guerriers ne peut s’habituer à voir de telles horreurs.
Depuis le début des hostilités, la liste des pertes s’allongeait de façon exponentielle. Sur quatre mille guerriers, mille six cents restaient mobilisables à la protection de la cité. Les autres furent massacrés et torturés.
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Plus tard dans la soirée, la pluie torrentielle cessa et le ciel se dégagea. Seuls les éclairs au loin perçaient le calme sur la vallée de la mort. t. Moi, je quittai les lieux avec un certain soulagement. Cependant, quelque chose me préoccupait et je savais qu’à la longue, elle pouvait jouer en ma défaveur lors de prochain combat. Mais où es-tu Adragor ?
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« Ce soir tu avais été présent, les choses ... ben, j'hésitai à dire ce que je pensais vraiment et me rétractai ... elles auraient terminé de la même façon. »
« N’oublie pas que tes émotions transparaissent dans tes yeux, alors quoi, ne m’épargne pas, je suis assez grand pour accepter tes remontrances »
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