La cahute / 1

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Soutenu par deux baribes, homme et femme, Zephyr fut trainé jusqu'à une petite cahute à quelque distance de là, suivi de ses compagnons. La petite jeune fille donnait aux baribes des ordres sur un ton décidé, sans leur laisser la moindre initiative. A sa demande, ils allongèrent Zephyr sur le sol de paille, dans ce petit réduit où l'on ne trouvait que quelques outils, un petit foyer, et des vêtements empilés dans un coin.

- C'est une sacré blessure, murmura Talixan, qui l'examinait attentivement, mais rien de crucial n'est touché. Tu vas garder de belles estafilades dans le dos, les plaies sont profondes, mais je pense que tu n'as rien de cassé.

- Sommes-nous en sécurité ici ?

Le chasseur lança un regard à la demoiselle, qui répondit dans un silien parfait :

- Je m'appelle Kanoo, vous êtes sur les terres du seigneur Lamier. Ici, l'ordre règne - le seigneur a une bonne milice. Les brigands qui vous pourchassaient ne traîneront pas dans le coin, ou ça cuira pour eux.

Tout en parlant, elle prit un linge mouillé et le passa sur la plaie du blessé. Sans même les regarder, elle renvoya les baribes aux champs.

- Merci de votre sollicitude, lança Talixan. Mon ami est épuisé, il va avoir du mal à récupérer de sa blessure. Pourriez-vous nous laisser dormir ici deux ou trois nuits ? Nous vous paierons en gibier - je suis chasseur. D'ailleurs, je ne me suis pas présenté, je suis Talixan, quant à notre blessé, c'est... Amilcar... Et ce jeune garçon s'appelle Stepo. Stepo ! Ne reste pas à la porte, s'il te plaît, tu reverras les baribes plus tard.

- Vous pourrez dormir ici, mais il faudra rester discrets. La milice n'aime pas que des étrangers se promènent sur le territoire du seigneur.

Pendant que Kanoo finissait de laver les plaies béantes, le vieil homme sortit de son sac quelques herbes désinfectantes. Zephyr serrait les dents, et gardait yeux et poings fermés. Lorsque le dos fut enfin propre, Talixan y applica une première couche d'herbes. Il prit ensuite une chemise dans le sac de Zephyr, et la coupa en larges lanières, de façon à pouvoir les nouer autour de son torse sur une bonne partie de sa hauteur.

Zephyr dut se maintenir au-dessus du sol pendant cet exercice. Il en profita pour déserrer les dents :

- Cette nuit, c'est la lune verte, n'est-ce pas ?

- Oui, avec la rose à l'horizon un peu avant l'aube. Talixan avait répondu machinalement, et sursauta en comprenant soudain que si Zephyr posait cette question, c'est qu'il envisageait de pratiquer un sort. Il se tut néanmoins. Il est vrai que Zephyr avait déjà mentionné qu'il s'était essayé à la magie avec la sorcière qui l'avait pris sous sa coupe. S'il avait moyen d'accélérer sa guérison, ça valait le coup d'essayer. Mais auraient-ils l'occasion de rester seuls suffisamment longtemps pour qu'il puisse s'exécuter ? Il décida d'interroger Kanoo sur sa vie et celle des baribes qui travaillaient à ses côtés.

- Vous vivez ici ? Avec les baribes ?

- Oui c'est mon équipe. J'ai le hamac là-haut, mais je pourrai le prêter pour votre compagnon. Eux dorment sur la paille, de ce côté.

- Comment se fait-il que vous travailliez près de Bel-Sarm, et que vous parliez notre langue ?

- Je suis née dans une sablière, je suis une mesmèze des sables. Mais... je ne me souviens pas du nom de ma sablière... dit-elle comme si ses interlocuteurs allaient lui reprocher ce détail. A six ans, j'ai été capturée par des zagarites, lors d'un raid qui avait pris mon clan par surprise. J'ai été emmenée comme esclave, avec d'autres enfants du clan. En fait, nous êtions trop petits pour effectuer de vrais travaux, alors nous êtions trimbalés comme du bétail, à cette époque. Nous avons marché, des semaines entières, quasiment pas nourris, et menés au fouet. Mon meilleur ami est mort sur la route, et personne ne s'est baissé pour s'occuper de lui.

Elle respira un grand coup, et braqua son regard vif droit dans les yeux de Talixan. Zephyr s'était rallongé, mais ouvrait lui-même de grand yeux, ne voulant pas manquer une miette de ce récit inattendu.

Kanoo reprit :

- J'ai été mise en vente dans un camp, quelque part dans ce que vous appelez les duchés du nord. Un homme représentant le seigneur Lamier m'a achetée, ainsi que quelques autres compagnons du moment. J'avais donc 7 ans lorsque je suis arrivée dans une charette. J'ai immédiatement commencé à travailler pour la propriété. D'abord aux potagers. Comme je logeais avec les jardinières, et que je voyais beaucoup de monde, j'ai vite appris la langue. Je me débrouillais plutôt bien aux potagers, et Ils m'ont fait confiance. Lorsque le seigneur a acquis les baribes, il m'en a attribué quelques-uns. Je crois que personne n'était volontaire pour s'en occuper ! Notre mission, c'est de creuser les canaux, comme partout ailleurs.

- Comme partout ailleurs ?

- Ben, oui. Elle jeta un regard interrogateur aux deux hommes. Tout le monde creuse des canaux ici, pour irriguer les champs. Le seigneur veut rattraper notre retard, si bien qu'il faut qu'on mette les bouchées doubles. Dans la plupart des propriétés à côté, ils ont creusé leurs canaux il y a deux ans. Ça change tout : les plantations s'agrandissent, les céréales poussent dru et haut, et on n'a même plus assez de place pour ranger les récoltes !

- Mais d'où vient l'eau ?

- Du Jorrou, bien sûr.

- Quoi ? Vous détournez l'eau du Jorrou pour arroser les plaines de Bel-Sarm ?

Zephyr prit un air aussi scandalisé que Talixan. Il n'avait jamais entendu parler de cette opération - clairement, elle n'avait pas été concertée avec les autres Ducs. Si l'eau du Jorrou était massivement détournée à sa sortie des montagnes, la sécheresse n'en serait que plus terrible dans les duchés du Sud.

- Oui, confirma Kanoo, surprise de la réaction de ses interlocuteurs. C'est ma mission : je dirige un groupe de baribes, on creuse les canaux, les jardiniers tirent le meilleur parti des champs, et pour finir le seigneur s'enrichit.

- Mais, reprit Talixan, comment se fait-il que des baribes qui font presque deux fois votre taille vous obéïssent ? Vous n'avez pas de soucis avec eux ?

Kanoo eut un petit rire en hoquets :

- Mais non ! Ils sont gentils. Leur commander est un jeu d'enfant. Enfin, il faut juste penser à tout à leur place. Si on oublie un détail, on court à la catastrophe. Mais ils obéïssent, ça oui, bien sûr, puisqu'ils sont drogués.

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