Pillage

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Zephyr et Talixan reprirent leur filature, mais sur un mode plus décontracté désormais. Ils savaient que leur cible ne pouvait se déplacer très rapidement, les hommes étant tous à pieds à côté du chariot, et ils en repéraient facilement les traces, car les zagarites ne s'imaginaient pas être suivis.

Du coup, Talixan freinait son jeune compagnon, craignant qu'il ne se découvre si un de leurs adversaires s'attardait en arrière. Lui-même s'éclipsait régulièrement pour aller cueillir des baies noires au goût de raisin fort, ou des petits fruits secs qui pendaient de certains arbustes. Il aurait aimé chasser, mais il était hors de question de faire un feu pour cuire de la viande.

Le midi, il prépara une sorte de salade à partir de plantes découpées sur place. Il les lava avec de l'eau tirée de sa gourde, expliquant à Zephyr que dans cette direction, dès le lendemain ils retrouveraient des cours d'eau qui, malgré la température torride, seraient encore vifs.

Zephyr s'adapta plutôt bien à ce repas inhabituel, et sortit quelques fruits séchés de sa besace pour le dessert. Il apppréciait la balade dans la nature, et la facilité avec laquelle Talixan tirait parti de ce qui les entourait. Le temps était un peu chaud, certes, et en ce midi le soleil tapait violemment, au point que la sueur collait son baluchon sur son dos. Mais cette sortie était l'occasion de se débarrasser du malaise qui l'habitait à Sil, de retrouver une vie simple, tournée toute entière vers cette prudente poursuite, qui s'apparentait presque à un jeu. Finis les sermons, les regards narquois, les instructeurs obséquieux. Tout ce qu'il avait à faire, c'était de regarder où il posait les pieds, et s'imprégner du paysage.

La compagnie de Talixan n'était sans doute pas pour rien dans l'humeur enjouée du jeune homme, car son visage restait souriant en toutes circonstances, et quoi qu'il arrive il semblait tout vivre avec beaucoup de simplicité et de sérénité.


Ils marchèrent ainsi encore après le repas. Ils regardaient parfois en arrière, au cas où Jen serait sur leurs traces. Zephyr se demandait s'il viendrait seul, devançant la troupe, ou s'il serait d'emblée accompagné par les gardes qui devraient s'emparer des zagarites et de leur butin. Il ne faisait pas de doute qu'il les retrouverait dans tous les cas, car les zagarites poursuivaient leur chemin à travers la campagne sans dévier de leur direction initiale.

Il devisa un temps avec Talixan sur la destination des bandits. Ceux-ci progressaient délibérément vers le sud-ouest, alors que le chemin le plus court pour rejoindre leur île les aurait menés au nord-est. Comme aucun zagarite n'avait jamais été vu dans le Royaume de Sil, à l'exception des récents et fragiles duchés du Nord des montagnes, les deux hommes écartèrent l'idée que la bande au chariot cherche à rejoindre un avant-poste de ce côté-ci.

L'hypothèse qu'ils aient des alliés dans la cité de Marmaras, bien que tirée par les cheveux, ne pouvait être totalement écartée. On pouvait alors s'attendre à ce que leur trajectoire oblique encore plus à l'ouest. Mais l'option qui retint leur attention serait que la troupe rejoigne un bateau sur la côte sud, pour remonter ensuite vers le nord, en longeant la côte Est du continent, jusqu'à Zagarth. Ce parcours semblait semé d'embûches, étant donné la longue distance à parcourir dans des eaux sillonnées par les navires du Royaume. Mais cette troupe avait déjà prouvé qu'elle savait traverser des lignes ennemies sur une très longue distance sans se faire remarquer.


Ils devisaient ainsi sur les parcours possibles lorsqu'ils furent interrompus par des bruits lointains mais violents de coups métalliques, et un grand cri. D'instinct, ils s'applatirent dans les herbes, et Talixan saisit son arc. N'entendant rien de plus, ils décidèrent muettement de s'écarter de la piste où étaient passés les bandits, et d'avancer sans se découvrir, marchant accroupis au milieu des arbustes. Reprenant ensuite la direction d'où était venu le cri, ils tombèrent rapidement sur un long potager ceinturé d'un petit mur de planchettes, qui n'était que la partie avancée d'une ferme de belles dimensions.

S'approchant encore de la bâtisse, ils découvrirent que les zagarites s'y affairaient. Tandis que l'un chargeait des sacs d'avoine dans le chariot, un autre attelait deux chevaux à l'avant, et un autre encore remplissait une outre avec l'eau d'un grand baquet. De l'intérieur provenaient quelques bruits intermittents de casse et de saccage.


Les bandits ne s'attardèrent cependant pas. Après avoir chargé encore quelques aliments et quelques bouteilles dans le chariot, tous sauf un, qui restait à garder leur précieux butin, se retrouvèrent dans la ferme.

Les bruissements des feuilles, les bourdonnements d'insectes furent soudain percés par deux grands cris de terreur consécutifs, s'achevant en râles.

Les zagarites ressortirent aussitôt, coururent au chariot, où deux d'entre eux montèrent, et le lancèrent dans une course rapide.

"Sont-ils tous repartis ?" demanda Zephyr, qui n'en menait pas large.

"Oui, je les ai vus tous les cinq. Je vais entrer dans la ferme, tandis que tu monteras la garde au-dehors, au cas où ils reviendraient."

Cette proposition rassura le jeune homme, qui n'était pas pressé de voir ce qu'il était advenu des habitants de la ferme. Leurs cris l'avaient glacé d'effroi.

Ils se relevèrent, et alors que Zephyr allait se poster derrière un arbre, du côté où étaient partis les bandits, Talixan s'engouffra dans la ferme. Des râles et des toux étouffées leur parvenaient par la porte grande ouverte.

Il ne fallut pas dix secondes avant que Talixan n'appelât :

"Zephyr, vient vite !"

Le ventre noué, Zephyr se précipita à son tour dans la ferme.

Il y avait deux personnes, allongées au sol, qui remuaient encore beaucoup.

Talixan avait sorti un couteau et coupait les liens qui saucissonnaient l'homme, mains dans le dos. La femme était liée de la même façon. Zephyr sortit son propre couteau fin et se mit à la délier également. Contrairement à ce qu'il imaginait, ces deux personnes étaient bien vivantes. Leurs visages nageaient dans le sang et elles semblaient étouffer dans leurs râles, mais elles se démenaient comme de beaux diables.

Lorsque leurs liens furent coupés et qu'elles purent tourner leurs visages vers les nouveaux arrivants, Zephyr lut la terreur dans leurs regards. Ils se penchaient en avant, pour cracher du sang, et comme leurs gémissements étouffés se poursuivaient sans raison, il comprit qu'on leur avait tranché la langue.

Les zagarites, malgré leurs traditions guerrières, avaient bizarrement décidé d'épargner ces fermiers. Tous deux auraient dû mourir, Zephyr en était persuadé. En dépit de leur mutilation, ils bénéficiaient d'une chance inouïe.

"Sais-tu comment soigner ça ?" demanda Talixan à ses côtés.

Zephyr passa en revue les livres de médecine qu'il avait étudiés.

"Je n'ai jamais rien lu sur un cas semblable, mais j'ai une petite idée de ce qu'on peut faire. Trouvons-leur un tissu propre, imprégné de sel, qu'ils maintiendront appuyé sur la langue. Ensuite de la lavande et du thym, qu'on leur donnera à mâcher. Il y en a souvent par ici."

Ils commencèrent par rassurer le fermier et la fermière, dont les pleurs, les gémissements et les crachats s'entrecoupaient maintenant de regards de reconnaissance. Puis ils se rendirent à la cuisine, Zephyr déchira un torchon propre en deux morceaux, les humecta légèrement et les couvrit de sel. Pendant ce temps, Talixan dénicha un pot avec un fond de thym, et sortit au jardin voir s'il en trouverait plus.

Ils soignèrent ainsi les deux blessés, les calmèrent, et commencèrent à faire avec eux l'inventaire de leurs pertes. Le fermier et la fermière commençaient à chercher des signes pour communiquer entre eux, ce qui montrait qu'ils surmontaient leur choc. A eux quatre, ils eurent vite remis en état ce que les bandits avaient cassé, et d'un regard muet, Zephyr et Talixan décidèrent qu'il leur fallait reprendre leur poursuite. Ils expliquèrent au couple qu'ils attendaient des renforts pour arrêter ces bandits, et qu'ils étaient décidés à les traquer aussi longtemps qu'il le faudrait. Ils demandèrent un peu de ravitaillement, et comme la ferme se portait plutôt bien, les fermiers n'eurent pas de peine à leur trouver quelques victuailles que les bandits n'avaient pas pris le temps de chercher.

Ils allaient dirent adieu à leurs hôtes lorsqu'ils entendirent le hennissement d'un cheval au dehors.

Ils échangèrent un regard effrayé, et les fermiers se précipitèrent vers la cuisine, sans doute pour s'échapper par la fenêtre. Zephyr et Talixan se plaquèrent contre un mur, l'un avec son arc, l'autre son couteau.

"Nadiaa, Crek, c'est moi, Jen." entendirent-ils crier depuis la cour.

Soulagés, ils n'en quittèrent pas moins le mur lentement et en restant sur leurs gardes, surpris qu'ils étaient par la rapidité avec laquelle les choses se produisaient.

Les fermiers revinrent de la cuisine, et Jen, en entrant, les trouva tous les quatre en face de lui. Nadiaa se mit à pleurer avec un gémissement bizarre, et Crek lui prit l'épaule pour la consoler.

Jen, qui arrivait tout souriant de la joie de retrouver des amis, comprit que tout n'était pas comme d'habitude.

"Crek, que vous est-il arrivé ? j'ai appris que des voleurs s'en sont pris à ma ferme, vous a-t-on attaqués aussi ?"

"Ils ont été attaqués, et les bandits leur ont tranché la langue." intervint Talixan.

Crek hochait la tête pour confirmer, tandis que Nadiaa levait les poings au ciel pour exprimer son désespoir.

Jen poussa une exclamation qui tenait du rugissement. Il se mit à poser question après question aux deux aventuriers, sur un ton agressif. Il fallut le calmer et lui faire bien comprendre qu'ils n'y pouvaient rien, et qu'ils étaient intervenus au plus vite pour secourir le couple.

Alors qu'ils n'en étaient plus qu'à se désoler tous ensemble, ayant épuisé toutes les questions, Zephyr se risqua à demander à Jen s'il avait pu se rendre jusqu'à Sil.

Il s'assit avant de répondre, et tous l'imitèrent, Crek et Nadiaa pressant dans leur bouche les linges destinés à faciliter leur cicatrisation.


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