Chapitre 20

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Une heure après la fin de son cours de maths, alors qu’elle était confortablement assise à sa table habituelle du café Gourmet’s, en train de siroter son chocolat chaud et de déguster sa gaufre aux myrtilles, Lisa repensait encore avec tendresse à la façon dont M. Bates lui avait souri. Elle qui le trouvait déjà si séduisant lorsqu’il gardait une expression neutre sur son visage... Elle ne pouvait définitivement plus le quitter des yeux lorsqu’elle voyait sa figure s’éclairer d’un sourire. Encore moins lorsque ce sourire lui était destiné !

Elle espérait désormais le retrouver au café Gourmet’s, où elle était venue s’installer dès la sortie de son cours d’anglais. Elle savait qu’il passait en général à la bibliothèque avant de venir prendre son café ici, mais depuis la fois où elle l’avait vu rappliquer à sa table pour lui conseiller de la lecture sous le regard inquisiteur de Mike, elle préférait ne plus remettre les pieds dans la salle d’études à cette heure-là. Elle craignait trop de voir cette situation embarrassante se reproduire – avec Mike ou un autre de ses amis – et de laisser deviner malgré elle la nature de ses sentiments pour M. Bates.

Le café Gourmet’s lui semblait être un endroit plus sûr, où elle avait moins de chances de croiser ses camarades de classe, et où, à l’inverse, elle était quasiment certaine d’apercevoir son prof de maths. En attendant son arrivée, elle avait sorti de son sac le devoir qu’il lui avait rendu en début d’après-midi, et relisait avec amour les remarques qu’il avait écrites à côté de ses démonstrations : « Bien », « Oui », « Bien », « Très bien »... Caressant avec son pouce le A++ qu’il avait entouré en haut de la première page de sa copie, Lisa se mit à imaginer M. Bates en train de corriger son devoir, tranquillement assis sous sa véranda par un bel après-midi ensoleillé, profitant de la chaleur de sa serre et savourant une bonne tasse de café…

- Ça alors ! Je ne m’attendais pas à te voir ici, Lisa ! s’écria une voix masculine qui mit brutalement fin aux divagations de la jeune fille.

Celle-ci releva aussitôt la tête pour constater avec effroi que Mike venait de faire son apparition dans la salle.

- Mike ! s’exclama Lisa d’une voix quelque peu gênée. Moi non plus, je ne m’attendais pas à te trouver au Gourmet’s…

« C’est d’ailleurs pour ça que j’y suis allée… » ajouta-t-elle en pensée.

- Qu’est-ce que tu fais là ? demanda-t-elle en voyant le garçon rejoindre sa table.

- J’ai rendez-vous à trois heures et demi avec Tony pour travailler sur l’exposé d’histoire que nous a refilé Mme Flint... « La Grande Dépression »... Franchement, il n’y a pas plus joyeux pour commencer la nouvelle année !

- Ah… Et, euh… Tu ne crois pas qu’en allant à la bibliothèque, vous auriez eu plus de chances de trouver des informations pour préparer votre exposé ? suggéra Lisa, dans l’espoir un peu vain de se débarrasser de Mike.

- Sans doute, mais depuis qu’on s’est fait virer par la documentaliste, je ne pense pas qu’il soit très judicieux d’y retourner avant quelques semaines… voire quelques mois.

- Quoi ? Vous vous êtes fait bannir de la bibliothèque ? se récria la jeune fille, comprenant soudain qu’elle aurait pu se rendre à la salle d’études sans le moindre risque de tomber sur Mike. Mais depuis quand ? Qu’est-ce qui s’est passé ?

- Oh, c’est juste la documentaliste qui s’est encore mise à péter un câble, le dernier jeudi avant les vacances de Noël… Visiblement, elle n’a pas trop apprécié le débat que Tony et moi avions lancé sur la question de la pizza à l’ananas… Il faut dire que la discussion s’est un peu animée lorsque j’ai affirmé que le seul fruit qui avait sa place sur une pizza, c’était la tomate... Bref, la documentaliste a fini par nous mettre à la porte sous prétexte qu’on faisait trop de bruit et qu’on dérangeait tout le monde… alors qu’il n’y avait quasiment personne dans la salle !

- Je vois…, dit Lisa, qui se demandait si M. Bates faisait partie des rares individus à s’être trouvés à la bibliothèque à ce moment-là et à avoir assisté à la scène.

- Du coup, Tony a proposé qu’on se retrouve au Gourmet’s pour bosser sur notre exposé. D’après lui, c’est l’endroit idéal pour travailler tout en grignotant…

- Je confirme ! s’exclama Lisa, avant de porter à sa bouche son dernier morceau de gaufre et de le mâcher avec délectation.

- Dans ce cas, je pense que je vais me commander la même chose. Je peux me joindre à toi ? s’enquit Mike en désignant d’un mouvement de tête la chaise inoccupée devant Lisa. A moins que tu attendes quelqu’un ?

« Non, mis à part M. Bates, mais je doute qu’il vienne s’asseoir à ma table... » songea la jeune fille, avant de répondre à la place :

- Non, non, vas-y, tu peux t’asseoir.

Et dire qu’elle avait fait exprès de venir ici pour rester tranquille... Ce n’était vraiment pas de chance. M. Bates allait débarquer au Gourmet’s dans quelques minutes, et son arrivée ne manquerait pas d’attirer l’attention de Mike, voire d’éveiller chez lui de nouveaux soupçons… Lisa se demanda s’il ne valait mieux pas qu’elle s’en aille au plus vite...

- Waouh ! s’écria alors son ami en se penchant sur la copie de maths qu’elle avait laissée sur la table. A++ ? C’est bien la première fois que je vois une telle note ! Surtout venant d’un prof de maths... Tu lui as tapé dans l’œil, ou quoi ?

« Si seulement… » pensa Lisa avec un petit sourire en coin désabusé.

- Bah, fit-elle en haussant les épaules. C’est juste parce qu’il a mis A+ à Arthur Macmillan et qu’il a trouvé mon devoir un peu meilleur que le sien… Ce n’est pas la première fois qu’il fait ça !

- Pas la première fois ? répéta Mike, estomaqué. Combien de A++ est-ce qu’il t’a mis depuis que tu l’as comme prof ?

- Euh… Beaucoup…, avoua Lisa en se grattant la tête d’un air embarrassé.

- Ça veut bien dire qu’il t’a à la bonne ! Tu es sûre que ça ne cache pas quelque chose ?

- Qu’est-ce que ça pourrait bien cacher ? s’interloqua Lisa, qui sentit ses joues s’embraser d’un seul coup. Je ne vois vraiment pas ce que tu insinues…

- Moi, je crois que si ! lança Mike en lui faisant un clin d’œil. Sinon, tu ne serais pas devenue aussi rouge !

- Oh, c’est normal, ça ! C’est le chocolat chaud qui me fait toujours cet effet-là !

- Ah oui ? s’exclama Mike qui, de toute évidence, n’y croyait pas une seule seconde. Je pensais plutôt que c’était le fait de parler de ton prof de maths… Il s’appelle comment, déjà ? M. Gates ?

- M. Bates, corrigea Lisa avec un brin de contrariété – elle ne supportait pas qu’on écorche le nom de l’homme qu’elle aimait.

- Ah, c’est vrai. Tu me l’avais dit, l’autre fois, lorsqu’il était venu te parler à la bibliothèque… D’ailleurs, je me demande s’il y est, en ce moment… Il est peut-être en train de t’attendre ?

- Pourquoi est-ce qu’il m’attendrait ?

- Je ne sais pas, moi… A chaque fois que je te croise à la bibliothèque, il est toujours assis à quelques tables de la tienne… Oh ! fit alors Mike, comme s’il venait d’avoir une illumination. A moins que ce ne soit toi qui l’attendes là-bas ?

- Moi ? se récria Lisa. Mais pourquoi est-ce que j’irais attendre mon prof de maths à la bibliothèque ? Si j’y vais, c’est simplement pour y faire mes devoirs !

- Et aujourd’hui ? demanda Mike d’un air malicieux. Pas de devoirs ? Ou pas de M. Bates ?

Désemparée, Lisa regarda autour d’elle comme pour chercher de l’aide. Ses yeux se posèrent instinctivement sur l’issue de secours au fond de la salle, et elle eut une envie soudaine de s’y précipiter pour s’enfuir. Tout ce qu’elle avait redouté était en train de se produire, sans même que M. Bates ait eu besoin de pointer le bout de son nez… Pourquoi diable avait-elle laissé traîner son A++ sur la table ? Jamais Mike ne se serait mis à lui parler de son prof de maths si elle avait été moins négligente ! Maintenant, il s’amusait à lui poser des questions dignes de la Gestapo et elle croyait vivre un véritable cauchemar... Que dirait-il lorsqu’il verrait M. Bates pousser la porte du Gourmet’s ? A tous les coups, il comprendrait que Lisa avait préféré l’attendre ici plutôt qu’à la bibliothèque, et toutes ses suppositions se trouveraient confirmées... Si elle voulait lui prouver qu’elle n’était pas venue au Gourmet’s pour y croiser son prof de maths, elle devait à tout prix se sauver avant son arrivée.

- Il faut que je te laisse, mon bus passe dans cinq minutes, déclara-t-elle sans ambages, avant de ranger sa copie dans son sac.

- Quoi ? Tu t’en vas déjà ? s’étonna Mike. Mais tu n’as même pas fini ton chocolat chaud !

- Il est trop chaud, justement. Si j’attends qu’il refroidisse, je vais louper mon bus, expliqua la jeune fille en se levant de table.

Cela lui faisait mal au cœur de laisser plus de la moitié de sa tasse de chocolat – surtout pour aller attendre un bus qui, au lieu de passer dans cinq minutes, passait dans une demi-heure – mais elle n’avait guère d’autre choix que d’accepter ce sacrifice, si elle voulait avoir une chance de se tirer d’affaire.

- C’est moi qui te fais fuir ? s’exclama Mike. Désolé, je n’avais pas l’intention te mettre mal à l’aise !

« Trop tard » pensa Lisa en enfilant son manteau.

- Je dois vraiment y aller, lança-t-elle d’un ton sans réplique. Bon courage pour ton exposé.

Sur ce, elle passa son sac à bandoulière sur son épaule et se dirigea d’un pas ferme vers la sortie du Gourmet’s. Hélas, elle n’eut pas plus tôt fait cinq mètres qu’elle entendit la voix de Mike s’écrier derrière elle :

- Eh, Lisa ! Tu as oublié ton téléphone portable !

La jeune fille se retourna sans s’arrêter de marcher et vit son camarade en train de brandir son smartphone.

« Quelle cruche ! » se dit-elle alors, et ce fut à cet instant précis qu’elle heurta de plein fouet la personne qui arrivait en face d’elle.

Le choc fut si violent qu’elle rebondit en arrière et dut se raccrocher à une chaise pour ne pas perdre l’équilibre. Elle crut mourir sur place lorsqu’elle s’aperçut que l’individu qu’elle venait de percuter n’était autre que M. Bates.

- Pa… Pa… Pardon ! balbutia-t-elle en rougissant jusqu’aux oreilles. Je suis tellement navrée ! Je… Je ne vous ai pas fait mal ?

- Du tout. Et toi ? Rien de cassé ? demanda l’enseignant d’une voix soucieuse.

- Non, non, tout va bien ! le rassura Lisa qui, même si elle s’était retrouvée avec le nez cassé, ne s’en serait pas formalisée.

Naturellement, face à la carrure solide de M. Bates, le petit gabarit de Lisa n’avait pas dû causer sur lui beaucoup plus d’impact que celui d’un moustique s’écrasant contre un pare-brise.

- Tant mieux, dit M. Bates avec soulagement, avant de reprendre son chemin vers le comptoir.

Encore toute chamboulée par ce qui venait de lui arriver, Lisa pivota sur elle-même et posa son regard sur Mike. Comme il fallait s’y attendre, le garçon n’avait rien manqué de la scène, et il était maintenant plié en deux de rire sur sa table. Rouge de colère et de honte, Lisa serra les poings avec rage et marcha droit vers son camarade. Elle était tellement furieuse contre lui qu’elle ne lui adressa même pas la parole, et se contenta de récupérer son portable avant de le fourrer dans la poche de son manteau. Profitant du retour forcé de Lisa à sa table, Mike lui lança alors entre deux gloussements de rire :

- Tu ne lui as peut-être pas tapé dans l’œil, mais en tout cas tu ne l’as pas loupé !


Lisa ne ferma pas l’œil de la nuit. Certaine que Mike avait fini par deviner son secret, tourmentée à l’idée qu’il puisse aller tout raconter à ses copains du lycée, elle ne cessait de se tourner et de se retourner dans son lit sans parvenir à trouver le sommeil. Des scénarios tous plus terrifiants les uns que les autres se dessinaient dans son esprit angoissé : et si jamais Mike avait déjà tout balancé sur les réseaux sociaux ? Et si jamais la rumeur s’était déjà propagée et que tous les élèves du lycée Lincoln savaient désormais que Lisa Thompson était folle amoureuse de son prof de maths ? Comment réussirait-elle à retourner en cours le lendemain matin sans craindre de subir les moqueries de ses camarades ? Finirait-elle par connaître le même sort qu’Ashley Westbrook ?


Cela faisait bien longtemps que Lisa ne s’était pas rendue à l’école avec la boule au ventre. En vérité, la dernière fois qu’elle avait autant appréhendé d’aller en classe remontait à l’époque du collège, certainement à un de ces jours funestes où elle avait dû passer toute seule au tableau pour présenter un exposé, ou bien passer toute seule sur le tapis de gymnastique pour présenter un enchaînement. Depuis qu’elle était au lycée – et qu’elle avait arrêté le sport –, son anxiété avait totalement disparu, et sa rencontre avec M. Bates lui avait même donné le goût d’aller en cours. Aujourd’hui, cependant, Lisa Thompson descendit du car scolaire avec un nœud à l’estomac. Alors que d’habitude elle s’empressait de franchir le portail du lycée, elle s’y dirigea cette fois-ci en traînant les pieds, comme la plupart des autres élèves autour d’elle. Elle s’apprêtait à vivre l’une des pires journées de sa vie, et pourtant...

Quel ne fut pas son soulagement lorsqu’elle traversa la cour et le couloir principal du lycée en constatant que personne ne se retournait sur son passage pour la regarder bizarrement ! Elle semblait toujours aussi transparente que les autres jours, ce qui pour une fois ne la dérangeait pas le moins du monde. Elle parvint jusqu’à son casier sans encombre, et finit par se demander si ses camarades ne faisaient pas exprès de cacher leur jeu pour mieux la discréditer dans son dos… Mais n’était-ce pas plutôt elle qui devenait parano ?

Après tout, Mike n’avait peut-être rien répété à personne... Si Lisa lui avait fait un peu plus confiance, jamais elle ne se serait tracassée de la sorte. Elle ne savait d’ailleurs si elle devait aller le trouver pour lui demander expressément de garder le silence, ou si au contraire elle devait l’éviter… Un dilemme qu’elle n’eut même pas à résoudre, car ce fut Mike qui vint le premier à sa rencontre.

- Quoi de neuf ? lança le garçon, alors que son amie ouvrait tout juste la porte de son casier.

Lisa se retourna en sursaut. Comment diable Mike faisait-il pour apparaître pile au moment où elle pensait à lui ? Si seulement cela pouvait marcher aussi avec M. Bates !

- Oh… Euh… Rien de nouveau depuis qu’on s’est vus hier après-midi…, répondit la jeune fille, dont la voix hésitante trahissait son malaise.

- Tu n’as pas l’air dans ton assiette… Tu es sûre que ça va ?

- Bof… Ça pourrait aller mieux si je n’avais pas passé une nuit blanche…

- Quoi ? Toi aussi tu avais une dissertation d’anglais de cinq pages à rendre pour aujourd’hui ? Je ne me suis pas couché avant quatre heures du matin pour pouvoir la terminer !

- Non, ce n’est pas ça… C’est juste qu’à force de me faire du souci, je n’ai pas réussi à m’endormir…

- Du souci pour quoi ? s’inquiéta Mike.

- A propos de ce qui s’est passé hier au Gourmet’s…, avoua Lisa en baissant la tête pour cacher son embarras.

- Ah ! Ta collision avec ton prof de maths ? Bah, il ne faut pas t’en faire pour ça ! Je suis sûr que tu ne lui as pas fait mal. Et puis, ça aurait pu être pire… Imagine, si tu avais renversé sur lui quelque chose ? Ton chocolat chaud, par exemple ! Il était très bon, d’ailleurs... Je me suis permis de le finir, en attendant Tony.

- Tu ne lui as rien raconté, j’espère ?

- Ça ne risque pas ! Dès qu’il est arrivé, il s’est mis directement à me parler de sa nouvelle bécane, et je n’ai pas pu en placer une ! Il était tellement excité qu’il a fini par me faire faire un tour sur son bolide, et on a passé l’après-midi à sillonner la campagne.

- Mais vous ne deviez pas travailler sur votre exposé d’histoire ?

- Si, c’est pour ça qu’on s’est redonné rendez-vous au Gourmet’s cet après-midi. Tu veux venir avec nous ?

- Pas vraiment, non…

- Pourquoi donc ? s’étonna Mike. Il y a de grandes chances que M. Bates soit là-bas, lui aussi !

- Chuuut ! fit alors Lisa en regardant autour d’elle d’un air paniqué.

- Oh, ne t’inquiète pas ! la rassura Mike. Les autres font tellement peu attention à nous qu’ils ne risquent pas de nous entendre. Et puis, ton secret est bien gardé, avec moi. Tu peux me faire confiance.

- Vraiment ? demanda Lisa, comme pour s’assurer de la franchise du garçon.

- Vraiment, certifia celui-ci. C’est à ça que servent les amis, non ?

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