Linoléum premier, Chef suprême des Hommes de Jupiter

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Linoléum premier se lissa la moustache, aussi effilée que le pinceau qu'il utilisait pour peindre sur des macaroni, son passe-temps préféré. Un coup d'œil à la glace, que voilà un beau tyran, un peu court sur pattes, certes, mais un panache... non, une moumoute de travers. Que Linoléum tira vers la gauche, ce qui découvrit une chair molle et chauve au-dessus de l'oreille droite. Sa tête avait-elle enflé ? L'heure avançait, on l'attendait au bunker. Nerveux, l'homme entreprit de déplacer la postiche millimètre par millimètre jusqu'à ressembler à peu près à celui des portraits officiels très retouchés, le Chef suprême des Hommes de Jupiter.

L'organisation, aussi nommée la Tuile, était restée secrète pendant les quatre premières années de sa formation, pour se révéler au grand jour en 2033, armée et dangereuse. À sa tête, un nabot qui réussira, au fil des années, à force de manigances et de purges sanglantes, à éliminer tous ses rivaux, Lombric Patère y compris, ancien complice et pilier de la secte révolutionnaire. Si Linoléum ne payait pas de mine, la terreur qu'il inspirait coupait net les envies de se bidonner quand, lors d'un souper de gala, la moumoute, huileuse de transpiration crânienne, glissait jusque dans sa soupe. Les photos étaient bien entendu interdites lors de ces événements.

L'homme pouvait être fier de ses réalisations. Il avait pourtant subi dans son enfance plus que sa part de brimades, à l'école et dans les vestiaires sportifs. On l'avait surnommé Prélart, plus subtilement Pré-Lard, en insistant bien sur la séparation des deux syllabes. Lino, un diminutif que ses parents lui avaient attribué avec toute l'affection dont ils se sentaient capables à la vue de leur rejeton grassouillet, lui était resté, et les hauts-gradés de sa cour en usaient avec bonhomie, en attendant que leur tour d'être éradiqués vienne. À quoi bon changer de nom, si la gloire se met de la partie ? Et puis, il y avait de la grandeur romaine dans le titre Linoléum premier. Il avait beau avoir haï de tout son cœur ses géniteurs, fiers de l'avoir baptisé dans l'eau de pluie de leur récupérateur d'un nom de revêtement de sol composé de matériaux naturels, Lino fut fidèle à son nom.

Quant aux parents du futur tyran, des écologistes purs et durs du début du vingt-et-unième siècle, ils furent les premiers à subir la hargne accumulée par leur fils, lorsqu'ils disparurent sous un monstrueux tas de compost au cours d'un séjour de l'adolescent à la ferme familiale. Mis par précaution et par ennui en pension, Lino venait mollement donner un coup de main à son père, qui cultivait des betteraves d'une telle pureté que les grands de ce monde se les arrachaient pour leurs vertus antioxydantes. Devenu orphelin, Linoléum se découvrit avec surprise beaucoup plus riche que ce qu'il avait espéré. Passionné, il mit toute sa fortune dans son entreprise, qu'il souhaitait le plus destructrice possible.

En septembre 2033, Lombric et lui réalisèrent leur premier coup, la mainmise sur le système informatique d'Interpol. La CIA suivit, et les autres tombèrent. Du garage de la ferme transformé en bunker à six étages creusés dans une terre bien drainée, les deux amis créèrent des liens, réunirent des adeptes. Qui aurait cru que les deux nerds du lycée Saturnin-sur-Cher réussiraient ces coups d'éclat ? Sûrement pas les élèves qui en avaient fait leurs têtes-de-Turc pendant cinq ans. Quoi qu'il en soit, leur revanche était bien réelle, et les Hommes de Jupiter sévissaient sur terre.

On soupçonnait depuis quelques années l'existence d'une telle organisation. Si des sceptiques la classèrent dans la catégorie théorie du complot et s'en fatiguèrent vite, d'autres la googlèrent avec anxiété ; toutefois, même le fou le plus délirant n'aurait pu penser qu'elle avait pu réunir en son antre autant d'hommes de richesse et de pouvoir.

Grâce à ses techniques d'infiltration, de piratage et de sabotage, elle prit d'abord le contrôle de tous les moyens de communication. Le reste suivit. Sa capacité de combat informatique était telle que tous, pays, continents, géants du web, organisations militaires et polices secrètes durent faire des alliances contre elle. Mais ses espions étaient partout.

Son dernier ennemi à abattre, coriace, Les Petits Hommes verts, était constitué en une société à but non lucratif qui vénérait la Plante, un monstre hideux issu de la vase en mission pour venger Gaïa du mal que les êtres humains lui avaient fait. Ils prétendaient que la Plante pouvait étouffer toute vie humaine sur Terre, dans le but de recréer le Paradis terrestre originel. Eux seuls survivraient, dans l'amour et dans le sacrifice des passions autres que botaniques et animalières.

Le monstre n'avait jamais existé, les Petits Hommes verts furent écrabouillés en 2045 sous des montagnes de déchets nucléaires. Dommage collatéral, Patère y disparut aussi. Lino pleura tant qu'il en oublia les funérailles. Si on l'avait observé devant sa glace ce jour-là, on aurait perçu la fourberie dans l'œil du grand homme qui se battait contre sa moumoute. Tel était Linoléum, l'homme qui n'avait rien à cirer de l'amitié.

La Tuile régnait sur le monde. Les nombreux scientifiques qui avaient joint ses rangs, achetés à prix d'or ou condamnés à l'esclavage dans des conditions de détention indignes, firent de l'organisation une entreprise dont les recherches avançaient à pas de titan. Sa maîtrise du clonage, ses découvertes sur l'immortalité, son contrôle absolu de l'intelligence artificielle, en avaient fait une force si redoutable qu'en 2048, elle avait pris un total contrôle de tous les habitants de la planète, c'est-à-dire de ce qu'il en restait. Les rares femmes qui avaient survécu, jeunes et à la poitrine artificiellement bombée, avaient été réduites au rôle de servantes sexuelles. On ne faisait plus d'enfants. Pourquoi procréer quand l'immortalité nous ouvre la voie de toutes les conquêtes ?

La guerre était terminée. Cette terrifiante et glorieuse partie de Risk aurait rendu jaloux bien d'anciens conquérants, pensait Linoléum premier, qui, en ce matin du 15 août 2052, s'apprêtait à prononcer le discours qui le consacrerait ou l'abattrait. Il ne s'en faisait pas. En marchant vers le bunker Europe, Lino sentait, avec toute la foi qui l'habitait, que la grande Œuvre de destruction touchait à sa fin, et que le paradis était proche.

Mais il restait aux Hommes de Jupiter une dernière mission à accomplir.

À suivre...

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