Chapitre 2 Balafré

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La pièce était guère plus qu’une simple alcôve sombre et poussiéreuse à même la terre battue. Seule une fente dans le mur de grès brut laissait pénétrer un peu de lumière et éclairait la paillasse miteuse et la petite caisse de bois vermoulue faisant office d’unique mobilier.

L’homme referma la porte derrière lui puis s’approcha de la caisse. Il en sortit un chiffon de lin à la propreté douteuse ainsi qu’une outre de peau et alla s’assoir sur la paillasse en soupirant.

Puis il déboucha l’outre, en but une gorgée et humecta légèrement le chiffon en prenant soin de ne pas trop gâcher d’eau dans la manœuvre. Une fois le chiffon légèrement humide, il s’attaqua à nettoyer la couche de crasse qui lui maculait le visage, mélange pâteux de sueur et de poussières mêlées.

La journée de labeur avait été une fois encore éprouvante sous le soleil cruel d’Ircania.

Lorsqu’il jugea avoir retiré le plus gros de la crasse de son visage, l’homme défit une petite boucle en cuir à l’arrière de son crâne. Libérée de son attache, le discret cache en peau qui lui couvrait le visage glissa et alla terminer sa chute sur la paillasse, dévoilant l’orifice boursouflé rosâtre qui avait été autrefois un nez.

Cela faisait maintenant dix ans que Tôlem vivait au sein de la Porte du Désert. Dix longues années de labeur épuisant. Etonnamment, cette situation difficile le contentait plutôt bien.

Les premières années avaient été particulièrement éprouvantes, mais grâce aux facultés de résilience du cerveau humain, Tôlem ne gardait finalement que peu de souvenir de cette affreuse période.

Il ne se rappelait pratiquement plus les jours qui avaient suivi le massacre des plaines de l’Altarie. À peine s’il gardait la sensation confuse des journées entiers passées entre cauchemars enfiévrés et douleurs lancinantes. Quand les soigneurs Ircaniens s’étaient enfin penchés sur son cas, sa cicatrisation était déjà trop avancée pour qu’il puisse espérer récupérer son visage.

Pourtant, contre tout attente et sans aucune aide magique, Tôlem avait survécu.

Puis il avait marché. Beaucoup marché. Des journées entières à marcher. D’abord comme prisonnier de guerre, monnaie d’échange sacrifiable au besoin, trimballé de ville en ville, suivant péniblement le cortège de soldats Ircaniens en une longue chaine humaine de corps meurtris.

Et un jour, la liberté leur avait été rendue. En l’espace d’une journée et sans la moindre explication, la totalité des prisonniers de guerres furent enfin graciés, après deux ans à écumer presque toutes les routes des Territoires Libres en compagnie des soldats Ircaniens. Ultime gage donné par la Reine en faveur d’une paix durable. Les Cités Libres ne représentaient plus un danger pour l’Empire.

Une deuxième existence avait débuté ce jour-là pour Tôlem. Que pouvait-il bien faire après avoir tout perdu ? De sa famille, il ne restait plus que des tombes anonymes aux abords de Didyme, la ville martyr. De sa ferme d’enfance, il ne restait plus que des cendres au milieu de terres retournées et stériles.

La solution était venue finalement de ses bourreaux eux-mêmes. Loin d’être un cas isolé, vie brisée parmi tant d’autres par les affres de la guerre, l’empire Ircania proposa des emplois à tous les nécessiteux dans la reconstruction et le développement du royaume. Et ce fut ainsi que Tôlem avait découvert un matin la chaleur cuisante de la capitale de l’empire, engagé comme ouvrier au sein de la prestigieuse Académie des Magistères. Sur place, on lui avait fourni un logement spartiate mais toujours préférable à la rue, une alimentation sommaire mais journalière, et une paie de substitution.

La vie en tant que travailleur rescapé de guerre à Ircania était dure et austère, mais pas tant différente de celle de nombreuses personnes issus des bases classes de l’empire. D’autres orphelins de guerre et miséreux locaux partageaient son quotidien, rythmé par le rude travail d’embellissement de la capitale et par quelques rares moments de vie communes. Ils formaient une équipe de pauvres hères cabossés par les affres de l’existence, mais pourtant, même au sein de cet environnement pénible, s’offrait l’espoir de jours meilleurs.

Tôlem par son caractère naturellement sympathique, était vite parvenu à se faire apprécier de ses compagnons, qui le surnommaient « Balafré ». Mais même parmi les miséreux, son triste faciès était devenu source d’empathie.

Cette journée passée à installer les écrasants Bâton-de-feu sous le soleil cuisant du désert avait achevé de lui rôtir la peau et de lui ankyloser les muscles, mais Tôlem affichait un sourire heureux tout en nettoyant machinalement son cache-nez couvert de crasse et de poussière.

Depuis quelques mois maintenant, il échangeait de longs moments aux cotés de Dihya, timide jeune femme avec qui il partageait de nombreux points communs, à commencer par les affres de la guerre, et aujourd’hui sa relation avec elle venait de franchir un nouveau cap.

Dihya aussi avait été rendue orpheline par les combats et elle avait vu tous ses proches périrent dans les terribles bombardements qui avaient ravagés Seddis. Si la jeune femme ne semblait physiquement pas n’avoir trop souffert de la guerre, en profondeur ses chairs et son esprit restaient cruellement marqués par les atrocités qu’elle avait subies et dont elle commençait à peine à exprimer bien des années après. Le sort des femmes prisonnières était loin d’être plus enviable à celui des hommes. Le traitement différait certes mais la cruauté elle, demeurait toujours bien présente.

Lors de la libération, le jeune femme se trouvait non loin d’Ircania, rattachée en tant qu’aide de camp au sein d’une garnison de Myrmhides. Par chance, une vieille Ircaniène travaillant également comme aide de camp à la garnison avait fini par la prendre en pitié, voyant en elle sa fille morte quelques années auparavant, et l’avait conduite à la capitale.

Une fois acclimatée aux chaleurs insoutenables du désert, elle avait rejoint le campement de fortune des travailleurs rescapés situé à l’extérieur de la grande ville, et s’y était dégotée un poste de cuisinière. Tous les jours depuis, elle préparait et servait les repas destinés aux autres équipes de travailleurs, répartis en différentes taches dans toute la ville.

Quand Tôlem avait croisé le regard éteint de cette frêle femme aux long cheveux ébènes qui lui tendait une écuelle, il avait immédiatement éprouvé pitié et tristesse pour cette âme au destin brisé. Chaque jours qui avaient suivi, il s’était alors astreint à repasser devant elle afin de lui arracher un sourire et de ramener une étincelle de joie dans ses beaux yeux désespérément vides. Sans succès.

Et puis un soir, alors qu’il tentait vainement d’attirer une nouvelle fois son attention par quelques cabrioles entres les bancs en bois installés pour le souper, il se prit les pieds dans un piquet au sol et s’étala misérablement dans le sable, se renversant une écuelle de gruaux sur la tête. La scène ridicule déclencha l’hilarité générale parmi les travailleurs attablés, et pour la première fois Tôlem aperçut un éclat de joie dans le regard d’ordinaire terne de la femme et l’ébauche d’un sourire sur son visage. En cet instant, son cœur s’était serré. Ce que Tôlem avait pris pour de la compassion venait de se transformer en amour. Son cœur endurcit par la souffrance avait fondu devant un sourire simple de joie enfantine.

À partir de ce jour, Dihya s’était progressivement ouverte à Tôlem. Leurs rencontres avaient fini par dépasser le simple cadre des moments de restaurations collectifs et leurs conversations devinrent plus longues et plus intimes. Tous deux se découvrirent une histoire commune ainsi que peu à peu une attirance mutuelle. Malgré tout, Tôlem continuait d’appréhender le moment où il dévoilerait à la jeune femme l’horrible cicatrice boursouflé et rosâtre qui lui déformait le visage.

Mais ses craintes venaient de s’évaporer ce soir devant la candeur et la gentillesse qu’avait su faire preuve Dihya.

Leur conversation du soir les avait entrainés à la fraicheur de l’ombre de l’immense mur d’enceinte de la ville, à l’abris des regards indiscrets. Au détour d’une nouvelle discussion sur leurs passés respectifs, celui d’avant la guerre, Tôlem avait finalement pris son courage à demain. Poussé par une appréhension dévorante, il avait alors retiré son cache-nez en cuir, et à la lueur du soleil plongeant au loin dans l’horizon, dévoilant l’horrible mutilation qui barrait la face. Et puis il avait attendu. Guettant du coin de l’œil l’expression de dégout qu’il s’attendait à voir apparaitre sur le visage de la jeune femme.

Dihya s’était contentée de sourire. Mais pas d’un sourire moqueur, non. D’un sourire triste, empli d’empathie et de mélancolie. Et sans un mot, elle avait posé ses mains sur ses épaules, d’un geste plein de douceur presque maternel, et avait déposé un long baiser sur son front.

Tôlem avait éclaté en sanglots. Il avait pleuré longuement en silence, dans les bras réconfortant de Dihya, évacuant durant ces quelques instants de grâces des années de souffrances et de malheurs. Ils restèrent blottis l’un contre l’autre, à l’ombre protectrice de l’immense muraille jusqu’à ce que les étoiles brillèrent hautes dans le ciel sans nuage du désert, avant de finalement s’en retourner chacun à leur logement de fortune, en échangeant ce qui devint leur premier baiser…

Assis à nettoyer machinalement le cache qui l’avait tant fait souffrir mais qui désormais ne signifiait plus rien, Tôlem dit Balafré, en venait à penser que lui aussi finirait par avoir le droit au bonheur.

Il se trompait.

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