Monsieur Jacques

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Elle ouvrit les yeux, le souffle court, les narines dilatées par la peur et le cœur battant à tout rompre.

Elle vit l'homme penché au-dessus d'elle, son visage aux traits durs grossièrement dessinés, la barbe broussailleuse qui lui mangeait les joues, ses yeux gris perçants et son nez aquilin ; sa présence familière la rasséréna.

- Tout va bien, Aélis ? demanda l'homme d'un air inquiet.

Il pouvait avoir cinquante ans, était tassé et trapu ; ses cheveux épars étaient déjà grisonnants et le coin de ses paupières bordé de rides. Il tenait entre ses mains noueuses un bougeoir avec une petite chandelle de suif, qui éclairait faiblement la pièce et exhalait une désagréable odeur de graisse.

Aélis se redressa dans son lit ; même dans cette position, elle le dépassait d'une demi-tête.

- J'ai encore rêvé, Monsieur Jacques. De l'avenir, répondit-elle d'un air hagard.

- Raconte-moi ça, fit-il en déposant la bougie sur une chaise et en s'asseyant sur le bord du lit. Qu'y avait-il ? Était-ce un rêve où tu étais accusée à tort de mon meurtre ?

- Oui, Monsieur Jacques, répondit Aélis en hochant vigoureusement la tête. J'étais brûlée comme une sorcière sur la Place de la Grève parce que vous aviez été empoisonné. Ça faisait mal.

Elle inspecta ses membres, pour vérifier que la chair n'était pas gonflée et éclatée comme dans son rêve ; de grosses larmes coulèrent sur ses joues livides, humidifiant ses draps et sa chemise de nuit.

- Allons, allons, ne pleure pas, Aélis, ce n'était qu'un rêve, la consola l'homme en séchant ses larmes.

- Monsieur Jacques, se lamenta la jeune femme d'une voix rauque, je ne veux plus prendre de la Datura, cette plante maudite qui fait rêver de l'avenir. Tout ce dont j'ai rêvé, ce n'étaient que des présages de mort pour vous et moi, et...

Elle se tut et enfouit sa tête dans ses bras, agitée de sanglots et de tremblements nerveux.

- Il ne faut pas dire ça, ma petite Aélis, tes efforts seront récompensés, lui dit Monsieur Jacques. Quand tu as débuté ton apprentissage chez moi, je venais de découvrir les propriétés stupéfiantes de la Datura sur certaines personnes, dont toi. Grâce à cette plante, tu avais des visions de l'avenir, et celles-ci ont d'ailleurs évolué au fil des années, car nous pouvions anticiper les événements et changer radicalement notre destin. Cependant, et j'ignore pourquoi, tes rêves se soldent systématiquement par notre mort à tous deux ; mon but est d'empêcher qu'un incident tragique ne nous sépare. C'est pour ça que j'ai besoin que tu refasses ce rêve, afin obtenir le plus d'informations possible sur les circonstances de mon décès, et ainsi nous sauver. Tu comprends ?

- Oui, acquiesça la jeune femme brune. Mais ça me fait peur... J'ai peur d'avoir mal. Dans les rêves, je ressens toute la douleur, pourtant, j'ai l'impression d'être une autre. Je deviens une femme fière et imperturbable, qui reste impassible au milieu des injures et stoïque face à la mort. Tout l'opposé de moi...

- Je comprends tout à fait tes réticences, Aélis, mais notre vie à tous deux ne tient qu'à l'interprétation de ces visions. Tu n'as pas appris d'autres détails sur l'affaire ?

Aélis secoua la tête, encore sous le choc de son atroce cauchemar.

- La nuit est encore loin d'être finie, reprit Monsieur Jacques. Acceptes-tu de reprendre de la Datura afin d'en apprendre plus ?

Il plongea son regard doux et amical dans les yeux vert et brun baignés de larmes d'Aélis, semblant sonder son cœur et son âme.

Elle ne pouvait rien refuser à cet homme qui l'avait prise sous son aile plus de dix ans auparavant, lorsqu'elle mendiait du matin au soir devant sa boutique. Il l'avait accueillie chaleureusement, formée à la science des plantes, blanchie, nourrie, tout cela en échange de ses services et oracles.

- D'accord. Je ne vous décevrai pas, dit-elle d'une voix encore tremblante mais empreinte de résolution.

- C'est bien.

Monsieur Jacques se leva et disparut quelques instants ; quand il revint, il portait un bol qui exhalait un parfum suave et entêtant, presque enivrant.

Aélis but la décoction par petites gorgées, puis lui rendit le récipient en se recouchant. Elle remonta le drap sur ses bras et cala sa tête sur l'oreiller de plumes.

- Bonne nuit, Monsieur Jacques.

Il ne lui répondit pas, et sortit de sa chambre en emportant la bougie. Aélis entendit la clé tourner dans la serrure de sa porte ; il ne la laissait jamais ouverte, pour la protéger durant son sommeil agité.

Elle ferma les yeux et sombra de nouveau dans le néant de ses visions.

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