Chapitre 9

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Le monde lui apparaissait troublé. Ondulant au gré de cercles concentriques successifs qui s’agrandissaient et tendaient à s’éloigner de leurs points d’origines. Ce monde de lueurs troubles se trouvait bordé d’un beige foncé des deux côtés, donnant l’impression d’une fenêtre sur un extérieur aux lois dépourvues de rigueur, un univers informe à la perpétuelle mouvance… Une bulle vint éclater cette vision, répandant le chaos dans ce monde aux contours déjà mal définis…, puis une deuxième.

Elle finit par expirer le peu d’air que contenait ses poumons mis à mal par cette asphyxie mais ne remonta pas. S’évertuant à rester dans cette bulle insonorisée qui la coupait de tout. Ses poumons commencèrent à brûler mais elle tint bon… Un visage apparut dans le monde informe. Un visage aussi mouvant que ce qui l’entourait. Une main se tendit vers elle et passa derrière sa nuque pour la relever fermement.

Clare cligna des paupières et se retrouva face à Lamia. Le visage de sa servante était si proche du sien qu’elles auraient pu s’embrasser. Clare sentait son souffle chaud contre ses lèvres pulpeuses, son nez touchant presque le sien. Ses yeux bleus plongèrent dans ceux ambrés et inquiets de la domestique.

Elles restèrent silencieuses un instant…

— Que cherchez-vous donc à noyer…, ma dame ?

Lamia s’était exprimée dans un murmure qui parvenait sans peine à véhiculer son souci. De la main gauche, elle prenait appui sur le rebord de la baignoire marbrée tandis que de l’autre, elle gardait sa position sur la nuque de sa protégée. Son regard de biche la sondant alors qu’elle tentait de découvrir ce qui n’allait pas.

Clare détourna le regard et sa bouche se tordit sous l’effet de l’agacement qu’elle commençait à ressentir.

— Je restais juste un peu au calme, répondit-elle. Mais c’est terminé maintenant, vu que tu es de nouveau présente.

— Je n’ai jamais entendu parler de méthode de… relaxation pareille, rétorqua la domestique sans tenir compte de la pique.

— De toute manière, elle ne te plairait probablement pas…

— Ah bon ? Et pourquoi cela ?

Clare riva de nouveau son regard dans celui de la plantureuse dame de parage qui continuait de la maintenir. Le plus sérieusement du monde, elle lâcha:

— Tu aimes tant parler. Ne serait-ce que pour t’entendre toi-même et dans l’eau, cela reste impossible.

Lamia esquissa un tendre sourire à l’écoute de ce jugement. Gloussant, elle frotta son nez contre celui de la jeune femme blonde avant de lui plonger la tête sous l’eau.

— Mais qu’est-ce qu’il te prend ? hoqueta Clare en émergeant à nouveau alors que l’auteure du mauvais coup s’éloignait en exagérant son déhanché.

— Je vous renvoie à votre oasis de calme, ma dame, répliqua Lamia par-dessus son épaule.

— Tu me le paieras, grommela la pupille.

Mais la servante qui revenait déjà, une serviette sous le bras, fit mine de n’avoir rien entendu. Se contentant d’afficher son habituel sourire malicieux, elle déplia la serviette et la présenta à sa maîtresse.

— Sortez-moi donc de ce bain… avant que votre peau n’en devienne toute fripée !

En soupirant, la jeune femme s’exécuta. Exhibant son corps nu sans la moindre gêne. Bien que Lamia ait vu ce spectacle maintes fois, celle-ci ne pouvait pourtant s’empêcher de s’en émerveiller. Alors que se dévoilaient ces jambes fuselées, cette taille mince et svelte, cette poitrine menue et rebondie aux courbures parfaites, ce teint de peau légèrement halé et les zébrures de ses fines cicatrices… La pupille du Roi était d’une beauté sans pareille dont les yeux à l’éclat dangereux renforçaient l’inaccessibilité. Peu de personnes à sa connaissance se trouvaient capables de soutenir ce regard de prédateur contrastant étonnamment avec ses formes douces. La pupille provoquait désir et passion dans son sillage ainsi qu’intimidation et peur. Les coups de foudre étaient nombreux dès lors que les regards se posaient sur elle, qui restait, malgré sa perspicacité, la seule à ne pas le remarquer…

— Lamia, l’avertit Clare.

Mais des boules de couleur verte étaient déjà apparues dans les mains de la dame de parage. Des objets inquiétants qu’elle fit disparaître alors qu’un enfant d’une dizaine d’années chaussé de bottes rouges faisait irruption dans la pièce.

— Clare ! Lamia ! s’écria-t-il en écartant les bras. La chorale ! J’ai été accepté ! Il faut venir me voir chanter !

Avec sa petite frimousse ronde, ses grands yeux clairs encadrés par une chevelure brune et bouclée, il avait tout d’un ange. Cependant, en avisant la pupille avec sa serviette plaquée contre sa poitrine, il se fendit d’un sourire lubrique jurant avec son âge.

— Oh… ! fit-il mine de s’exclamer. Je l’ai encore fait, hein ?

— Julian…, soupira la plantureuse brune avec un calme qui contrastait avec l’expression choquée de sa compagne. Combien de fois t’ai-je dit de ne pas nous déranger lorsque dame Clare est toute nue ?

— Quel genre de mise en garde est-ce là ? s’écria cette dernière, le rouge aux joues.

Le petit Julian troqua son sourire contre un air faussement interloqué.

— Mais Clare est toujours toute nue, répondit-il avec une innocence toute étudiée qui arracha un rire à Lamia alors que Clare, elle, serrait sa serviette avec plus de force encore.

— Espèce de sale petite…, commença-t-elle.

— Julian ! Oh, je savais que je te trouverai ici, petit chenapan !

Une domestique entre deux âge attrapa le bambin par l’oreille avant d’adresser un regard d’excuse aux deux jeunes femmes.

— Je vous prie de l’excuser, mes dames. Cela fait presque une semaine qu’il trépigne de vous l’annoncer… Elle avisa la mine contrite toujours aussi étudiée du petit Julian avant d’ajouter. Il voulait aussi certainement choisir le moment opportun.

— Il n’y a aucun mal, Lisey, grinça Clare sans lâcher le garçon du regard. Nous ne manquerons pas de venir le voir.

Il fut une époque, Lisey avait été l’une de leurs nourrices. Attentionnée sans être maternelle, elle avait été aussi la seule pour laquelle les deux femmes avaient développé de l’affection. En dépit de son côté sacripant, son fils Julian bénéficiait lui aussi de la tendresse des deux tourmenteurs. Une chose dont très peu de gens pouvaient se targuer. Ses bottes rouges avaient même été confectionnées par Lamia et il les portait tous les jours depuis qu’elle les lui avait offertes.

Après s’être inclinée, la domestique referma la porte sur la mine réjouie du bambin. La seconde d’après, Lamia se tournait vers la pupille avant de s’exclamer comme s’il n’était rien arrivé.

— J’ai entendu dire que Lorain de Nabar était plutôt beau gar…

— J’imagine qu’il s’agit là de notre convocation, coupa Clare tout en lui adressant un regard sans équivoque.

La dame de parage fit la moue et acquiesça lentement.

— Si l’on s’en réfère aux dires de Lisey, le petit Julian a été accepté dans la chorale du sacré chœur seulement deux jours après notre… méfait.

Clare se dirigea vers la coiffeuse tout en secouant la tête.

— Tu penses toujours que c’était une mauvaise idée.

— Ne vous méprenez pas, la reprit la plantureuse brune. La mauvaise idée a été de laisser l’Ogre en sortir vivant. Il LUI dira ce qu’il s’est passé.

— Ce monstre s’est révélé plus redoutable que nous nous y attendions, balaya Clare en frottant ses courts cheveux blonds face à son miroir. Ce qui est fait est fait. Et si tu me montrais l’horreur avec laquelle tu as prévu de m’affubler ce soir ?

Sans paraître noter l’abrupt changement de sujet, la dame de parage porta sa main à sa bouche, mimant à la perfection l’indignation.

— Comment osez-vous ? L’horreur avec laquelle je…

Elle reprit aussitôt constance, adoptant de nouveau son habituelle attitude langoureuse, caractérisée par sa lenteur ainsi que son regard malicieux et calculateur. Esquissant une pompeuse révérence, elle lui tendit le paquet qu’elle portait sous le bras.

Un demi-sourire se dessina sur son visage face à la réaction de Clare qui découvrait pour la première fois la robe. Ce demi-sourire s’accentua pour en devenir un vrai alors qu’elle observait la pupille en pleine concentration. Tournant et retournant l’ouvrage, celle-ci l’examinait sous toutes ses coutures, cherchant quelque chose à redire.

Au bout d’un instant, elle leva de nouveau les yeux vers Lamia qui joignit ses mains en pinçant les lèvres. Imitant bien mal l’angoisse du verdict à venir car son regard ne pouvait se départir de sa lueur de triomphe. Clare, ne manquant pas de s’en apercevoir, réexamina encore une fois le travail mais finit par capituler.

— Bien, dit-elle finalement. Cela devrait faire l’affaire.

Un claquement de langue agacé lui fut rendu en réponse à son évidente mauvaise foi.

— Je suis vraiment heureuse que cela fasse… l’affaire, comme vous dites. À vrai dire, ce n’est que quelques semaines de travail pour la conception de ce… chiffon.

Sur ces mots, la servante fit demi-tour et entreprit de ramasser les quelques affaires éparpillées sur le sol de la chambre. Maugréant à l’encontre de toutes les personnes du monde dont les capacités à apprécier la qualité d’une œuvre somptueuse se trouvaient être quasi nulles.

— Quelle tristesse que pareille merveille soit portée pour une occasion comme celle-ci.

Lamia se tourna vers la pupille qui venait de murmurer ces paroles. Caressant l’ouvrage en soie du bout des doigts, elle affichait toujours un air totalement dénué d’expression.

— Un banquet d’apparence où les choses sont jouées d’avance. Elle soupira. Le royaume des masques… En cette soirée, le royaume d’Irile n’aura jamais aussi bien porté son surnom.

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