Chapitre 6 : Au parlement (2/2)

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Guvinor se plaça à hauteur de l’accusée, vers qui il opina résolument. Bien des remarques fusèrent mais aucune ne parvint aux oreilles du politicien qui, de toute manière, n’en avait cure. Il attendit l’approbation de la juge avant de prendre la parole.

— Mes chers amis, sommes-nous tombés si bas ? À condamner de la sorte une aventurière dont le seul crime a été d’avoir été trop curieuse ?

— Ce qu’elle a fait est gravissime ! tonna une parlementaire. Pourquoi cherches-tu à minimiser son acte, Guvinor ?

— Je le replace simplement dans son contexte. Il est aisé pour nous de juger, moins de comprendre. Ces ruines ne sont-elles pas une part de nous-mêmes ? Qu’avons-nous à perdre si des explorateurs s’y rendent ? Peut-être s’agit-il de nous réconcilier avec notre passé.

— Mensonges ! cria un autre parlementaire. Il n’y a rien pour nous là-bas, sinon la mort !

— Voilà pourquoi Héliandri vous semble insolente. Certes, elle a franchi un interdit, mais ne sont-ils pas faits pour être bravés ?

— Ces propos sont indignes d’un politicien ! accusa un troisième parlementaire.

— Non, défendit une quatrième parlementaire. Si nous défendons nos lois, nous devrions savoir pourquoi elles sont appliquées en premier lieu. Des époques ont été traversées, et nos prédécesseurs en ont modifié par dizaines. Nos siècles d’histoire sont jalonnés de réforme constitutionnelles.

Héliandri escomptait le retour de la clameur. À un concert de cris opposés et déformés, se répercutant jusqu’à la voûte. Il n’y eut pourtant rien de tel, car Guvinor circulait au centre de la salle, jaugeait l’ensemble de ses homologues. Mains jointes derrière le dos, il dictait le débit et se taisait tant qu’il l’estimait nécessaire. Il reprit après un nouveau hochement, plus fort encore qu’auparavant :

— Les récits autour des ruines de Dargath sont tristement figés. Ils s’apparentent à des contes où les faits peinent à s’entrevoir. Une histoire rassurante que l’on narre à nos petits-enfants, persuadé que rien ne changera. Derrière les belles déclarations se glissent de sinistres murmures. Tant pis si des explorateurs y périssent, disent-ils ! Ce triste sort est meilleur que l’alternative. Une existence entière peut s’écouler sans que ces repères ne se dissipent. Puis Héliandri en est revenue, et a tout chamboulé. Ce que vous voyez à travers elle est votre propre honte. Vous nourrissiez l’illusion jamais ces ruines ne retrouveront leur importance de naguère. Aujourd’hui, cette illusion est morte.

— Il suffit ! intervint Prax. Guvinor, tu as toujours voulu te démarquer, mais je crains que tu n’ailles trop loin. Cette aventurière ne mérite pas ta défense, aussi bien formulée soit-elle.

— Je n’ai plus rien à prouver, encore moins à toi. Je tiens seulement à rappeler ce que certains d’entre nous ont oublié avec le temps. Vos pensées transparaissent presque. Après tant de paix et de stabilité, d’un présent qui deviendra lui aussi histoire, la perspective d’un changement paraît terrifiante. Bien sûr, votre travail d’élu est plus facile si aucun bouleversement ne survient durant votre ou vos mandats. On peut le repousser encore et encore, mais il devient inévitable. Je suis prêt à embrasser toutes ces perturbations pour mieux les contrôler, ou au moins m’y préparer.

— Prédire autant de mauvaises augures… Tu souhaites notre perte, Guvinor ? Qui peut s’asseoir sur ces fondations et espérer qu’elles s’effondrent en même temps ?

— Quelqu’un qui est conscient qu’elles ne sont pas immuables. Qu’elles ont été bâties sur une structure à la fragilité cachée. C’est ce que Héliandri a révélé. Ainsi, je me dresse à ses côtés. Ainsi, je fais le choix de l’avenir. Ainsi ai-je parlé !

Bien que Guvinor eût fini son discours, ses collègues étaient capables de déblatérer des heures durant. De similaires déclarations se répétèrent, les mêmes accusations furent prononcées. Mais alors que le jugement frôlait l’immobilisme, Sherzah fracassa une dernière fois son poing sur la table.

— Vous êtes plus bruyants que d’habitude, ma parole ! s’exclama-t-elle.

Et elle se racla longuement la gorge, savourant le moment, quand la sérénité emplit derechef la salle.

— Il n’y a pas lieu de s’éterniser. Tous les arguments ont été entendus, et le verdict doit tomber.

Elle fixa l’aventurière jusqu’à la prunelle de ses yeux, laquelle manqua de se dérober mais se raidit.

— Très bien, dit la juge. Héliandri Jovas, Vous avez admis votre culpabilité, après tout. Pour avoir profané les ruines interdites de Dargath, votre châtiment sera le suivant. Vous avez l’interdiction de vous aventurer au-delà des murs de Parmow Dil pour les cinq prochaines années. Ici, vous pourrez jouir d’autant de libertés qu’il vous plaira, mais pas au-delà. Haïssez-moi si vous le voulez, mais ainsi fonctionne la politique : par compromis. La séance est levée !

Quelques instants durant, Héliandri perdit la notion du temps.

Tout paraissait s’affaisser autour d’elle. Comme si les secondes s’égrenaient au ralenti, comme si les mots se muaient en indistinct échos. D’une part fusaient les protestations, d’autre part jaillissaient les injures, mais elle n’en appréhenda pas leur pleine teneur. Ankylosée, pantelante, elle garda les bras parallèles au corps, à peine capable de remuer la tête.

Guvinor l’escorta hors de la salle. D’un pas pressant il l’emmena hors de portée de ses pairs, là où nul ne pourrait les espionner. Tout ce temps Héliandri resta muette, tremblante, et la sentence se répétait indéfiniment dans son esprit secoué. Seule la statue de Sudnarat, triomphante derrière une fenêtre latérale, lui servait encore de repère.

— Le procès se conclut donc de la sorte, souffla Guvinor. Mieux que mes craintes, pire que mes espérances.

— À quoi bon ? soupira Héliandri. J’ai repéré un sourire malicieux chez cette juge. Elle croit vraiment m’avoir fait un cadeau ? Je reste emprisonnée, même si c’est à ciel ouvert. Quand on a exploré tout Menistas, Parmow Dil paraît si minuscule, peu importe combien les bardes louent sa grandeur.

— Je comprends ta frustration. Mais je t’ai emmenée ici pour une raison. Tout n’est pas encore perdu, Héliandri.

Un éclat étincela dans les yeux de l’aventurière. Plus aucun mot de son interlocuteur ne lui échappa, dorénavant.

— Nous sommes fixés, dit Guvinor. Et nous savons que cette opération sera plus compliquée que prévu. Héliandri, j’espère ne pas trop exiger de toi, alors je te le demande : es-tu prête à courir un risque ?

— J’ai passé ma vie à prendre des risques. Je n’hésiterai jamais.

— Cette réponse me satisfait beaucoup, je l’admets. Tu vas devoir te faire discrète durant quelques temps. Puis, quand le moment sera venu, nous te ferons quitter Parmow Dil. Tu retourneras dans les ruines de Dargath, mais tu ne partiras pas seule.

Héliandri recula, s’agrippa contre la rampe lustrée derrière elle pour ne pas tomber. Alors que son équilibre vacillait, et que son souffle se calait dans sa gorge, elle lut dans les traits de Guvinor une inextinguible flamme.

— Vous me donnez une nouvelle chance ? fit-elle.

— On peut le formuler ainsi. Tu pourrais aussi penser que je t’utilise pour mes ambitions personnelles, et je peinerais à te contredire.

— Vos objectifs importent peu, tant qu’ils convergent avec les miens ! Vous me donnez la possibilité de revoir Wixa, et croyez-moi, je ne vais pas la gâcher.

— Je préfère t’avertir dès à présent. Tu ne disposeras pas de la même discrétion que lorsque tu voyageais avec ton amie. Il te faudra une compagnie assez grande pour vous protéger les dangers, mais pas trop pour éviter d’être reconnus.

— Je vous fais confiance. Vous mettez votre carrière en danger. Si ce n’est pas une preuve d’engagement, alors je ne peux me fier à personne. Mais Guvinor, puis-je vous poser une question ? Vous avez l’air très intéressé par ces ruines, plus que quiconque dans cette assemblée. Pourquoi vous ne me suivez pas ?

— Quelqu’un doit rester en arrière pour vous couvrir.

— Qu’est-ce qui vous arrivera s’ils découvrent la vérité ?

La flamme dansait encore dans les iris de Guvinor comme il songeait à la question.

— J’assume entièrement les conséquences de mes choix, affirma-t-il. L’aboutissement de cette quête importe bien plus que ma propre personne.

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