Le vent est un vagabond

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Le vent est un vagabond.

Les feuilles mortes des arbres vivent sous ses doigts. Son regard pèse lourd sur la montagne, et glisse doux sur le rocher. Le vent, tangue, et le monde tangue avec lui, ensemble ils tanguent, et c'est la plus belle danse, car c'est la seule, mère de toutes les autres.

Avant les vagabonds, le vent n'existait pas.
Le vent ne tournait pas les astres au ciel, et les étoiles étaient toujours les mêmes, fixées au cieux depuis l'éternité. Le bruit lui-même se cachait derrière les dunes, tant il avait peur de ce monde vide et sourd.

Puis Toulmo le Père fût maudit, et l'on commença la Grande Marche. Nous devions payer ce que le Père avait promis au Village: le soleil.

La marche était longue, et le soleil était loin... et pourtant, nous marchions.
Un soir, après une journée plus longue que les autres à piétiner sans fin les pierres du sol, un enfant demanda si l'on était encore loin du soleil. Tous les yeux se tournèrent vers lui, et on lui répondit que oui. Il fit remarquer que si le soleil était au ciel, il était stupide de marcher, et que seul un vagabond qui apprendrait à voler pourrait atteindre le soleil et le décrocher pour revenir avec lui.
Les anciens froncèrent les sourcils et dirent que ce n'était pas possible. Pères et Mères dirent que c'était trop dangereux d'apprendre à voler.
Les plus jeunes applaudirent et crièrent de joie.

Le lendemain, trois jeunes enfants quittèrent la caravane pour apprendre à voler. Ils trouvèrent la plus haute montagne et du haut de son pic levèrent les bras au ciel, et disparurent dans le soleil.
Pères et Mères bien vite s'aperçurent de leur disparition. Ils se mirent à entendre et voir les choses qui ne peuvent s'entendre et voir. Il crurent bientôt que la voix de leur enfant allait et venait dans la vallée de leur oreille, et qu'il disait: "Père, Mère, rejoint-moi dans le ciel ! Grimpe sur le plus haut pic et saute dans le soleil !"

Et c'est ce qu'ils firent.

Les anciens se trouvèrent seuls, perdus, sans repères. Ils virent les choses qui ne peuvent se voir. Ils entendirent les choses qui ne peuvent s'entendre. Ils sentaient des mains sur leur front, des bras qui les enlaçaient, qui les serraient fort, mais quand ils se retournaient, ne trouvaient ni main, ni bras... Ils ne se trouvaient qu'eux-mêmes, leurs rides plissées, leurs yeux pleins d'effroi, et les voix lancinantes des femmes des enfants et des hommes de la caravane qui galoppaient sans cesse dans la vallée de leur oreille...
A leur tour, les anciens gravirent le pic. A leur tour ils levèrent les bras au ciel, et bientôt, disparurent dans le soleil.

Depuis ce jour le vent souffle sur le monde. Il porte avec lui les voix des disparus, leurs mots et leurs caresses. Il pousse aussi la caravane, dans l'espoir secret qu'un jour elle se soulève et disparaisse à son tour dans le soleil.

Si tu t'égares un jour, lèves-toi en haut d'un pic, et le vent portera ta voix aussi loin qu'il le peu pour t'aider à retrouver les tiens. Respectes le vent, et il te respecteras.


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