Sur l’arrière

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Sur l’arrière, une pièce servait de débarras, le terme ‘embarras’ eût été plus indiqué. Ma Mère, souvent, confectionnait des plats pour son Père, plats que j’apportais plusieurs fois par semaine, empruntant un sentier aujourd’hui disparu. Montant la côte, j’étais toujours escorté par le chant joyeux des oiseaux et l’odeur un peu âcre des baies. Parfois je mâchais des prunelles vertes qui, à leur seule évocation aujourd’hui, diffusent sur mon palais ce nuage sauvage et rude que ma jeunesse se plaisait à goûter comme l’une des premières sensations brutes de l’existence.

Le lieu qui me plaisait le plus, dans cette espèce de vide sidéral, était la terrasse recouverte d’un toit de tuiles, bordée d’un mur à mi-hauteur, qui courait tout le long de la façade orientée à l’est. C’était un genre de pièce à vivre, à la fois intérieure et extérieure, donnant sur un paysage largement ouvert. On voyait, au-delà de la rivière, le Château Des Tirieux, ses hautes tours, son grand corps blanc, ses dépendances, les ramures vertes de ses cèdres. Puis, plus loin, les carrés réguliers des vergers et, à la limite de la vision, la ferme de mes Grands-Parents paternels où je passais le plus clair de mes jours de congés scolaires, autrefois le jeudi.

L’auvent était une sorte de bric-à-brac où venaient échouer, au hasard des activités domestiques, des paniers avec des légumes, des sabots de caoutchouc crottés de boue, des outils agricoles, quelques objets sans destination précise. J’aimais m’installer sur une chaise, face au jour qui venait de l’est, feuilletant à l’envi de vieux journaux poussiéreux, des numéros de ‘Sélection du Reader's digest’, mon Grand-Père, curieux d’esprit, y trouvait toutes sortes d’informations, un genre de condensé qui lui permettait de disposer, à domicile, du bruit de fond du monde. Il collectionnait aussi, pêle-mêle, ‘Les Cahiers du Communisme’, des livres sur Marx et Engels dont, sans doute, il ne faisait qu’effleurer les textes, piochant une phrase ici, une formule là, tant leur contenu était obscur pour un journalier agricole. Bien évidemment, à cette époque, je ne pouvais rien comprendre à leurs propos, mais de tourner seulement les pages, d’en lire quelques mots au hasard était un réel bonheur, comme d’entrer dans un domaine mystérieux sur la pointe des pieds et d’y surprendre quelque étrange formulation qui, bien plus tard, devait devenir familière. Mon Aïeul devait s’y retrouver bien mieux que moi malgré un bagage scolaire des plus réduits, ayant quitté l’école à l’âge de neuf ans. Cependant il écrivait de longues lettres à ma Mère lorsqu’il partait travailler loin. Etonnamment elles ne contenaient pratiquement jamais de fautes d’orthographe. Plutôt que d’être un communiste militant, il l’était plutôt de tempérament, un communisme ‘épidermique’ si l’on veut, toujours prêt à défendre la cause des pauvres dont, à l’évidence, il faisait partie, son sort cependant adouci par les prévenances de mes Parents.

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