L'ombre et la lumière

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 L'infâme taverne du Borgne était fréquentée par une kyrielle de larrons, pendards, soldats en rupture de ban, briseurs, coupeurs de bourses et autres malfaisants. Cette faune insolite trouvait là un endroit idéal pour prendre un peu de repos, après mille aventures vécues dans les rues glauques de la capitale où les bourgeois, imprudents, promenaient des bourses pleines de besants.

 Les coupe-jarrets, les spadassins, les massacreurs affluaient à la vue de toutes ces splendeurs. Parfois, une altercation dégénérait en lutte sanglante, la lame d'une dague brillait un instant au soleil avant de percer le bliaud d'un gentilhomme et de ressortir tout empourprée du ci-devant, devenu pâle comme une feuille de vélin extra.

 Grégoire, dit "le chat", l'un des plus terribles brigands parmi les fidèles à ce rendez-vous nocturne, devait son surnom à une légende : poursuivi par les soldats du roi, alors qu'il cambriolait une gentilhommière, il avait sauté du troisième étage sans se faire la moindre entorse. Véritable gueux vivant de rapine, il excellait dans son genre. Il se vantait d'être immortel et faisait beaucoup d'envieux, tant il possédait de trésors. Ses exploits étaient connus de tous, bien au-delà de la capitale. Il était le maître incontesté du plus grand ramassis de galvaudeux que Paris n'eût jamais connus en ce siècle obscur. Sa cruauté et son ambition sans bornes n'avaient d'égal que sa stupidité. Il symbolisait, après la peste et la lèpre, le plus grand fléau de ce temps. C'était un homme trapu, au visage carré défiguré par une vilaine cicatrice lézardant sa joue et son menton. Une étoffe grossière roulée en anguille autour de la tête comprimait son abondante chevelure. Son regard exprimait une grande détermination et pouvait impressionner ses adversaires plus que sa taille. Il portait une longue chemise noire de crasse qui descendait à mi-cuisse par-dessus sa culotte. Une dague à double tranchant, logée dans un fourreau de cuir, était attachée au cordon de chanvre qui lui servait de ceinture. En dépit de ses manières de butor et de son allure de galérien, il avait conservé de l'enfant qu'il était naguère, une certaine ingénuité et un brin de curiosité lui tenant lieu d'intelligence.

 Grégoire fréquentait régulièrement cet estaminet fort prisé par les paysans qui venaient à la ville vendre leurs poulets, acheter du drap et du sel ou demander justice contre un détrousseur. Cette gargote, située près de Notre-Dame, était devenue son quartier général. Un jour, un malandrin passablement éméché, l'avait défié au bras de fer. Cette lutte paraissait inégale, car l'individu, doté d'une force prodigieuse, mesurait au moins deux mètres et devait peser deux cents livres. Sentant son bras fléchir et ne voulant pas perdre la face, Grégoire sortit un coutelas de sa poche et le planta dans le biceps de son adversaire. Celui-ci, imprégné d'eau-de-vie, ne sentit pas tout de suite la douleur, mais lorsque son bras privé de muscle fut plaqué contre la table, le couteau perça de l'autre côté, dans un bouillon de sang. Le vagabond hurla comme un dément et s'enfuit à travers les ruelles sombres. On dit que le pauvre homme, fou de douleur, se jeta dans la Seine et s'y noya pour échapper à la gangrène.

 À quelques jours de là, un vieillard digne, vêtu d'un long manteau noir aux manches larges et portant un curieux couvre-chef gris ainsi que des bottes de cuir, entra dans l'estaminet. Son allure évoquait celle d'un alchimiste, d'un enchanteur ou d'un devin, peut-être même était-il tout cela à la fois.

 Cet homme s'appuyait sur une élégante canne d'ébène qui rehaussait sa superbe prestance. Il devait s'agir d'un personnage de haut rang. Il resta un moment immobile sur le seuil. Il jaugea les pendards, ribaudes, miséreux, et autres coquins qui peuplaient l'endroit, hésita, puis finalement vint s'asseoir à une table.

 Son entrée fut remarquée. ll ne semblait pas coutumier de ce genre d'ambiance mais ne craignait pas de s'y mêler. Des regards inquisiteurs se posèrent sur lui. Il était habillé simplement, mais la qualité du tissu de son manteau contrastait avec les oripeaux dont étaient affublés les habitués du lieu. Il avait les traits fins, le front haut, les joues un peu creuses, le nez aquilin et une longue barbe blanche. Il avait le teint olivâtre propre aux populations de l'Extrême-Orient, mais ses yeux noirs et profonds l'apparentaient plutôt à la race berbère. Son regard magnétique et ses yeux sombres pailletés d'or captaient immédiatement l'attention comme ceux d'un dompteur de fauves.

 Il commanda du pain, une cruche de vin et posa négligemment un écu d'or sur le bord de la table, ce qui attira l'attention des vide-goussets qui hantaient les lieux. Le pérégrin devint subitement un centre d'intérêt...

 Grégoire, qui cuvait son vin à quelques pas de là, parut retrouver aussitôt sa lucidité. Il guignait la pièce d'or et imaginait déjà la manière dont il allait mettre le grappin sur le reste de la bourse.

 Le vieil homme écarta un pan de son manteau, en sortit un rouleau de calicot qu'il déroula sur la table et sur lequel il disposa avec soin des pièces de bois aux formes insolites. Il encadra son visage de ses longues mains osseuses, se pencha sur cette étrange composition divisée en cases alternativement blanches et noires et se plongea dans un abîme de concentration. Grégoire, interloqué par un tel spectacle, en oublia quelques instants ses intentions belliqueuses. Il se mit à observer l'homme qui venait d'ôter son chapeau, découvrant une blanche et fine chevelure. Rien ne semblait le distraire de ces figurines, dont certaines représentaient des fantassins formant un rempart devant des personnages plus nobles. Ce comportement attira l’œil soupçonneux du tavernier. À cette époque, les jeux de hasard, principalement les jeux de dés, étaient défendus par l'Église et par le roi à cause des affreux blasphèmes que proféraient les mauvais perdants. On voulait aussi éviter les altercations qui dégénéraient en échauffourées.

 Après avoir observé ce rituel incompréhensible pour lui Grégoire se décida à passer à l'action. Il s'approcha de l'étranger et feignit de trébucher afin de saisir, d'un geste précis, la bourse convoitée. Le vieillard eut alors une curieuse réaction, il se pencha sur la table et écarta les bras comme pour protéger son tapis et ses figurines. Son visage exprima soudain une grande inquiétude mais il se ravisa aussitôt en oyant les pièces d'or rouler sur le sol et en voyant l'aigrefin s'en emparer. Il s'égaya de ce contretemps, détacha une deuxième bourse de sa ceinture et la tendit distraitement à son agresseur.

— Tenez mon brave, si c'est ce que vous cherchez, mais ne touchez pas à mon capital...

 Déconcerté, Grégoire hésita un instant avant d'accepter cette largesse. Dans de telles circonstances et s'il s'était agi d'un tout autre personnage, il aurait déjà sorti son couteau afin de découdre tous les pans de ce manteau qui devait receler une véritable fortune. Mais ce que venait de dire le vieillard l'intrigua. Comme une bête féroce en face de l'inconnu, il marqua un temps d'arrêt. Son instinct lui imposa de refréner quelque peu son agressivité.

— Que dis-tu vieille barbe ? Quel est ce capital auquel tu tiens plus que ton or ?

 Sans détourner les yeux, le patriarche désigna de la main ses pièces de bois.

 Grégoire faillit s'étrangler en s'esclaffant :

— Je veux bien être écartelé si tes statuettes ridicules ont la moindre valeur. De qui te moques-tu l'ancêtre ?

— C'est mon bien le plus précieux. Ce que tu vois sur cette table contient davantage de richesse que tous les coffres du royaume mais il faut en posséder la clef. Maintenant, laisse-moi ; je dois partir. Cette taverne est trop mal fréquentée...

 Ceci dit le mystérieux personnage rangea ses brimborions, replia son calicot et quitta les lieux, sous le regard médusé des curieux qui s'étaient agglutinés autour des deux hommes. Grégoire, toujours indécis, se répétait mentalement les dernières paroles de l'inconnu "richesses...coffres du royaume...la clef...". Ses comparses l'invitèrent à vider un cruchon de vin pour célébrer un butin acquis si aisément, mais il marqua son refus d'un geste vigoureux. Il tentait de concentrer son embryon d'intelligence pour percer le secret de ces paroles énigmatiques : « Si ces figurines valent plus que l'or, il me les faut. Je trouverai bien quelqu'un qui m'en donnera le prix », se dit-il en lui-même et il se précipita dehors décidé à retrouver le vieillard avant que la nuit ne tombe. Il ne tarda pas à le rejoindre, et le trouva à quelques mètres de là, assis dans l'angle d'une rue sous l'échauguette d'une maison qui servait de greffe à la sénéchaussée. L'homme qui se sentait plus en sécurité dans ce lieu, déchanta rapidement lorsqu'il s'aperçut qu'on l'avait suivi. Le tapis et les pièces étaient sur le sol à ses pieds, à peine éclairés par la flamme chancelante d'une chandelle de suif. Le visage buriné de Grégoire apparaissait tantôt dans la lumière, tantôt dans l'ombre, ce qui lui donnait l'apparence d'un spectre hésitant entre deux mondes.

— Donne-moi ces choses ! éructa Grégoire, en menaçant de sa dague.

 L'aïeul demeura impassible et rétorqua :

— À quoi cela te servira-t-il puisque tu ne possèdes pas la clef.

— Eh bien , donne-moi cette clef et dis-moi quel coffre elle ouvre.

— Tu y tiens vraiment ? alors, assieds-toi près de moi.

 Grégoire hésita un instant avant d'obtempérer. Il ignorait pourquoi, mais, auprès de cet homme, il éprouvait un sentiment étrange. Pour moins que cela, il avait égorgé moult vagabonds mais pourquoi donc épargnait-il ce vieux birbe ? Sa curiosité fut bientôt satisfaite. Le vieil homme lui expliqua qu'il s'agissait d'un jeu : le jeu des eschets.

 Les pièces portaient des noms curieux : fierce, aufin, roc, péonnet et se mouvaient selon des règles précises dans un but défini.

 Toute la nuit, il écouta le vieillard dont le discours avait quelque chose de magique. Il sentait s'opérer en lui une lente mutation. Son esprit s'ouvrait sur des horizons fascinants ; il découvrait un nouveau monde.

 Les paroles de l'étranger, dont la voix douce et sonore agissait comme un sortilège, l'enveloppaient comme le fil ténu d'un cocon dont il allait sortir métamorphosé.

— Les bienfaits de la pratique du jeu des eschets sont innombrables. Il développe l'intellect, la personnalité et la force de caractère. Si tu as la constance de suivre mon enseignement, ta vie sera transformée. L'échiquier est le miroir du monde. Ses deux couleurs symbolisent le bien et le mal, la vie et la mort. Les figurines représentent les hommes qui doivent lutter pour échapper au hasard et affirmer leur volonté, sans recourir à la violence. En vérité, il ne s'agit pas d'un jeu mais d'une discipline mentale.

 Grégoire buvait les paroles du prophète comme s'il s'agissait d'un élixir. Il éprouvait des sensations nouvelles, son esprit s'élevait au-dessus de la brume. Le voile qui recouvrait sa pensée se déchirait, se dissolvait pour permettre la naissance d'une aube radieuse. Sa vision du monde s'élargissait. Il subissait cette transformation progressive de tout son être sans tenter de s'y opposer. Son instinct lui disait que le changement qui s'opérait en lui était nécessaire et bienfaisant. Il vivait une véritable résurrection, accomplissant sa dernière mue.

 Jusqu'à ce jour il n'avait jamais rencontré quelqu'un préférant l'indigence à la fortune, l'ombre à la proie, l'imaginaire au réel. Il commençait à comprendre que les vraies richesses ne s'évaluaient pas en écus.

 Son mentor poursuivait son enseignement :

— On peut vivre sur l'échiquier mille aventures, affronter des tempêtes, subir des tourments mais aussi éprouver de la joie. L'esprit peut atteindre ce que la main ne pourra jamais saisir. Lorsqu'on a perdu une partie on peut aussitôt en commencer une autre. L'important n'est pas de perdre ou de gagner mais d'apprendre de nos erreurs.

 Grégoire écoutait en silence, subjugué, conquis, étonné lui-même de montrer tant de patience et d'attention. Un lien se tissait entre les deux hommes. L'abîme qui les séparait se comblait peu à peu.

 Au petit matin, oubliant sa horde d'aigrefins, son appétit de géant et ses envies de meurtres, Grégoire prit la route avec l'inconnu en devisant des ineffables secrets que recelait ce trésor dont il pouvait désormais disposer. Son intelligence tardive s'éveillait à mille beautés, à mesure que la science des eschets le pénétrait.

 Le soleil levant resplendissait dans un ciel limpide. Le maître et son disciple cheminaient d'un pas serein, laissant derrière eux les ombres évanescentes de la cité.

 Le vieil homme était un grand voyageur. Il venait des Indes et se trouvait depuis peu de temps en France, avec l'intention de parcourir toute l'Europe. Son apparence variait en fonction des pays qu'il visitait et des personnes qu'il rencontrait. Il portait un nom exotique : Caïssa.

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