Chapitre 21 - ALID

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Je suis introduite dans un bureau austère, toute envie de me battre envolée, en partie à cause de l'anesthésiant qui se dissipe à peine, mais surtout parce que je commence à me rendre réellement compte de ce que j'ai fait.

J'ai échoué.

Même si je suis partie pour cette mission en sachant que je ne la remplirais jamais, mon coeur se déchire à présent que je réalise vraiment la portée de mes actes. J'étais à deux doigts de détruire le CCP, l'emprise des puces sur tous ces cerveaux innocents, et j'aurais pu réussir si l'attaque avait été une véritable surprise pour le Gouvernement. Pour la première fois, il y a plus que la culpabilité qui brûle en moi, mais aussi les regrets : qu'ai-je fait ? Pourquoi ai-je pris cette décision, si vide de sens ? Comment ai-je osé trahir tout... tout ? Je n'y crois pas moi-même, j'ai l'impression que ces dernières semaines ont existé indépendament de moi, comme si j'avais la tête sous l'eau tout ce temps et qu'une autre agissait à ma place. Est-ce vraiment Astrid qui a vendu le plan de l'Organisation au Gouvernement ? Il faut croire que oui, et maintenant que la partie sensée et loyale en moi se réveille, ressors enfin la tête à la surface, je suis abasourdie, je n'ose pas y croire.

C'est juste impossible.

Voilà tout ce à quoi j'arrive à penser, jusqu'à ce que je le remarque quand mon escorte s'écarte autour de moi. Trois gardes se séparent des autres pour saisir ses bras et le traîner non loin d'un autre homme. Je dois fouiller dans ma mémoire embrumée pour me rappeler où je l'ai déjà vu : lors du bal. C'est lui. C'est lui, l'homme blond et glacial qui n'a pas arrêté de me fixer comme une ombre durant toute la durée des "festivités". Il est reparti comme il était apparu, sans un mot et comme glissant hors de mon esprit. Puis, je n'ai plus jamais pensé à lui, et le mystère qui m'avait intrigué en lui ne m'a plus jamais occupée. À présent qu'il se tient près de Sacha devant moi, je ne peux nier ce que je n'avais pas remarqué la première fois : leur ressemblance est frappante. Et je ne doute pas que si Sacha n'avait pas refait sa teinture il y a peu, le blond qu'il cache par du noir ressemblerait exactement à celui de cet homme, ce qui fait de lui le Leader de Chicago.

Voilà donc le père de Sacha, celui qu'il dessine parfois dans son carnet avant d'arracher les pages une à une pour les jeter dans la poubelle.

Voilà donc un autre de ses démons cachés, l'un des plus puissants, celui qu'il n'a jamais évoqué qu'à demi-mots avec moi, celui à propos duquel je n'ai jamais voulu en savoir plus.

Voilà donc l'homme si puissant, celui dont tout le monde parle et que tout le monde craint, même à Paris.

Voilà donc celui qui, encore supérieur à Christian, tire vraiment les ficelles.

Voilà donc Walter Cost.

Voilà donc mon ennemi.

En moi, l'horreur et la stupéfaction de voir Sacha ici laissent place à la fureur.

                    ***

Walter plante ses yeux verts pâle dans les miens, si délavés que je me demande un instant s'ils ne sont pas bleus. Puis il hoche la tête en direction des gardes, sans toutefois me lâcher du regard. Je ressens l'étonnement des soldats comme si c'était le mien, mais tous quittent la salle sans protester, à l'exception des trois qui maintiennent Sacha et de deux autres de chaque côté de moi. Leurs yeux concentrés sont, eux aussi, fixés sur moi, à croire que je suis le centre de tout dans cette pièce, et je sais qu'ils se tiennent près à bondir pour me rattraper au moindre mouvement de travers de ma part.

C'est alors que, par une porte dérobée, entre en scène un autre acteur.

Je reconnais immédiatement Christian Carren, l'homme dont j'ai cru qu'il était mon père tout ce temps. Mais à présent, je suis consciente de la vérité, je sais que je ne suis pas née de la violence, je sais qu'il n'a aucune lien de parenté avec moi, et je ne le crains plus. Je ne ressens qu'une profonde envie de le détruire et, quelque part au fond de moi, également le besoin de comprendre. Pourquoi ? Pourquoi m'a-t-il infligé tout ça, s'il n'est pas mon père ? Pourquoi suis-je si importante à ses yeux ? Mon attention toute entière focalisée sur lui, je ne remarque donc pas dans un premier temps que Walter m'a quittée des yeux, mais quand Christian tourne la tête dans sa direction en relevant le menton, je comprends qu'il lui fait signe de partir. À mon grand étonnement, le Leader de Chicago s'excécute, empruntant en sens inverse le chemin que son congénère vient de suivre.

La porte se referme derrière lui dans un chuintement, et nous nous retrouvons seuls, Sacha, lui et moi. Seuls, parce qu'à mon goût, les gardes n'existent pas. Les cartes sont, de toute manière, déjà jouées. Nous avons déjà perdu, par ma faute. Alors maintenant, je n'ai plus qu'un seul objectif : obtenir mes réponses, puis tuer Christian avant de me faire abattre à mon tour. Comme ça, je n'aurai pas à subir le sort qu'ils me réservent, puisqu'il m'apparaît à présent clairement ce que je n'avais pas compris, avant, trop aveuglée par mon désespoir : le Gouvernement n'a pas l'intention de tenir aucune de ses promesses, ni celles qui me concernent ni celles qui touchent au reste de l'Organisation.

Je sais pertinnement que si Christian est là, c'est pour la même raison que moi : la libération. Je cherche des réponses, lui veut me les donner, parce que, même si nous ne sommes pas de la même famille, nous avons tous les deux un lien qui nous tourmente. Je n'aurai même pas à me battre pour avoir ce que je veux, et il me conforte dans cette idée en prenant la parole sans attendre, une lueur folle dans le regard que je ne lui avais encore jamais vue :

- Nous revoilà face à face, Astrid. Si tu savais depuis combien de temps j'attends ce jour!

Il s'avance d'un pas vif vers moi, sa bouche à quelques millimètres de la mienne, mais je n'ai plus peur. Je me redresse au contraire de toute ma taille. Cependant, mon comportement ne semble lui faire ni chaud ni froid, et je devine qu'il est ailleurs, remuant ce mystérieux lien entre nous deux qui le torture tant. Mais malgré toute la terreur qui suinte de cette homme désespéré, je n'ai aucune pitié pour lui, parce que je perçois également les filets de ténèbres qui s'échappent de son coeur.

- Au Sanctuaire, je savais que la partie n'était pas encore finie, alors je me suis retenu. Mais à présent, tu as perdu, je le sens dans mes tripes.

Sacha crache derrière nous, mais ni lui ni moi ne lui prêtons attention. Même si ça me fait mal de le dire, il n'est pas ma priorité pour le moment : trop d'émotions risquerait de me tuer, et je dois donc m'interdire de penser à son sort pour d'abord me concentrer sur les révélations de Christian. Ce-dernier s'éloigne d'ailleurs à nouveau de moi. Une main dans les cheveux, il tire sur ses courtes mèches de toutes ses forces, cependant même la douleur physique ne le soulage pas. Perturbé, il fait les cent pas dans la salle, laissant le silence s'installer, uniquement troublé par nos respirations saccadées. Finalement, il poursuit avec, de plus en plus, des accents de folie pure, incontrôlée :

- Oui, oui, c'est le moment, murmure-t-il pour lui-même.

Je ne suis presque pas surprise de le voir relever la tête vers moi avec des larmes dans les yeux. Soudain, son regard s'adoucit imperceptiblement, et sa bouche se crispe encore plus. Il tend les mains en avant, les rétracte vers lui, et répète ainsi ce geste plusieurs fois de suite.

- Pourquoi m'as-tu infligé ça, Diane ? J'aurais pourtant tout donné pour toi. Tout...

Diane ? Mon sang se glace dans mes veines, tandis qu'une nouvelle idée se fraye un chemin dans mon esprit. Je plante mes yeux dans les siens et fouille à l'intérieur de son âme, avec presque l'impression que je me projette vers lui. Ce que j'y vois, cette émotion que je n'arrivais pas à identifier parce qu'elle ne m'est pas encore assez familière, m'ouvre soudain toutes les portes. Les dernières incohérences prennent enfin un sens dans mon esprit, et je me soudain claire, comme dégagée de tout ce qui m'obstruait l'esprit avant. Oui, j'ai enfin toutes les clés. Je comprends enfin tout, dans son ensemble.

Et tandis que Christian continue de déblatérer pour lui-même, je m'imagine le même homme, plus jeune, moins désespéré, mais avec la même étincelle dans ses yeux gris, suppliant ma mère qui tourne la tête de côté pour éviter de le voir. Ils se trouvent dans un coin familier du jardin du Sanctuaire, et je mets un certain temps à l'identifier comme l'endroit où je me cachais, lorsque j'étais moi-même prisonnière là-bas. Et alors que ma mère, également plus jeune, reste toujours hermétique aux suppliques de Christian, celui-ci lui murmure en boucle :

- Je t'aime. Je t'aime. Je t'aime, 6.

Puis de nouveaux détails s'ajoutent à cette vision d'horreur. Je vois le ventre de ma mère s'arrondir peu à peu, je vois un autre homme apparaître à ses côtés, intangible, irréel, transparent, et je devine qu'il s'agit de mon père comme je me l'imagine, grand, brun, la peau noire, le regard clair et pétillant. Ou peut-être comme ma mère me l'a décrit... Je n'arrive plus vraiment à faire la différence entre la réalité et l'illusion, de toute manière. Soudain, la jeune Diane se détourne définitivement de Christian et enlace la taille de Neven pour s'enfoncer avec lui dans la brume qui lèche leurs pieds. La traîne de sa longue robe blanche est la dernière chose que j'aperçois avant qu'ils ne s'évanouissent définitivement, me projetant dans le présent par la même occasion.

Brutalement, si brutalement que mon souffle s'en coupe, je retrouve la réalité.

Je retrouve Sacha, l'homme que j'aime, et qui m'aime probablement tout autant, et je comprends le choix de ma mère, qui a repoussé Christian. Je comprends pourquoi elle n'a pas pu se résoudre à abandonner Neven.

Je retrouve Christian Carren, l'homme dont je croyais qu'il était insensible, alors que tout ce qu'il m'a infligé, toutes les horreurs qu'il a semées dans ma vie, toute la folie dont il a jamais fait preuve, n'était que la conséquence de son coeur brisé. Et je comprends. Je comprends, parce qu'en même temps, j'imagine ma réaction si Sacha m'avait fait la même chose pour en rejoindre une autre : en me rendant compte que je suis responsable de la perte de son oeil, j'ai déjà trahi l'Organisation et vendu nos dernières chances de succès. Alors dans cette situation ? Qui sait, le monstre en moi aurait peut-être été capable de faire directement sauter le QG de l'Organisation...

En quelque sorte, je me découvre ainsi un nouveau point commun avec Christian ; personne ne réagirait comme nous dans ces cas là. Mais nous avons en nous un feu différent, un caractère explosif, qui nous pousse à toujours défier les lois de tout, à toujours prendre un chemin différent, et c'est ce feu qui nous conduit aux pires extrémités dont nous sommes capables. De mon côté, j'ai tout abandonné, j'ai condamné toute une communauté d'innocents, pire, de guerriers qui se battent pour ma cause. Pour lui, les choses ont été différentes : il n'y avait aucun échappatoire. À part moi. Alors quand il a appris mon existence, quand il a appris ce que j'étais devenue, moi, la fille de la femme qu'il aime mais pas la sienne, il s'est trouvé un nouvel objectif. Il a alors décidé de me détruire, pour détruire la dernière preuve de l'existence de Neven, sans même penser à Allen. Ou peut-être existe-t-il une autre raison à cette haine qu'il a ciblée sur moi et non sur mon frère, mais ce mystère là, je ne l'éluciderai pas.

Quelque chose que je n'aurais jamais cru possible m'arrive alors : je ressens de la compassion pour lui. Oui, je compatis à son malheur, alors que quelques secondes auparavant, je le condamnais sans retour en arrière possible. En quelques secondes, mon avis s'est totalement transformé, et même si je suis bien consciente qu'il a également fait d'autres choses qui ne pourront jamais être justifiées par son amour pour ma mère, même si je sais qu'il reste un monstre, je ne peux m'empêcher de me dire que, moi aussi, j'en suis un. Nos actes sont largement comparables. Si je mérite l'amour de Sacha, l'amour d'Allen, l'amour de ma mère, l'amour de Marshall, si je mérite le pardon, pourquoi pas lui ? Nous avons tous nos défauts.

Nous avons tous nos démons.

Je te pardonne. Je te comprends.

Quand je rouvre les yeux, après cette fraction pendant laquelle j'ai accordé mon pardon à Christian, ce n'est cependant pas lui qui se tient devant moi. Comme s'il avait subitement disparu, je trouve à sa place Walter.

Perdue, je le contourne des yeux pour chercher Christian ailleurs dans la pièce, mais il m'épargne cette peine tout en m'annonçant d'un ton satisfait :

- Notre cher ami Christian s'est retiré. J'espère que tu as pu lui dire tout ce que tu désirais, parce que tu ne le reverras plus. À vrai dire, pour le monde, il est déjà mort, et un autre Leader s'apprête à lui succéder à la tête de Paris. Il faut croire que la folie ne lui a pas bien réussi.

Puis il ajoute, tout en regardant soigneusement ses ongles :

- Bien, il nous reste donc un dernier détail à régler. Personnellement, je me serais passé de ton passage dans mon bureau, mais je me serais senti mal de refuser cette dernière faveur à un mourant. Il a tellement insisté pour te voir... soupire-t-il en essayant de prendre un air peiné, mais il ne trompe personne.

Puis il se détourne, et je le vois avec horreur sortir un pistolet de sa poche, dont il essuie brièvement le canon avec un mouchoir en soie.

Un mouchoir en soie.

Un mouchoir en soie, pour polir une arme de mort.

Je le regarde sans arriver à penser à rien d'autre, tout en me disant que, bien que différemment, la folie s'exprime aussi en lui.

Nous sommes tous fous, me souffle une voix, ma petite voix intérieure, avant de se taire, et je devine que c'est là la dernière chose qu'elle me dira jamais. Voilà. Je suis seule. Seule pour la fin.

Ma voix tremble, et je lance, paniquée, pressentant la suite des évènements mais n'osant pas encore me débattre de peur d'aggraver les choses :

- Vous aviez promis...

Peu m'importe, à présent, que Sacha comprenne. Au contraire, je ne veux plus de secrets entre nous. Je veux qu'il voie qui je suis réellement, pour qu'il puisse me haïr. Qui serais assez cruel pour... pour... pour ne pas lui avouer la vérité, en ce moment ? Je n'ose pas encore formuler dans mon esprit ce que je sais déjà, mais mon corps semble en avoir décidé autrement, et les larmes dévalent déjà mes joues.

- Vous aviez promis, reprends-je sans aucune détermination. Vous aviez promis qu'ils seraient tous sains et saufs!! hurlé-je alors, dans une vaine tentative pour attirer son attention.

Mais ses yeux sont fixés sur son fils, et les yeux de son fils sont fixés sur moi. Est-ce que je préfère gâcher nos derniers instants ensemble en suppliant un homme fou, dont je n'ai aucune chance de changer l'avis, ou en me débattant de toutes mes forces pour lui prouver que, malgré ma trahison, je lui reste fidèle ?

- Je t'aime, Sacha!

Les mots sortent tout seul, et je me jette vers lui, mais les soldats ont anticipé ma réaction et ils me rattrapent avant que je n'aie le temps de faire un pas. J'accroche mon regard au sien, je lui transmets tout mes sentiments par ce contact irréel, je lui dis silencieusement combien j'aurais aimé que les choses se passent différemment, combien j'aurais aimé ne pas être aussi faible. Et comme j'ai pardonné à Christian ses pires atrocités, il semble me pardonner ma trahison, mais je n'en continue pas pour autant de me débattre. Je rue dans tous les sens, assène les coups les plus forts tout en ne lâchant jamais les yeux de Sacha.

Son oeil gauche, cette explosion arc-en-ciel qui, dès les premiers instants, m'a réconfortée où que j'aille.

Son oeil droit, blanchâtre, mort, mais que j'aime tout autant.

Pour la première fois, j'accepte le fait qu'il m'ait pardonnée, moi aussi.

Et à mon tour, je tourne la page sur mes propres actes.

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