Ch. 4 partie 2

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Camille acquiesce d’un sourire entendu, sourire qu’on a déjà pu entendre plus d’une fois dans les récits de la série.

– Oh ?

– Oui, Minh, ça c’est de l’écriture à la plume, un dialogue, commente Jean.

– Qu’est-ce qui est écrit ?

– Ça date de la période de 1789, je crois... Voilà...:

« Tout salaud paiera ! – À quel opéra ? – Bastille ! »

Jean tourne un paquet de pages, puis reprend :

– Là, voilà le passage que je suis en train de lire en ce moment. Il semble écrit à la plume de cigogne...

– Ah tiens ! Comment tu vois ça ? demande Camille, dubitatif.

– L’histoire se déroule en Alsace, il y a environ 12 siècles. Il y est question de cigognes et de leurs plumes...

– Ceci n’implique pas forcément cela...!

– Bien évidemment, mais ce n’est pas tout : il y est aussi question d’un parchemin dont la graphie de certains mots ressemble beaucoup à celle de ces pages.

– Que tu possèdes un parchemin vieux de 12 siècles, OK; mais pour l’écriture, tout peut avoir été écrit avec une plume de paon, par exemple ! Déjà, tu peux me faire voir ce parchemin ?...

– Je ne l’ai plus.

– Ah, tiens ! Tu la remis à un expert, un musée, un scribe du Moyen-Age de passage... ? demande Camille, un brin sarcastique.

– Je l’ai remis à sa place, dans l’armoire dont j’ai déjà parlé, et où les choses apparaissent et disparaissent sans prévenir... Tu me connais pourtant ; ton brin sarcastique n’est pas justifié.

– C’est vrai...

– Moi, je te donne une plume pour écrire, intervient Minh.

– Merci, fiston, mais ton papa a raison : même si j’écris quelques mots pour comparer, ça ne voudra rien dire, les gens ont chacun leur façon d’écrire...

– Mais essaie quand même, si tu as de l’encre, comme ça Minh pourra voir comment on écrit à la plume !

– J’en ai, dit Jean, non indigent, jugeant cependant inutile de préciser comment il se fait qu’il en ait, alors qu’à notre époque, il n’est pas courant qu’on en ait, de l'encre. Même à Tézieu.

Bon, allez, puisque vous avez pris la peine de lire ce récit jusqu’ici, on va vous donner une raison : cela remonte au temps où il a découvert le Grimagine. À lire ses pages aux graphies manuelles qui lui rappelaient son enfance, il a décidé de se remettre à la plume. Non pas celle qu’on fiche dans les cheveux pour jouer aux indiens et aux cow-boys – où les cow-boys gagnent si l’on est conservateur et les indiens si l’on est progressiste ou les deux si on est en même temps – non, celle en métal qu’on fiche dans le porte-plume, instrument d’écriture, voire de torture, que les élèves du primaire en son temps devaient encore utiliser pour apprendre à tracer les pleins et déliés des lettres.

Il s’agissait de prélever précautionneusement le liquide sépia dans l’encrier incorporé à la table pour l’apporter, sans qu’une goutte ne s’en échappât et ne vînt s’écraser sur l’immaculée page Sieyès (-1 point), entre les lignes qui guidaient la main de l’élève pour former de jolis mots. Il fallait veiller à sécher l’écriture avec le papier buvard rose (même pour les garçons) afin d’éviter qu’une main distraite ne fît une comète en passant sur un mot (-1 point aussi) tandis que la moindre faute se corrigeait d’un trait qualifié de rature (-1 point encore) car on n’avait pas encore inventé l’effaceur d’encre.

Bien que l’orthographe fût sensiblement la même qu’aujourd’hui – en moins simplifiée – les fautes comptaient double ; ainsi 5 fautes de grammaire valaient un zéro, si, par Clémence la maîtresse, le négatif ne l’avait pas emporté en raison de la tache masquant une sixième erreur.

Bon. Pour éviter de noircir 100 lignes et le tableau à propos des niveaux actuels, revenons à notre trio prêt à s’essayer à la plume de paon.

Non, ça c’est la flûte.

La plume de cigogne, bien sûr.

Faut que je travaille ma mémoire.

Jean saisit le rachis entre le pouce et l’index et, d’un coup de cutter, taille la pointe en biseau avant de la tremper dans l’encre sous le regard attentif de Minh.

Comment ?... Vous vous demandez par quel tour de passe-passe, l’encrier et le cutter sont apparus entre ses mains ? Il n’y a là aucune magie ; il a tout simplement profité de ma petite digression au sujet de l’école d’antan qui masquait la scène pour chercher le matériel.

Reprenons.

Il approche sa main de la feuille de papier à dessin blanc, affectée à dessein (comme on peut le faire d’un soutien-gorge).

– On doit utiliser des feuilles de papier à dessin blanches pour écrire à la plume ?

– Pour être franc, je ne suis pas un spécialiste, mais c’était ça ou les feuilles de papier toilette, répond Jean. Et qu’est-ce que je vais écrire ?

– Un passage du Grimagine, tiens ! propose Camille en parcourant quelques lignes. Voyons voir... Ça, par exemple, c’est la seule chose que j’arrive à déchiffrer, pour être honnête : « Vigo, Vibus, Invi «.

Jean laisse pointer le bout de la langue entre ses lèvres – un tic de concentration, il n’y a pas de présence féminine dans la pièce – et approche la plume de la feuille en faisant la remarque :

– Tu sais que la lettre « V », en latin, se prononce comme le « U », c’est-à-dire « ou »...?

– Donc, César n’a pas dit « Véni vidi vitchi »...

– Eh non ! Ou alors il avait un fort accent italien, suppose Jean en finissant son épreuve calligraphique. Alors ?

– Ça ne dit pas grand chose, juge Camille en regardant l’ouvrage.

– Je ne suis un expert de la plume, mais, même si je l’avais été, on n’en aurait pas pu tirer de meilleures conclusions... Au moins, Minh aura vu comment on écrit avec cet ustensile... Tu vois, c’est possible!

– Ouais, mais c’est pas beau. Je préfère écrire avec mon stylo !

– Tu as raison, c’est bien plus pratique, le stylo ! approuve Jean.

– Ouh là...!

– Tu t’es fait mal, Camille ?

– Non, c’est ton horloge...!

– Ne t’inquiète pas ! C’est un modèle original dont la séquence numérique est inversée, et dont les aiguilles tournent à rebours. Ainsi, maintenant il est trois heures moins le quart et non neuf heures et quart...

– Ça, je l’avais compris. En fait, « Fuck G.I. », comme disaient les Viêt Congs.

– Ah, « Phoque tiraille », comme on dit dans le Grand Nord.

– Plutôt « Faucon nid d’ail », car je ne vais pas laisser Minh ici.

– Bon, ben, merci pour la visite... Tiens, Minh, ta plume... Attends, je vais la nettoyer.

– Non, non, Jean, tu peux la garder, j’en ai encore...

– Oh, merci ! Ça me fait très plaisir; je vais la conserver précieusement ! D’ailleurs, je vais la mettre là, dans le Grimagine, dit Jean.

Il essuie la pointe de la plume dans un pli du papier buvard puis la place entre les pages de l’ouvrage avant de le refermer.

– Il y a un bout qui dépasse, fait remarquer Minh.

– Ça sert de marque-page.

– Marque-page ?

– Oui, on met en général une fiche ou quelque chose pour retrouver la page où on s’est arrêté de lire. Grâce à ta plume, je retrouverai le texte qu’on a lu, explique Jean en se levant pour raccompagner les visiteurs.

– Tu me tiens au courant pour le Moyen-Age...

– O.k., Camille. S’il y a du neuf, je t’appelle.

Après avoir refermé la porte, Jean range le Grimagine dans l’armoire devant laquelle il reste un instant, l’air songeur, comme il sait si bien le faire, on vous l’a déjà dit.

Le songe se prolonge comme une rallonge à l'éponge qui absorbe ses pensées. Le carillon de l'entrée soudain retentit. Camille aurait-il oublié quelque chose ? Non, c'est la voisine, fraîchement célibataire, des fleurs à la main.

– Oh ! Bonjour Solène ! Entrez ! Excusez-moi, je dois faire quelque chose, j'en ai pour une seconde. Asseyez-vous dans le séjour...

– C'est le bouquet frais d'asters, lance-t-elle tandis que Jean referme la porte de l'armoire. Vous aviez aimé ces fleurs quand vous avez visité mon jardin, et je vous en avais promis un bouquet...

– C'est gentil, mais il ne fallait pas vous hâter !

– En fait, je venais vous inviter à déjeuner pour demain, je fais un lapin mariné.

– Eh bien, Solène, vous...

– On pourrait se tutoyer, le courant passera encore mieux entre nous.

– Solène Ohide, il est vrai que tu dégages un certain magnétisme... D'accord pour le lapin!

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